Soledad Véliz Córdova
est née au Chili il y a 23 ans. Diplômée de psychologie, elle est écrivaine et illustratrice. Soledad est l’un des grands espoirs féminins de la littérature chilienne de science-fiction et de fantastique...

La Lettre (La Carta) est paru dans le n°159 de Axxón en février 2006. Inédit dans sa version française.

 


Soledad Véliz Córdova

   
   Simit Raste prit une profonde inspiration pour tenter de calmer les battements de son cœur. Il avait déjà pivoté sur lui-même et s’apprêtait à descendre le chemin quand il aperçut une grande et haute silhouette sur un côté de la porte qui donnait accès à la citadelle. Sans hésiter, voulant arriver au but le plus tôt possible, il se dirigea vers elle pour la questionner sur l’objet de sa visite. Mais à chaque pas qu’il faisait, la silhouette s’étirait horizontalement vers la porte, comme une ombre sur le sol, et à chaque pas qu’il faisait en arrière, elle se repliait sur elle-même pour reprendre sa forme initiale. Après deux tentatives il comprit qu’il ne pourrait pas atteindre la tête et lui parler. Avec ses doigts il peigna sa barbe embroussaillée, dépoussiéra son manteau vert et frotta ses chaussures contre son pantalon pour en enlever la saleté. Il prit une nouvelle inspiration et, serrant sa sacoche très fort contre sa poitrine, franchit la porte de la citadelle Télaragna.1
   L’intérieur était plus chaotique qu’on ne pouvait le prévoir de l’extérieur. Une dizaine de rues sinueuses partaient de l’entrée vers toutes les directions, défiant toutes les lois de la gravité et de la logique. Au-dessus, au-dessous et de l’une à l’autre, des passerelles faites dans une matière ressemblant à du bois pendaient à des milliers de câbles qui encombraient le ciel où ils découpaient des espaces géométriques rigides. L’ombre-silhouette se matérialisa à côté de lui et attendit poliment qu’il ait fini de tout observer pour le saluer au nom de la ville :
   
— Bienvenue à celui qui franchit le seuil, à celui qui connaît le vertige, murmura-t-elle avec difficulté. Voici la citadelle Télaragna où se tissent les moments embrouillés que nous allons oublier. Je te souhaite un séjour vertigineux.
   Simit répondit par un signe de tête qui ressemblait plutôt à un tic nerveux et lui demanda comment trouver Azag, le gardien de la dernière génération, qui habitait la Troisième Ronde. Mais l’ombre-silhouette – qui n’avait d’humain que la forme puisqu’elle n’avait ni visage ni vêtements – resta quelques minutes sans mot dire. Simit se déplaça pour la voir sous un autre angle. « Peut-être les yeux sont-ils de ce côté-là. », pensait-il. C’est alors que, sans bouger, la silhouette murmura de nouveau :
   
— Bienvenue à celui qui franchit le seuil, à celui qui connaît le vertige. Voici la citadelle Télaragna où se tissent les moments embrouillés que nous allons oublier. Je te souhaite un séjour vertigineux.
   Apparemment, le réceptionniste n’était qu’un simulacre, une machine. Simit regarda autour de lui, à la recherche d’êtres vivants.
   — J’aurais dû le savoir, pensa-t-il à haute voix. À l’entrée dans cette ville, on ne peut qu’être induit en erreur.
   Se souvenant que son emploi était en jeu, il prit par la troisième rue à gauche et continua devant lui pendant six minutes et demie.

