La nouvelle



1.

   Aaon court. Autour de lui, la jungle halète. Lui aussi halète. Il respire avec difficulté, sa poitrine brûle en dedans, son cœur bat, bat, tous les replis de sa chair chaude exudent une eau graisseuse. Courir, il n'a pas l'habitude. L'habitude, c'est rester assis sur son gros derrière, dans la case familiale, en attendant...
   En attendant quoi ?
   Aujourd'hui, il en a eu assez d'attendre. Alors il est parti. Cela n'a pas été si difficile. Et même beaucoup plus facile qu'il aurait cru. Il y avait cette planche moisie dans la clôture, côté jungle, qu'il s'amusait à faire bouger depuis des jours et des jours, sans avoir l'air de rien, à vrai dire sans penser à rien, juste en poussant avec le pouce, et en éprouvant un petit plaisir en sentant la planche remuer, en l'entendant craquer. Ce matin, il a dû pousser un peu plus fort que d'habitude : la planche s'est déclouée, a basculé, seulement retenue par une pointe rouillée.
   C'est ainsi que les idées viennent. Une planche de l'enclos qui se décloue, et celle du dessous qui n'a pas l'air bien solide non plus. Alors on essaye avec celle du dessous, qui cède à son tour. Dans la clôture, se découpe maintenant un joli trou. Pas assez grand pour y infiltrer son corps, bien sûr. Cent quarante-trois kilos à la dernière pesée, ça demande de la place...
   Alors la place, il se l'est faite. Personne ne regardait, sa mère Maroo était dans la case, à s'occuper du repas de midi, ses sœurs Tarna, Orna, Siloe et Maroe faisaient la sieste au soleil, ses frères Maaron, Feron, Volder, Sar, Bader et Ogran jouaient à un jeu de balle idiot de l'autre côté de l'enclos. Son père ? Il ne sait pas. À moins que Tobar ne fût astreint à un travail quelconque, consécutif à la préparation des Fêtes du Passage.
   Deux autres planches ont suffi, plus une traverse, pas bien solide non plus. Pourquoi la clôture serait-elle solide ? Elle n'est pas faite pour empêcher les humains de sortir, elle est faite pour empêcher les bêtes du dehors d'entrer. D'entrer, et de vous manger. C'est ce que répètent les Shaahr. Dehors, rôdent les bêtes, des bêtes dangereuses, lions, tigres, panthères, ours, loups. Et ces bêtes, si elles vous attrapent, vous mangent.
   Vous ne voudriez pas être mangés, n'est-ce pas ? Nous ne pouvons être là en permanence pour vous protéger, vous le comprenez bien. Alors soyez prudents. Restez dans vos maisons, dans vos enclos. Restez au village N'allez surtout pas dehors !
   Aaon y est, maintenant, dehors. Et il court. Il ne sait pas où aller. Il a quatorze ans, peut-être treize, ou encore quinze, il ne sait pas au juste, et c'est la première fois qu'il se hasarde à l'extérieur, tout seul, La jungle ouvre ses faux tranchantes devant ses bras maladroits, referme derrière lui ses portes d'épines. Dans l'atmosphère moite, gorgée des millions, des milliards de gouttelettes de la dernière pluie, dans l'air épais qui fume et fait fumer les larges aréoles des feuilles grasses, Aaron court déjà moins vite. Sous le matelassage de graisse de son buste en tonneau, ses poumons s'essoufflent. À chaque inspiration, il a l'impression que des épines, de plus en plus aiguës, s'infiltrent dans ses narines et vont se déposer dans les lobes de ces mystérieux soufflets qui gonflent sa poitrine.
   Pourquoi continuer à courir ? Le village est loin, maintenant. Aaon se détourne, pour ne voir à travers les gouttes de sueur agglomérées entre ses paupières qu'un lacis de branches qui tremblotent. Pourquoi courir ? On ne court que lorsqu'on est poursuivi par une de ces fameuses bêtes acharnées à vous dévorer tout cru – ces lions ou ses ours, ces "prédateurs" dont les Shaahr ne cessent de vous rabattre les oreilles en vous flattant l'échine à pattes de velours... Mais que lui, Aaon, n'a jamais vues.
