Angel Olivera Almozara 

 Angel Olivera Almozara, qui est âgé de 43 ans, travaille dans une agence de voyages.
Il réalise des bandes dessinées, qu'il publie essentiellement dans des fanzines, ainsi que des travaux graphiques pour la ville de Cadix, en Andalousie, où il réside.
 
Il a publié un roman et en a d'autres en préparation.
La Fin des Temps fait partie, avec L'Horreur sans Nom et Guetteurs de l'Abîme, d'une série de textes dans lesquels l'auteur espagnol évoque la lutte inlassable que son personnage favori, le père Flanagan, prêtre américain, mène contre les puissances des ténèbres.
La Fin des Temps a fait l'objet d'une première publication dans MINIATURE en avril 2001.

  


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   Au bout d'un moment, le vieillard assis, recroquevillé, tête basse, près du foyer de la cheminée, leva son visage creusé de rides, marques du temps et de l'immense charge qui pesait sur ses épaules, observa les nouveaux arrivants avec une lassitude infinie et, d'un geste, les invita à prendre place à côté de lui et du cardinal Torelli. L'archevêque Vargas le trouvait beaucoup plus fatigué, âgé et défait que lors de leur dernière entrevue, qui remontait à quelques mois seulement. Les yeux las se posèrent sur l'objet que le secrétaire Ruggieri tenait entre ses mains.   
   — Voici donc le célèbre coffret, dit-il.
   L'archevêque avala sa salive et se recommanda au Très-Haut. Le sort en était jeté. Tout était entre les mains de Dieu. De Dieu et de son Vicaire sur la Terre.
   — Le voici, Saint Père, répondit-il.
   — Depuis combien de temps se trouve-il au Vatican ?
   — Depuis... qu'il a été apporté d'Amérique, il y a cinquante-cinq ans.
   — Et comment se fait-il... comment explique-t-on que personne ne m'ait informé de son existence jusqu'à aujourd'hui ?
   — Saint Père, il semble que Jean XXIII ait été mis au courant de son contenu... mais n'y ait pas accordé crédit. Il est demeuré dans l'oubli jusqu'à maintenant, conservé sous neuf clés, dans le caveau secret des archives. Cependant, depuis plusieurs années, il court une rumeur faisant état d'une espèce de moderne boîte de Pandore qui contiendrait des documents rédigés par un prêtre dément, qu'il vaudrait mieux ne pas ouvrir, et surtout ne pas examiner...
   — Dans ce cas, pourquoi avez-vous décidé de l'ouvrir, mon fils ?
   — Parce que, Saint Père, il y a une semaine, quand a éclaté la crise dans l'Est, puis celle du Moyen-Orient, j'ai appris que les derniers événements internationaux avaient été, d'une certaine manière, prophétisés dans les documents que contenait le coffret. C'est alors que je l'ai cherché, l'ai localisé et l'ai ouvert... Et peut-être, Saint Père – la voix de l'archevêque Vargas, se cassa – aurait-il mieux valu, Dieu me pardonne, que je ne l'ai pas fait. Son contenu est... bien pire que je n'osais le soupçonner. Peut-être aurais-je dû non seulement ne pas le lire, mais ne pas en communiquer la teneur au cardinal, et encore moins... permettre qu'il soit porté à la connaissance de Sa Sainteté.
   Le pape tourna la tête vers le cardinal Torelli. Le visage de celui-ci était livide. Jamais auparavant, même au cours de ces derniers mois, il ne l'avait vu aussi perturbé.
   — J'éprouve la même crainte, Saint Père, dit Torelli. Moi aussi, je crois que nous avons sans doute commis une très grave erreur en faisant part de cette horrible affaire à Sa Sainteté. Une erreur épouvantable et irréparable. Toutefois... toutefois, il est possible que seule Sa Sainteté, en qualité de Vicaire de Dieu sur Terre, que ce document concerne directement, plus que tout autre être vivant au monde, puisse rompre l'horrible malédiction qu'il renferme. Peut-être, Saint Père, simplement en nous abstenant de l'ouvrir.
   — Dites un seul mot, Saint Père, intervint l'archevêque Vargas, un seul, et nous le jetterons au feu. Et plus jamais on ne parlera du coffret.
   — Mais peut-être, poursuivit Torelli, le salut de l'humanité exige-t-il que Sa Sainteté lise le manuscrit. Il se peut que, ce faisant, elle trouve la façon d'aider les hommes en cette heure d'épreuve.
   Le pape approuva lentement et, après un instant de réflexion, décida, d'une voix lasse :
   — C'est ce que je ferai, je lirai ces documents. Je suis le Vicaire du Christ sur Terre, et rien de mal ne se produira du fait que je les examine. Rien ne peut être pire que ce qui se produit dans le monde en ces jours horribles. Le Seigneur est mon guide. Il m'éclairera. Je n'ai rien à craindre. Et vous non plus, mes fils. Tranquillisez-vous.
   Torelli prit le coffret des mains du père Ruggieri qui le lâcha sans opposer la moindre résistance. Avec une profonde inquiétude frisant la terreur, les yeux de l'archevêque Vargas suivirent le coffret de main en main jusqu'à ce qu'il soit parvenu entre celles du Saint Père. Celui-ci le posa sur ses genoux et le contempla non sans appréhension avant de se décider à l'ouvrir. À ce moment-là, les flammes de la cheminée s'élevèrent et, pour une raison ou pour une autre, la lumière du lustre qui pendait du plafond paru plus faible et plus pâle qu'auparavant. Un souffle d'air venu d'on ne savait où agita les flammes qui se firent plus intenses, dessinant des ombres sinistres et capricieuses sur les visages des présents et sur les parois. Personne ne dit mot, mais tous, y compris le pape, sentirent passer un frisson dans la pièce soudain glacée.
   Le Saint Père marmotta une prière, sortit ses lunettes, les mit et examina le coffret. Celui-ci était couvert de moisi et de rouille, et, à première vue, paraissait beaucoup plus ancien qu'il ne l'était sans doute. Il semblait non pas avoir un demi-siècle mais sortir de la nuit des temps. Les mains calleuses et rugueuses, autrefois fortes et énergiques, maintenant faibles et vacillantes, appuyèrent sur la serrure et l'ouvrirent sans difficulté. Le pape leva le couvercle et examina l'intérieur. Dedans il y avait un certain nombre de feuillets dactylographiés, jaunis, tenus par une agrafe oxydée, et vingt ou trente curieuses photographies en noir et blanc. Le pape fronça encore plus les sourcils, et les rides de son front se firent encore plus profondes. Il prit les photos et les étudia avec étonnement pendant quelques instants. Puis il saisit les feuilles de papier qui craquèrent entre ses mains comme si elles allaient se fendre et se déchirer.
   L'archevêque Vargas allait formuler une mise en garde et, pendant une fraction de seconde, envisagea d'arracher ces pages sacrilèges d'entre les doigts du Saint Père. Mais il ne dit rien, ne fit rien.
   Maintenant, tout était écrit.
   Le pape, le dernier, commença sa lecture.
 