   Ce matin-là, Azag le Gardien, après avoir déjeuné, en trois secondes exactement, de trois portions d’images flashées par les circuits de la Ville, descendit de la troisième poutre où il avait passé la nuit. Dans sa seconde peau rougeâtre, signe de son rang inférieur, il s’assit à l’ombre de son cocon sans autre intention que de dénombrer les gouttes de pluie supplémentaires qu’avaient distillées au cours de la nuit les câbles de la citadelle. Les autres gardiens, tous de catégories inférieures, firent à la dérobée les commentaires obligés quand ils passèrent devant lui, mais aucun d’eux ne lui adressa la parole. Vu le respect de la vie privée habituel à Télaragna, on pourrait dire que la ville ne connaît pas de dimension sociale. Enfin, quand tout le quartier resta désert et que cocons et passerelles commencèrent leurs oscillations monotones au rythme du vent, Azag sentit que quelqu’un s’approchait.
   En ces temps-là, après les innombrables discussions auxquelles tous participaient, à l’occasion, la théorie la plus admise, la plus appréciée sur l’origine de la ville, c’était que celle-ci n’existait pas vraiment et que tout n’était que le produit de l’imagination. Azag ne comprenait pas grand-chose à cette théorie, encore moins qu’aux autres. Lui avait toujours préféré croire que Télaragna était là pour se protéger des ouragans de Miseria qui entraînaient les nouveaux arrivants vers le bord des falaises, si bien qu’on avait fini par construire la ville entre celles-ci. Dans ce cas, les seules discussions possibles visaient à savoir sur quelle falaise elle avait pris naissance. Rien d’extraordinaire, aucune magie dans tout ça. Les Gardiens étaient fiers de leur origine, à juste titre. Ils avaient besoin de quelque chose qui flatte leur amour propre, tandis que les Observateurs gouvernaient Télaragna.
   En l’absence de miracle, il se surprit donc à écouter des pas sur le pont qui reliait sa rue à la principale passerelle. Et il fut encore plus surpris de voir le visiteur — comme dans un rêve.