   Pourquoi se hâter ? Il ne comprend même plus la raison exacte qui l'a poussé à quitter l'enclos. S'il l'a jamais compris. Ou alors la proximité des Fêtes du Passage. Encore du tracas, encore de l'agitation, des efforts à faire. Se laver, par exemple. Pour être présentable, sentir bon, avoir une peau bien rose. Pour faire preuve de correction, comme dirait sa mère. Envers les Shaahr. Parce qu'ils seront là, bien sûr. Toute une délégation, venue dans un de leurs Oorht. Aaon n'aime pas les Shaahr. Il ne pourrait dire exactement pourquoi, mais le fait est qu'il ne les aime pas. Peut-être à cause de leur...
   Aaon sursaute, un petit cri s'échappe de sa gorge. Devant lui les fourrés ont bruissé, comme si une main géante les avait froissés. Ou une patte griffue. Crouïïï ! Une forme ailée s'envole à deux pas d'Aaon, plumage jaune et bleu, cri perçant. Dans sa poitrine, assourdi par les étages de graisse, son cœur cogne et cogne. Ce n'était qu'un oiseau, une saloperie d'oiseau commun, un de ces grands perroquets criards qui passent leur temps tapis dans les branches, quand ils ne viennent pas jusque dans l'enclos, picorer les restes en jacassant, récurer les assiettes, voler la nourriture sous votre nez, comme les rats, les chacals, les pies, les corbeaux, les singes.
   Aaon a eu peur. La sueur ruisselle sur la totalité de son corps nu, s'exsudant de tous ses pores dilatés, dégageant une odeur âcre et piquante qui emplit ses narines. Il renifle, grimace, son petit nez en trognon de pomme se plisse, en même temps que les bourrelets de ses paupières. Maintenant il lui semble que, partout autour de lui, la jungle s'agite et bruit, prête à s'ouvrir à nouveau – mais sur une bête bien plus dangereuse qu'un perroquet bavard. Il n'est plus si sûr d'avoir pris la bonne décision. Etait-ce une vraie décision, d'ailleurs ? Seulement une pulsion irréfléchie et stupide, le hasard d'une planche déclouée. L'enclos, ce n'est pas si mal. C'est un abri sûr, on peut y dormir en paix dans des litières confortables, y manger à satiété quatre fois par jour, s'ébattre dans la bauge pour peu qu'on en ait envie.
   Et s'il rebroussait chemin, s'il rentrait, ni vu ni connu ? L'heure de la seconde soupe n'a pas encore dû sonner, il est encore temps de regagner l'enclos et de faire comme si de rien n'était...
   Aaon se gratte le flanc, le gras d'une fesse, un des replis de sa panse ballotante. Il soupire, tourne le dos à sa ligne de fuite, redémarre. Mais est-il bien reparti dans la bonne direction ? Au bout de quelques dizaines de pas hésitants, à subir la flagellation des branches basses et les égratignures des ronces sur sa tendre chair, voilà qu'il commence à douter. Sa foulée, au départ assurée, se fait plus hésitante, jusqu'à se morceler en fréquentes haltes. Au moins, elles lui permettent de reprendre son souffle. Et de faire semblant de réfléchir.
   Doit-il continuer tout droit, obliquer vers la gauche, se laisser déporter vers la droite ? Le soleil, rarement visible autrement que sous l'apparence d'un éclaboussement de bulles lumineuses à l'envers du dôme touffu des arbres, paraît avoir atteint la verticale du ciel. Il ne lui est donc d'aucune utilité pour se diriger. Il doit être midi. Midi... l'heure de la soupe préparée par maman Baroo, avec des carottes, des pommes de terre, des navets, des choux, dix autres délicieux légumes !
   Aaon laisse s'échapper d'entre ses babines, que poudre un sel de salive séchée, un gémissement qui résonne de manière désagréable à ses oreilles. Lui répond un couinement prolongé montant de l'intérieur de son ventre. Il a faim. Pas de doute il a faim ! Son estomac l'a su avant lui, qui proteste. Si au moins il pouvait glaner quelques fruits, aux moins quelques baies, qui s'offriraient au milieu du fouillis végétal... Mais ses yeux larmoyants ne repèrent rien d'autre que des grappes de marrons aux piquants redoutables.