   À QUICONQUE LIRA CES PAGES
 
   Je m'appelle Jerry Sullivan Flanagan, et je suis prêtre catholique. J'ai 54 ans révolus et ai conservé ou crois avoir conservé toutes mes facultés mentales, bien que la personne qualifiée qui, si telle est la volonté du Seigneur, lira ces lignes puisse être en droit d'y voir l'œuvre d'un dément et avoir envie de jeter ces pages à la corbeille ou au feu, avec quelque motif, s'il a entendu parler de moi et de ma réputation. Toutefois, ce n'est pas le cas. Dieu ait pitié de moi, de nous tous, de l'humanité tout entière, je ne suis pas fou. Ce que je relate ci-après est la vérité, la vérité pure, la vérité incroyable et terrifiante. Plût au Ciel que je ne l'eusse jamais connue.
   Et, pour le démontrer, j'apporte deux preuves ; dont l'une est, à première vue, moins évidente que l'autre, bien qu'elle soit plus catégorique et encore moins discutable, comme le montre un examen attentif. D'un côté, il y a les photographies, prises par moi-même, l'année passée, au cours des fouilles effectuées dans une des régions les plus reculées de l'Amérique du sud. De l'autre côté, il y a le lexique, œuvre de mon vieil ami, le professeur Neal O'Higgins, de l'Université de Greenbrook, décédé il y a quelque temps dans des circonstances horribles que je ne décrirai pas ici. Ce lexique, établi sur deux décennies à partir de la Stèle d'Argon et des inscriptions de l'île de Bathinboa, dans le Pacifique sud, m'a permis de traduire en anglais, avec une relative facilité, mais non sans effroi, les terribles hiéroglyphes de Huacabamba, traduction que je joins en annexe au présent récit.
   Et voici la preuve définitive, irréfutable, absolue : si quelqu'un pensait se trouver devant une falsification, une ingénieuse imposture fabriquée quelques semaines avant sa lecture, il lui suffirait de conserver cet écrit un certain temps, disons : un, deux ou trois mois, pour comprendre avec inquiétude et stupeur, avec une horreur profonde – comme je l'ai compris moi-même – que tout ce que je consigne ici est totalement et absolument certain, pour la malédiction et la condamnation inéluctable de l'espèce humaine dans son ensemble.
 