   Le nouveau venu, qui avait une silhouette comparable à la sienne, un peu plus mince et plus élancée, finit de traverser le pont, puis resta immobile, replié sur lui-même, si longtemps que, de l’avis d’Azag, il devait être en train de pondre un œuf. Mais, finalement, il se redressa et se passa les doigts sur le menton (sans doute avait-il des poils, peut-être un parasite), arrangea sa peau verte et, avec sa salive, nettoya ses pieds couverts d’une sorte de cuir, pour ensuite les frotter l’un contre l’autre, à la façon des mouches. « Un rite d’initiation », pensa le Gardien qui, très intéressé par cette forme de vie, regretta d’avoir laissé dans son cocon le calepin sur lequel il prenait des notes.
   Bientôt, le visiteur le remarqua et se dirigea rapidement vers lui. Azag savait qu’il ne pouvait passer inaperçu comme un Observateur, car sa propre peau était aussi voyante que la peau verte du visiteur, bien qu’il eût l’impression que celui-ci ne nettoyait pas la sienne avec autant de soin, mais, bon, il pourrait peut-être lui donner des conseils…
   — Excusez…, hum ! fit le visiteur. Vous n’avez pas l’air d’être un simulacre, une machine. Pourriez-vous me dire où se trouve la Troisième Ronde ?
   — Un simulacre, une machine ? répondit Azag, offensé. Est-ce que j’aurais l’air d’une tache d’encre, d’un pâté, d’une vague apparition ?
   — Non, toutes mes excuses, monsieur, je pensais seulement qu’il n’y avait pas d’autres êtres vivants que ces foutues machines dans la ville. J’en ai rencontré cinq jusqu’à maintenant, et ça n’est pas drôle.
   Le nouveau venu était vraiment inquiet.
   Azag sourit sous sa seconde peau — un premier sourire, si on peut employer ce mot. Il commençait à apprécier le visiteur.
   — Je vous comprends, répondit-il, de l’air de quelqu’un qui sait. La cité est vide pendant les heures de travail, tous vont à la forteresse de Kalinma. Deux mesures de farce, et à gauche. Vous ne trouvez pas que c’est idiot ?
   Mais le visiteur le regardait bouche bée, comme s’il avait perdu l’usage de ses sens. Azag commençait à s’énerver : on ne devait pas regarder un Gardien de si près.
   — Dites ! ça va ? lui cria-t-il pour que ce regard cesse. Le visage du visiteur n’avait plus de couleur, et l’orifice par lequel il parlait restait entrouvert, tout à fait comme si quelque chose était mort à l’intérieur.
   — Cette… cette ville… elle bouge ? demanda le visiteur, avec un filet de voix.
   — Bien sûr, tout le temps. Ce qui se passe, c’est que maintenant la tornade de Miseria se rapproche. Elle se produit tous les jours et elle emporte une chose ou une autre, mais les câbles sont en rénovation constante, et alors je ne sais pas… Hé ! tu entends, visiteur ! qu’est-ce que tu fais là, par terre ?
   Bien sûr, Simit Raste, le visiteur, ne répondit pas.
   Cette histoire de vertige, comme tous les problèmes de l’enfance, il n’y était pour rien. Il avait eu une enfance normale, une jeunesse normale et, lorsqu’il commençait à croire qu’il serait un homme normal, le vertige était là qui l’attendait, comme le compagnon de jeu qui te frappe toujours par derrière quand les adultes ne regardent pas. Il essayait de l’expliquer aux autres et à lui-même, mais le vertige gagnait toujours. Il lui avait fallu renoncer à devenir trapéziste, astronaute, laveur de carreaux, parachutiste et candidat au suicide. Quand il avait pris la profession de facteur, il avait cru qu’il s’en était débarrassé jusqu’au moment où était apparue la lettre et où son chef l’avait envoyé à cette adresse impossible, au milieu de nulle part.
   Il ouvrit brusquement les yeux, s’attendant à rencontrer le visage furieux de son employeur, mais il fut accueilli par le ciel bleu d’un jour d’été. Des nuages blancs qui avaient l’air en coton, dont un en forme de botte, flottaient ça et là, en parfaite harmonie. Cela lui rappelait presque les jours heureux dans la campagne de sa tante ; peut-être tout n’était-il qu’un rêve et n’y avait-il pas de citadelle Télaraigne, ni d’ouragans ni de choses qui volaient alentour… Il souhaitait la tranquillité, comme les nuages… les nuages qui ne bougeaient pas.
   — C’est un joli tableau, non ? Un peu fantastique, mais beau.
   La voix du Gardien le rappela soudain à la réalité, et le sourire hébété de Simit disparut quand il se leva et vit la créature qui tenait sa sacoche à la main et qui l’observait, accroupi.
   — Heureusement que tu n’étais pas suspendu à ma poutre. On dirait que vous autres, vous ne vous accrochez pas pendant le sommeil, mais ne te vexe pas, c’est une bonne idée de te reposer ainsi, sur le dos, parce que tu peux voir le ciel avant de t’endormir ; le ciel, c’est ce qu’il y a de mieux dans le tableau.
   Il se tut un moment, comme s’il attendait la confirmation que personne n’allait venir, et il ajouta :
   — Tiens. Je crois que ça t’appartient.
   La créature lui remit la sacoche d’un air indifférent et se dirigea vers l’une des extrémités du logement d’où émanait une odeur bizarrement agréable, la cuisine, peut-être. Le Gardien avait une attitude très différente de celle du début, presque antipathique. Simit observa tactiquement la porte, mais le type l’avait fermée. De toute façon il se sentait mieux, et le moment était venu de chercher le fameux Azag afin de sortir de là avant que l’ouragan ait tout emporté. L’autre lui avait seulement enlevé les chaussures qui étaient à côté et qu’il avait placées sur une espèce de matelas fixé au sol.