   Il doit rentrer. C'est la seule solution, il doit rentrer. Par là ? Par là – d'autant que dans cette direction, le terrain est en pente descendante légère, ce qui lui épargnera des efforts. Il ne se souvient pas particulièrement avoir gravi une côte pendant sa fuite, mais qu'importe. Le village n'est pas si loin.
   Aaon n'infléchit pas sa marche pesante alors même que la pente se révèle plus accentuée. Il continue d'avancer les yeux fixés sur l'extrémité noircie de ses pieds, ce qui ne l'empêche pas de déraper inopinément sur une surface boueuse masquée par des feuilles mortes. Il se sent partir en arrière, ses bras battent l'air, il pousse un glapissement de surprise et de douleur quand son arrière-train prend un contact douloureux avec le sol. Toute sa graisse tremble, il sent l'onde de choc lui remonter le long de la colonne vertébrale, avec l'impression qu'un maniaque sadique s'acharne à frapper chacune de ses vertèbres avec un petit marteau de pierre.
   Il continue de glapir en roulant cul par dessus tête. L'univers est devenu un cylindre creux à l'intérieur duquel il tourne et vire. Diverses lames tranchantes lui lacèrent la couenne, diverses aiguilles aiguisées lui labourent les flancs et le reste. Il lui semble qu'il va débouler ainsi indéfiniment, il est certain qu'il va mourir. Et, lorsqu'une main gigantesque lui assène une gifle tout aussi gigantesque sur les flancs, stoppant instantanément sa chute tourbillonnante dans une seconde explosion de douleur bien plus intense que la première, Aaon est persuadé que cette fois ça y est, c'est arrivé, il est mort.

2.

   Mira, la Mère du village de Trocadro, est assise sur sa litière au milieu de ses sept conseillères. Les efforts conjugués de quatre verhommes ont été nécessaires pour la soulever de sa bauge et la porter sur un pavois jusqu'au centre de la salle du conseil. La Mère, à la dernière pesée, accusait trois cent trente-sept kilos. C'est une femme magnifique, la quintessence de la beauté, dont la peau d'un délicat rosé est perpétuellement huilée par ses servantes pour lui conserver sa souplesse; ses hanches ont la solidité de deux souches, ses épaules roulent comme de la pâte à pain au moindre de ses mouvements, les deux poires juteuses de sa poitrine ont gardé la souple fermeté de l'adolescence. Pourtant la Mère est vieille, pas loin de trente ans; mais, moins de trois mois plus tôt, en pleine fête des vendanges, elle a mis au monde deux jumelles, respectivement ses dix-huitième et dix-neuvième enfants, dont tous ont survécu. Et ses seins sont encore gonflés de lait.
   Pas de doute, même à côté d'Astolar, vingt-sept ans, seize enfants, ou d'Elantrop, vingt-cinq ans et treize rejetons ( mais deux sont morts noyés ), Mira est digne de présider au destin de Trocadro. Pour l'instant présent, ses cuisses large ouvertes dévoilant, sous sa motte méticuleusement épilée, la fente cracheuse de vie aux lèvres violettes et dentelées, la Mère en impose. Elle ondule sur son bassin, son épiderme poudroie sous le soleil du milieu de journée qui, filtrant au travers des palmes du toit assemblées avec négligence, la crible d'un semis de larges taches de rousseur. La Mère se gratte la panse, renifle, sort une langue carmin qui ramasse, sur le rebondi de ses joues, un peu de la sueur que ne cesse de dégorger son épiderme luisant. Enfin elle parle.
   — Nous devons donner à la Fête du Passage un retentissement grandiose et une... une magni.. magnificence sans conteste.
   Dans la salle, les sept conseillères se sont figées pour qu'aucun froissement de chair moite ne vienne troubler le discours de la Mère. Et personne n'irait s'étonner qu'entre les coups de butoir de sa respiration poussive, la Première Magistrate de Trocadro ne trébuchât quelque peu sur des mots dont l'usage ne lui est pas habituel. Mais déjà la voilà qui reprend le fil.