   Il y a moins d'un an, en octobre 1944, je me suis rendu à Huacabamba ; en République du Pérou, dans la partie la plus reculée et la moins accessible de ce que l'on appelle là-bas le Mont du Tonnerre, quand j'ai appris que l'on avait trouvé certains vestiges archéologiques en rapport avec les découvertes de Simpson dans le Pacifique et de Torres Quesada dans la Baie de Cadix. En ce temps-là, je m'étais à peu près résigné, après des années d'études pendant les heures libres que me laissaient mes obligations pastorales, à ne jamais pouvoir pénétrer le profond mystère que cachaient les textes sibyllins traduits jusqu'ici, recueillis ou copiés en différents coins perdus du monde, coins éloignés les uns des autres. Je n'avais pas pu déterminer si ces récits fragmentés se référaient à des thèmes mythologiques d'une culture très ancienne et méconnue qui les avait rédigés, probablement la civilisation mythique de Mu, disparue il y a des milliers et des milliers d'années dans les eaux de l'océan Pacifique, à des événements historiques d'une ancienneté inimaginable, ou si ces récits étaient dûs, vu les horreurs qu'ils laissaient entrevoir, à des esprits dérangés et pervers. En tout cas, ils provenaient, selon tous les indices, d'une civilisation très antérieure à celle de la Mésopotamie, de la Chaldée, de l'Egypte, une civilisation dont nous ne savons rien, dont les archéologues et les historiens ne reconnaissent même pas qu'elle ait jamais existé, et dont on a, incroyablement mais indubitablement, trouvé des vestiges dispersés aux quatre coins du monde.
   Avant de partir pour l'Amérique du sud, je me hâtai donc de demander à mes supérieurs ecclésiastiques une autorisation qu'ils m'ont je crois, accordée avec plaisir du moment qu'elle les débarrassait de moi pendant quelque temps.
   J'arrivai à Huacabamba après un épuisant voyage de trois jours à dos de mule à partir du chemin de fer le plus proche, par d'impossibles sentiers de montagne escarpés qui serpentaient en bordure de précipices à pic donnant sur des gouffres d'une profondeur vertigineuse, que n'atteignait jamais le soleil de midi. Les ruines en question étaient formées de blocs mégalithiques de taille monstrueuse, si chaotiques et aux arêtes si usées par le temps que, même vues de près, elles avaient passé pendant des centaines d'années pour des formations naturelles, ce qui explique pourquoi elles n'ont été découvertes que de nos jours. C'est donc le lieu le plus écarté, inhospitalier et solitaire du monde, un endroit où l'on n'entend que le rugissement du vent entre les sommets, désolé et privé de toute vie humaine et animale, à l'exception de quelques indiens misérables qui gardent des troupeaux, de chèvres, à l'exception d'oiseaux de proie et de serpents à sonnette.
   Le professeur Nathaniel Bachman, qui dirigeait les fouilles, me fit descendre par des passages obscurs, en ruines, d'un âge immémorial, et là, à dix mètres sous le niveau du sol, il me montra le bas-relief massif, fissuré mais très impressionnant, dont la découverte, un mois plus tôt, avait provoqué la débandade généralisée des peones indigènes, horrifiés, qui s'étaient enfuis en criant que l'on profanait les portes de l'enfer. Le bas-relief se composait d'une série de figures effrayantes et infernales en partie humaines, en partie animales, qui avaient quelque ressemblance avec le style Chavin, le plus ancien que connaisse l'archéologie de cette partie du monde. Il m'a suffi de les voir pour que le sang se glace dans mes veines, pour que je ressente le mal, l'horreur absolue qui imprégnaient la pierre. En outre, sur les bords du bas-relief je trouvai les terribles signes caractéristiques, ceux qui avaient rendu fou O'Higgins et qui m'avaient causé tant de nuits de cauchemar. Ils se référaient à quelque chose comme "la roue éternelle et sans fin", mots qui, je ne savais pourquoi, provoquaient en mon esprit une obscure prémonition et remplissaient mon âme d'inquiétude.
    

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21/11/02