   Le paysage qu’il avait confondu avec le véritable ciel était peint sur le toit conique et continuait sur les parois et sur toute la pièce qui semblait constituer toute la maison. C’était la peinture classique d’un enfant d’âge préscolaire : un ciel bleu, quelques mouettes en forme de livre ouvert, une maison avec une cheminée, le sol bien réussi, les montagnes… sauf pour les gens proches de la petite maison. Ils étaient dans la paroi en train de traverser la pièce, et, à cet endroit, les vasistas du toit ne donnaient pas beaucoup de lumière.
   Il y avait, dans ce dessin, quelque chose de familier qui contraignit Simit à s’approcher, avant de reculer, effrayé : il s’agissait de trois figures peintes, une rouge, une noire et la dernière, plus petite, de couleur verte, qui portait une sacoche. Seule la figure rouge regardait dans sa direction, elle portait une sorte de capuche qui lui cachait le visage, à l’exception des yeux dépourvus de pupille et d’iris qui fixaient Simit. Dans ses mains, elle tenait une lettre.
   Le Gardien lui tendit un bol de quelque chose qu’il ne distinguait pas. Le breuvage avait bon goût, mais ça formait comme une fumée verte à l’intérieur et ça pétillait dans la bouche. Avec une saveur de cannelle… Le silence régnait dans les lieux, et rien ne laissait présager l’approche de l’ouragan. À l’idée de la tornade, il pensa que le temps allait lui manquer et qu’il valait mieux partir. Simit sourit gauchement au Gardien qui, à côté de lui, l’observait et, après l’avoir remercié de la boisson et des soins, se leva pour s’en aller. Mais le Gardien le retint par le bras et, d’une voix glaciale, murmura :
   — Tu ne me remets pas ma lettre ?
   Simit resta pétrifié, sans pouvoir s’arracher au regard fixé sur lui, mais il y avait dans ce regard une lueur ou un tic nerveux qui le rendait presque humain et, de ce fait, plutôt rassurant.
   — Je suis Azag, murmura le Gardien qui lui lâcha le bras, la lettre est pour moi.
   Simit imagina qu’il y avait une sorte de sourire sous la capuche qui couvrait le dessin de la paroi, pensée qui, bizarrement, le réconforta. Et, se souvenant qu’il n’avait pas du tout regardé la lettre quand son chef la lui avait remise, il ouvrit la sacoche et se libéra d’un grand poids.
   Il aurait pu partir tout de suite, mais quand il vit la lettre il sentit que quelque chose n’allait pas. Ce n’était pas un transfert normal de facteur à usager, mais quelque chose de plus intime et personnel. Pour cette raison, quand Azag prit la lettre froissée en main et la retourna pour bien l’observer, une sorte de pressentiment parcourut Simit. À vrai dire, la sensation ne se fit vraiment pesante que lorsque le sceau qui fermait l’enveloppe fut rompu et que la musique retentit dans une ambiance tendue.
   C’était une carte d’anniversaire. Il en sortait une mélodie geignarde accompagnant les vœux. Elle avait été déformée par tous les trajets qu’elle avait dû faire après que la Compagnie eût réexpédié le courrier en direction de Télaragna. Simit se rappela que son chef l’avait prévenu : la lettre était très ancienne, et le retard de plusieurs années avec lequel elle serait remise posait un sérieux problème à la Compagnie. Il fallait donc que ce soit Simit et personne d’autre qui se rende dans cette ville. Simit avait une bonne maîtrise des relations personnelles. Mais pour le moment, il avait beaucoup de mal à se maîtriser lui-même. Une fois terminée la mélodie, qu’Azag avait écoutée sans mot dire, une image holographique apparut sur l’enveloppe ouverte. Avec un effroi croissant, Simit se reconnut, un Simit plus jeune de quinze ans qui souriait en souhaitant bon anniversaire à son meilleur et seul ami, Firias Dari.
   — Je regrette que nous ne puissions nous voir, Firias, mais j’ai des concours à passer et beaucoup de travail. J’espère que nous nous retrouverons ensuite pour parler un peu. Joyeux anniversaire… dit l’image. Puis l’électricité statique interrompit la communication, et l’image disparut dans le fond blanc de la carte.
   L’ouragan de Miseria se mit à fouetter les cocons, mais dans le logement d‘Azag le temps semblait s’être arrêté. Simit ne sentait pas la force de la tourmente qui rugissait lugubrement ; il regardait, sans reprendre son souffle, la carte ouverte entre les mains du Gardien. Enfin, il poussa un soupir d’incrédulité et se laissa tomber sur une chaise. L’obscurité gagnait, et les bougies placées dans les lucarnes s’allumaient lentement. Maintenant, toute la pièce semblait un lieu funèbre, mystique, très ancien.
   — Je savais que tu viendrais, humain, coupa la voix d’Azag qui ne quittait pas du regard la carte ouverte, c’est pour ça que je ne suis pas allé travailler. Pour t’avoir attendu, je perdrai mon logement et peut-être la vie, pour cette petite carte de vœux.
   Simit se leva et tenta sans succès de lui arracher la carte. Les mots se bousculaient dans sa bouche et, pendant un long moment, on n’entendit que des balbutiements. Quand Simit s’exprima enfin, Azag avait placé la carte dans sa seconde peau.
   — C’est une erreur, Azag, la carte n’est pas pour toi. Tu verras – l’explication devenait de plus en plus difficile – elle est pour un ami et je la lui ai envoyée à l’occasion de son anniversaire. Il doit sûrement s’agir d’une erreur.
   — Pourquoi ? objecta Azag, d’un ton sévère mais calme.
   Le moment semblait particulièrement indiqué pour tenir ce genre de propos dans une pièce où on ne serait cru en train d’assister à une veillée funèbre.
   — Parce que Firias Dari est mort. Il est mort le jour même où je lui ai envoyé cette carte.
   Et lorsque ces mots sortirent de sa bouche, Simit mesura tout le temps qui s’était écoulé depuis la dernière fois où il avait prononcé ce nom. Firias Dari était mort jusque dans son souvenir.