   — Toutes, nous devons avoir présent à l'esprit le fait suivant : ce Passage n'est pas un Passage comme un autre. Nous sommes le 31 décembre 2999. Nous allons franchir un millénaire. Après toutes ces périodes troublées... où notre race a bien failli disparaître... sombrer corps et bien – nous devons... nous devons...
   À nouveau Mira s'interrompt; cette fois, l'interruption est discrètement soulignée par la danse sur les litières de postérieurs que, sans doute, une démangeaison impromptue est venu picoter. La Mère, malgré le respect qu'on lui doit, s'égare, paraît réciter une leçon convenue. Et c'est Matebar, pourtant la plus jeune des conseillères – dix-neuf ans, cinq petits – dont la tignasse noire, grasse, nattée, fait contraste avec la mode du crâne poncé qu'arborent ses consœurs, qui se permet de répliquer.
   — Nous devons nous amuser, Mère. Danser, faire de la musique, manger... C'est bien ce qui compte, non ? Le reste, toutes ces vieilles légendes... est-on seulement certaines de leur véracité ? C'est si vieux, de toute façon !.
   La tirade déclenche une série de grognements, de grommellements et même, malaisément étouffés, quelques disgracieuses réclamations d'estomacs qui supportent difficilement le report de la seconde soupe, dont est cause la présente réunion.
   — Tu es jeune, Matebar ! fait la Mère d'un ton conciliant. Aussi puis-je comprendre que des évènements fort anciens ne soient pas à même de te préoccuper... Il est néanmoins patent et vérifié que notre vaste monde a traversé, de longs siècles durant, une phase difficile. La pollution, l'effet de serre, les grande pluies, la montée des eaux, les changements de climat… et naturellement toutes ces guerres horribles qui ont bien failli mettre fin à notre race. Cela est véridique. Cela a existé. Les Shaahr nous l'ont enseigné. Et c'est grâce aux Shaahr qu'aujourd'hui nous vivons notre Renaissance. Que nous prospérons, que nous nous multiplions. Certes, nous allons danser, jouer, faire bombance. Néanmoins, et cela non plus nous ne devons pas l'oublier, la Fête du Passage doit être également une occasion d'honorer nos sauveurs.
   La Mère hoche la tête, ce qui a pour effet de faire ressortir les nombreux bourrelets de son menton. À nouveau sa langue lape la sueur qui perle autour de sa bouche. Elle n'ignore pas que le simple énoncé du terme générique désignant les hôtes de la Terre a provoqué, comme à chaque fois, ce genre de frémissement que même les membres du conseil, qui les côtoient couramment, ne peuvent jamais totalement contrôler.
   — Veux-tu dire que les Shaahr assisteront à notre Fête ? demande Roosolph, avec un petit filet de voix qui paraît avoir du mal à couler de sa large bouche vermeille.
   — Ce sera pour nous à la fois un honneur, une obligation et un plaisir...
   La voix, subtilement étrangère, a surgi du fond de la salle ovale, en direction de l'entrée. Plus encore que l'unique syllabe sifflante de leur nom, la présence physique des êtres qu'elle synthétise développe chez les assistantes une émotion palpable faite de bruits de gorge, de mouvements avortés, de bouffées corporelles qui gonflent d'un surcroît d'acidité l'odeur dense régnant dans la bâtisse... Car c'est bien un Shaahr qui a parlé, ce sont bien des Shaahr, au nombre de trois, qui viennent de pénétrer sans se faire annoncer dans la salle du Conseil.
   À pas ondulants, les trois Shaahr avancent vers le cercle des conseillères, se dirigeant droit vers la Mère. Celui qui marche en tête est l'ambassadeur, les deux autres sont ses assesseurs. Ou des gardes. Il est toujours difficile de définir le rang ou la fonction des Shaahr ; eux non plus ne portent ni habit ni signe distinctif; on ne les rencontre que par petits groupes, qui ne semblent jamais régis par un ordre hiérarchique quelconque; et ils ne portent pas de nom – en tout cas ils n'ont jamais pris la peine de se nommer individuellement.
   Lorsque les trois bipèdes coupent le cercle des conseillères de leur formation en triangle, les respirations se bloquent dans les vastes poitrines aux mamelles débordantes. Ils sont si grands, si sveltes, si souples. Si impressionnants, si... beaux. Sans doute sont-ils nus. Mais la fourrure qui gaine le corps élancé et nerveux des Shaahr les habille mieux que ne le ferait la plus belle des pelisses, la plus ajustée des tuniques.