   Azag n’émit aucun son, ne fit aucun geste. Comme le vacarme de Miseria retentissait à l’extérieur, ni l’un ni l’autre ne perçut les pas qui s’approchaient ni le bruit sourd de la porte que l’on forçait. Aussi soudainement que l’ouragan avait éclaté, cinq silhouettes noires, semblables à Azag, firent irruption dans la pièce, tels des corbeaux chassés par la tempête. Ce fut très bref, car elles disparurent dans l’air, si vite que Simit crut les avoir imaginées. Avant qu’il ait pu demander de quoi il s’agissait, Azag le prit par le bras et l’entraîna résolument vers un petit tube situé à l’arrière du cocon. Sans plus de cérémonie, il le poussa dans ce qui devint un toboggan obscur et froid, après un dernier coup d’œil à la pièce et au tableau. Azag le suivit dans le tube. Les ténèbres envahirent aussitôt le cocon.
   — Nous, les Gardiens, comme nous appelons notre race, nous ne pouvons pas rêver. Nous pouvons dormir pour reposer le corps, mais jamais pénétrer dans le monde onirique de notre cerveau. Notre existence n’en est pas tellement affectée, puisque presque personne à Téléragna ne sait ce que cela signifie, mais c’est important pour moi qui ai deux ou trois rêves à mémoriser chaque nuit. C’est pour ça que je les peints, que je les représente sur le tableau que tu as vu dans le cocon. Ils ne changent pas beaucoup, pour autant que je m’en souvienne. Dans le plus fréquent d’entre eux, tu venais avec quelque chose de mon passé et tu me le remettais, sans savoir que ce morceau de passé n’était pas la lettre, mais toi-même. J’ai des raisons de penser que nous tous, Gardiens de Télaragna, avons connu une vie avant celle-ci, mais que nous ne pouvons pas nous la rappeler.
   Depuis la plate-forme qui flottait au-dessus d’un quartier de la ville, derrière un pan de la falaise, on pouvait voir une grande partie de Télaragna. L’ouragan avait pris fin, et Simit oubliait son vertige tant il s’intéressait aux propos du Gardien.
   — L’Histoire dit que les Gardiens sont arrivés au cours de la période cruciale de la ville, avec la volonté de maîtriser le trafic dont font l’objet les images que la ville capte chaque jour et dont nous nous alimentons. Nous ne savons pas d’où elles viennent mais elles se manifestent depuis la création de la ville. Les Observateurs semblent voir dans ces images quelque chose d’autre que nous ne percevons pas ; ils les contrôlent donc et ils nous octroient des rations que nous devons gagner en travaillant pour eux dans la forteresse de Kilimna.
   — Excuse-moi, Azag, coupa Simit, toujours plus nerveux. Mais qu’est-ce que tout cela a à voir avec Firias ?
   Azag contempla la ville étendue comme une gigantesque tente sous ses pieds et dit, plus pour lui-même que pour Simit :
   — Qu’est-ce qui empêche cette immense toile d’attraper les morts ? Il n’y a pas de véritable réponse à la question de savoir qui nous sommes et ce que nous faisons, mais les gens de ma race veulent pouvoir s’interroger en toute liberté. Il y a un secret, peut-être une mystification autour de nos existences, et la Révolte qui couve sous cette ville veut en avoir le cœur net. Arracher le pouvoir aux Observateurs, c’est un début ; un autre, c’est d’apprendre à rêver.
   Simit observa le Gardien, et quelque chose lui rappela le discours que le père de Firias avait tenu au cours des obsèques. On n’avait jamais retrouvé le corps, mais là où il se trouvait Firias resterait assez longtemps pour entreprendre ou pour venir en aide. Sans doute Azag avait-il raison : Télaragna n’attrapait pas seulement des images.
   Azag se retourna pour regarder Simit, et sa seconde peau se fit plus brillante sous l’effet des lampes fixées sur les passerelles voisines.
   — Je vais te sortir d’ici, lui dit-il, bien qu’on prétende que personne ne sort de Télaragna.
   Ce fut un moment terrible. Simit n’avait jamais connu une pareille épreuve : sauter de seuil en seuil, de porte en porte, courir par les rues désertes de Télaragna. Chaque instant, les ombres semblaient les atteindre à travers un jeu de lumières et de ruelles, à tel point qu’ils n’avaient presque plus la force de leur échapper, mais une sorte de providence faisait qu’à chaque fois ils trouvaient une issue et s’éloignaient du danger imaginé. C’est ainsi qu’ils finirent par atteindre une espèce de petite porte devant laquelle Azag s’arrêta et qu’il ouvrit avec une clé tirée de sa seconde peau. Simit serrait la sacoche sur sa poitrine et respirait fortement, mais il restait solide sur ses pieds.
   — Franchis cette porte et tu déboucheras sur une partie de la falaise, sur le chemin principal. Là-bas, tu seras en sécurité, personne d’autre ne sort de Télaragna.
   Le facteur, qui avait la gorge nouée, regarda Azag. Les hommes comme lui avaient l’habitude des affaires difficiles et bizarres. N’avait-il pas un rôle de messager ? Mais la sensation d’irréalité était si flagrante, après ce qu’il avait vécu, qu’elle semblait s’intensifier encore, une fois le danger passé. Il prit appui sur le seuil de la porte que le Gardien avait ouverte et se disposait à s’enfuir quand Azag le retint :
   — Je m’excuse de te demander ça, Simit, mais ce sont les ordres de mes supérieurs. Quand tu sortiras sur le chemin il y aura un Nurditù, une créature des profondeurs, qui attend ce message. S’il te plaît, remets-le-lui et tu nous rendras un grand service. Le dernier que je te demande.
   Et, tout en parlant, il lui remit une petite enveloppe jaune.
   — Nous sommes là pour ça, dit Simit, sur un ton professionnel. Il avait un faible sourire, un sourire forcé. Tout en se demandant s’il devait embrasser Azag pour prendre congé, il saisit l’enveloppe, franchit vite la porte sans regarder derrière lui, comme s’il fuyait un mort.

   Il n’eut pas de difficulté pour reconnaître la grande et grossière silhouette noire qui l’attendait dans un repli du chemin. Il lui remit l’enveloppe et, sans mot dire, commença à descendre la pente, la sacoche serrée sur sa poitrine et les jambes flageolantes du fait de la fatigue. Tout en s’éloignant, il voyait dans sa tête l’image de la ville et ses habitants irréels. Depuis le chemin, la cité ressemblait plus à une mouche qu’à une araignée, à une proie qu’à une prédatrice. Il se dit qu’il écrirait tout ça pour éviter que cette expérience ne disparaisse avec le temps. Il en tirerait peut-être quelque profit. Le récit commencerait ainsi : « La citadelle de Télaragna est un songe qui n’existe pas pour la plupart d’entre nous. Quelquefois, quand on observe le balancement du linge étendu au vent, un fragment de mémoire surgit désespérément, comme s’il allait nous rappeler quelque chose, mais il est presque aussitôt étouffé par une foule de créatures invisibles arrivées en courant pour le bloquer. La raison de ce mystère, c’est que l’origine et l’existence de la cité ont suscité, chez les habitants, un tel nombre de théories et de suppositions que tout s’est lentement et fatalement réduit à des bribes de discours dépourvues de toute signification. »
   Et Simit était si absorbé par ce qu’il venait de créer qu’il sentit à peine le croc venimeux de Nurditù s’enfoncer dans son cou, tandis qu’il cheminait, qu’il se sentait toujours plus faible, qu’il bafouillait quelque chose sur les amis morts et la dégradation du service postal à notre l’époque.

FIN

 
1 Toile d’araignée.


© Soledad Véliz Córdova. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur. Titre original : La Carta . Traduit de l’espagnol (Chili) par Pierre Jean Brouillaud. 

LA CARTA a paru dans le n° 159 de la revue Axxón (febrero de 2006).

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14/06/06