   L'un des gardes est aussi noir qu'une bûche calcinée; le pelage du second est d'un gris subtil, agrémenté de taches blanches sur les flancs et le haut du poitrail; mais c'est la livrée de l'ambassadeur qui accroche le plus intensément le regard : d'un roux flamboyant, avec des zébrures plus sombres, modelant son échine jusqu'aux cuisses musculeuses et convergeant sur le front et les joues pour y dessiner un maquillage naturel soulignant la délicatesse du nez, la finesse des minces lèvres en triangle, la profondeur des grands yeux verts, qu'on dirait liquides...
   L'ambassadeur s'incline devant la Mère; un crépitement de bois sec qui s'enflamme électrise les poils touffus de son échine; ses oreilles pointues pivotent, s'orientant vers la masse adipeuse posée devant lui.
   — Il n'est nullement dans mes intentions de troubler cette réunion, susurre le Shaahr de cette voix haute et flûtée qui surprend toujours venant d'un être aussi puissant, aussi resplendissant ; je tenais seulement à m'assurer que la préparation de la Fête se déroule sous les meilleurs auspices. Et surtout que vous veillerez tout particulièrement à ce que la totalité du village y assiste... Même les isolés ou les égarés, que certains de nos guetteurs ont repérés divaguant dans la forêt.
   La Mère danse sur sa litière, pose une main sur sa vaste poitrine, tend l'autre vers le représentant de cette espèce venue de si loin, il y a si longtemps, pour la sauvegarde de la Terre.
   — Tout sera fait pour que le Passage soit célébré à la satisfaction mutuelle des humains comme des Shaahr ! glousse Mira, dans un tremblement tectonique de toute sa chair épanouie.
   L'ambassadeur aplatit ses oreilles, ses moustaches frémissent; sa longue queue lui bat les flancs en une cadence mécanique; il sourit, dévoilant les deux sabres recourbés de ses canines. Il allonge le bras, saisit dans sa patte de velours la main tendue de la Mère; sous les coussinets, les griffes rétractiles affleurent.

3.


   Aaon se redresse. Il a mal partout. Au moins, c'est le signe qu'il n'est pas mort. Il ne s'est pas même évanoui ; au pire est-il resté quelques minutes étalé sur la pente, le groin dans les feuilles gorgées d'humidité de la dernière pluie, les membres écartelés sur le sol.
   Avec des efforts qui se répercutent en tiraillements dans toute sa viande, il parvient à se redresser, prenant appui sur un arbuste qui penche. Il est encore tout étourdi. Sur combien de mètres a-t-il débaroulé ? Vers le haut, une sente irrégulière de broussailles écrasées dessine le trajet de sa chute. Dix mètres, peut-être vingt. Aaon grimace. Ses genoux sont écorchés en couronne, sa panse présente une incrustation brunâtre de feuilles moisies, de gravillon planté dans sa couenne, d'humus dans lequel de répugnants petits insectes fouisseurs se tortillent. Il arrache tant bien que mal toutes ces scories en se frottant avec la paume de ses mains. Débarrassée de son matelassage de terre et de végétaux, sa peau d'un tendre rose révèle d'innombrables lacérations, tandis qu'une sensation de cuisson à feu doux, au départ imperceptible, embrase sa poitrine et de son abdomen.
   Aaon gémit ; pour un peu des larmes lui viendraient aux yeux. Il a mal, il a faim, de plus en plus faim; et il est vraiment perdu.
   Remonter ? C'est hors de question, il y laisserait ses dernières forces et, sans aucun doute, quelques morceaux supplémentaires de son épiderme. Le mieux, c'est de continuer à descendre. D'ailleurs la pente semble se stabiliser. Aaon en a la certitude au bout d'un nombre incertain de pas hésitants, alors qu'autour de lui les arbres s'éclaircissent et que les buissons épineux cèdent la place à des bosquets de bambous et autres plantes filiformes, dont l'extrémité se noie dans le ciel blanc de chaleur. Ses talons s'enfoncent dans un sol désormais spongieux, une brume laiteuse se condense devant lui, qu'il brasse un certain temps de ses mains étendues, avant de déboucher sur une anse dégagée, à l'atmosphère plus limpide, au bord de laquelle clapote une eau gris-vert.
   Aaon pousse pour lui seul une exclamation assourdie. Devant lui, passé une barrière de mangrove, l'eau recule jusqu'aux limites brouillées du monde. Une nuée d'oiseaux blancs survole en piaillant l'étendue liquide ; parfois l'un d'eux pique une tête au long bec jaune dans le courant léthargique pour en ramener un poisson frétillant. Loin vers la droite, alignés sur une plage terreuse, une dizaine de faux troncs d'arbres paressent, leur museau écailleux au ras des flots. Des crocos, qui attendent avec patience qu'une proie viennent se placer entre leurs crocs. Et, barbotant entre les vagues argileuses qu'ils soulèvent, de grosses masses noires s'ébrouent au large, ouvrant d'effrayantes gueules roses plantées de dents longues comme le bras. Ce sont des hippos.
   Aaon est déjà venu là, une fois, beaucoup plus jeune, conduit par son père. Ce fleuve impassible, large de plusieurs kilomètres, est la Sène. Au cours des âges, gonflant sans cesse, il a recouvert presque entièrement la ville que jadis il ne faisait que traverser, Panis, ou Paris, dont le village de Trocadro occupe un point en surplomb, épargné. Quelques reliquats de la civilisation engloutie demeurent – ainsi, juste en face de lui, ce colossal pillier de ferraille rouillé, sectionné à mi-corps par une force inconnue, et qui émerge de la surface étale : la Tour des Fèles.
   Aaon, laisse bâiller sa bouche, ébloui par tant de beautés indicibles. Mais la fatigue a raison de son attention consciente, elle a même raison de sa faim dévorante. Poussé par la gravité alliée à son propre poids, il s'effondre tout doucement, jusqu'à ce que ses fesses se creusent une place dans le sol fangeux. Et il demeure là, les yeux fixés sur ce fleuve si grand qu'il pourrait aussi bien être un lac, ou la mer, dont on dit que, désormais, elle couvre les neuf dixièmes du globe. La chaleur poisseuse de cet après-midi ordinaire d'un mois de décembre terminale pèse sur sa nuque, l'assommant en sourdine. Ses paupières tombent. Très vite Aaon dort tout assis, le souffle sonore de sa respiration troublant devant sa bouche le vol des éphémères, des moustiques, des moucherons, de dix autres insectes ailés attirés par sa forte odeur.

4.


   Sur la place principale du village, ça s'active. Tobar, le père d'Aaon, a participé à la construction de l'estrade réservée à la Mère, ses conseillères, et les représentants des Shaahr. La Mère est déjà là, transbahutée par ses quatre porteurs qui l'ont posée au centre des gradins, sur une confortable épaisseur de paille fraîche. Elle bavarde avec ses adjointes, elle paraît excitée, elle fait de grands gestes, son épiderme récemment huilé brille de bonne santé sous les rayons oranges du gros soleil mou qui se délite déjà dans les brumes de l'ouest.
   Seuls les Shaahr sont encore invisibles. Sans savoir pourquoi, Tobar en est soulagé. Sans savoir pourquoi, il ne les aime pas. Ce n'est pas qu'il ait quoi que ce fût à leur reprocher, mais ce sont quand même... des étrangers. Bien sûr Tobar a toujours vu les Shaahr. Ils sont là depuis... il n'en sait à vrai dire rien, et personne à sa connaissance ne pourrait le préciser. Au moins un siècle, peut-être deux, ou plus. Mais qu'est-ce que ça peut faire ? Ils sont là.
   Ils sont là, et la présence des Shaahr apporte inévitablement du trouble à une existence qui pourrait se dérouler de manière la plus paisible possible, à manger, à dormir, à se faire dorer au soleil, à se reproduire, à manger, à manger. Cette Fête du Passage, par exemple... C'est une idée des Shaahr. La belle affaire ! Il paraît que, ce soir à minuit, l'humanité franchira la barre d'un nouveau millénaire. La belle affaire ! Qu'est-ce qui changera, au village, ou dans le monde entier, lorsqu'on abordera ce supposé an 3000 ? Rien de rien, assurément...
   Un verhomme bouscule Tobar, portant une panière remplie à déborder de melons d'eau. La simple vision de ces fruits oblongs, à la peau d'un beau vert luisant, oscellée d'un vert-jaune plus tendre, met l'eau à la bouche de Tobar. Son ventre gargouille, il se passe machinalement la main sur les lèvres. Au moins, et ce sera toujours ça de gagné, la célébration des Fêtes donnera lieu, en plus du quatrième repas, qui ne devrait pas tarder, à un exceptionnel cinquième souper, qui clôturera fastueusement le Passage. Mais que de remue-ménage pour en arriver là !
   Hier, une bonne partie des habitants du village a dû participer à la cueillette et à l'arrachage; heureusement, grâce au climat chaud et humide qui baigne le pays, il n'y a qu'à se baisser pour ramasser ce qui pousse à profusion dans les jardins ; et lever le bras pour récolter les fruits sous le poids desquels, en toute saison, ploient les branches des vergers. Aujourd'hui, depuis l'aube, les femmes, au nombre desquelles Maroo, sa première épouse, Nartha, la seconde, et Siflin, la toute dernière, s'échinent à la préparation des mets – purées de châtaigne ou de gland, compotes de figues et de bananes, coulis de tomates, de topinambours, de raves, raclettes de noisettes, d'amandes, de noix de coco liés au miel et à la farine de poisson...
   Encore une fois l'estomac de Tobar fait entendre un clapotis d'impatience ; encore une fois sa langue va chercher, dans les interstices de ses molaires, s'il ne reste pas un tesson oublié datant du précédent repas, le goûter de quatre heures. La sonnerie de trompe du début des festivités ne va-t-elle pas se décider à sonner ? Là-bas, du côté de l'estrade, il semble bien que quelque chose se prépare. Tobar plisse les paupières. Oui, les gradins se sont meublés d'une demi-douzaine de silhouettes supplémentaires, élancées, colorées, pleines de poils : ces satanés Shaahr. Et voilà que la Mère se redresse – ou plutôt que ses porteurs, arc-boutés dans son dos, la hissent en position verticale. Debout, la Mère lève les bras et dit...
   Tobar a beau tendre l'oreille, il ne parvient pas à saisir un seul mot au milieu du brouhaha. C'est qu'il y a tant de monde sur la place, entre les hautes clôtures épointées de l'enceinte... Tant de monde, tout le village, des centaines et des centaines de personnes, des milliers et des milliers. Et ces enfants ! Tous ces enfants joyeux, ces enfants dodus qui se glissent entre les jambes en couinant de bonheur, des centaines, des milliers d'hommelets, la vie en marche, incontrôlable, irrésistible...
   Mais foin d'émotion. La trompe fait enfin entendre son barrissement, ce qui donne le signal de la ruée vers le périmètre des mangeoires. Ce n'est pas trop tôt. Plus tard, les danses, la musique, les chants, plus tard. Tobar, au milieu de la bousculade générale, ébranle ses deux cent soixante dix-neuf kilos de viande qui réclament. Où sont passées ses filles, dans ce tohu-bohu ? Tarna, Orna, Siloe et les autres ? Il n'en sait rien, il ne les voit pas. Et ses fils – Maaron, Feron, Volder, les autres ? Invisibles. Et Aaon, cet incapable qu'il n'a pas aperçu depuis le matin ? Disparu.
   Mais il finira bien par les retrouver. Dans la marée violette du soir qui s'étend telle une coulée de sirop de mûres échappée d'un chaudron, Tobar a atteint, en même temps que des centaines d'autres qui jouent des coudes, le périmètre des cuves derrière lesquelles officient les femmes. Il a l'occasion de faire un signe à sa seconde épouse, Nartha, déjà toute barbouillée de l'épaisse soupe qu'elle sert à la louche dans les écuelles tendues.
   Tobar réussit à saisir une assiette creuse dans une pile, l'avance vers la serveuse qui s'affaire en face de lui, une jeune truissone avenante qui ne doit pas avoir plus de dix ans mais accuse sans problème au moins cent vingt kilos de chair ferme et rose. Il sourit alors que son auge se remplit d'un bon litre de soupe de maïs où nagent des losanges de betterave et de patate. Au moment où il va plonger directement son groin dans le récipient – il n'a pu mettre la main sur une cuillère – son attention est attirée par un mouvement vif à son côté. Il relève la tête. C'est un Shaahr, un gros Shaahr tigré, avec qui il échange un regard dénué de véritable signification, avant que les yeux cristallins, aux reflets d'absinthe, ne se détournent avec nonchalance.
   Que fait-il ici, celui-là ? Que fait un Shaahr en plein milieu des humains, en plein cœur de la fête ? Alors qu'il aspire une première gorgée de bouillon, Tobar s'aperçoit que l'estrade s'est meublée d'un contingent supplémentaire de Shaahr, qui sont maintenant au moins douze, peut-être quinze, à circuler sans gêne aucune sur les travées. Que se passe-t-il ? Un vif débat semble s'être engagé avec les conseillères, et même avec la Mère, que ses porteurs ont une nouvelle fois relevée. Ne dirait-on pas qu'on la pousse, qu'on la traîne hors de l'estrade ? Oui, entourée d'une haie de Shaahr, voilà qu'elle disparaît en direction de l'enceinte. Les gradins sont maintenant vides. La Fête est pourtant à peine commencée... Que se passe-t-il ?
   Tobar en oublie de laper sa bouillie. Autour de lui, il voit des mines perplexes, il remarque les mâchoires qui pendent d'étonnement sur des triples mentons où s'écoule en rigoles le jus qui dégorge. À quelques pas de lui, hautain et brutal, un Shaahr écarte d'un coup de patte un tout jeune hommelet qui s'est jeté dans ses jambes. Ce n'est pas le tigré de tout à l'heure, c'en est un autre, tout noir, avec une tache blanche en forme d'étoile sur le haut du poitrail. Que se passe-t-il ? De la foule montent maintenant des exclamations qui ne ressemblent plus du tout aux cris de joie de tout à l'heure. Tobar se détourne, il y a un autre Shaahr derrière lui. Et un autre un peu plus loin, et un autre, et un autre...
   Que font tous ces étrangers au milieu de la Fête ? Ils semblent maintenant être des dizaines et des dizaines, des centaines.
   — Qu'est-ce qui se passe ? se décide à déglutir Tobar.
   Personne ne lui répond, personne ne fait attention à lui, le tumulte est trop puissant. L'assemblée dans son ensemble a été saisie d'un mouvement circulaire, un brassage en coquille d'escargot qui dévide la foule et paraît entraîner les participants vers le portail principal largement ouvert derrière lequel, dans le crépuscule qui s'épaissit, joue une fulgurante lumière blanche.
   Tobar cligne des paupières, il entend des voix sifflantes qui crient :
   — En avant... plus vite ! Plus vite... en avant !
   Lui-même est pris par le flux, par toutes ces panses qui se pressent autour de lui; il se sent poussé en avant, il veut résister, une douleur cinglante lui déchire le milieu des reins, scindée en quatre brûlures bien distinctes. Il se détourne, la silhouette altière d'un Shaahr le surplombe, immense, féroce, le corps couvert d'un pelage orange strié de rayures noires. Les crocs étincellent dans la lumière blanche, une patte impérieuse, aux griffes dégainées, lui désigne le porche.
   — En avant ! Plus vite !
   Que pourrait dire Tobar ? Que pourrait-il faire ? Rien, rien. Alors il obéit, alors il avance, plus vite, plus vite.

5.


   C'est la sensation d'un contact rude sur la peau, à divers endroits de son corps, qui réveille Aaon. Encore englué dans les brumes du sommeil, il éprouve l'impression d'être une mouche piégée par les fils de l'araignée, ou encore un poisson pris dans un filet. Il se secoue, ouvre des yeux éberlués. S'il en croit leur témoignage, sa situation est bien celle du poisson sur qui s'est refermé la nasse posée par des pêcheurs : un réseau de grosses cordes lui immobilise les bras le long du buste, un nœud coulant, assez lâche heureusement, encercle son cou. Avec une stupéfaction si intense qu'elle coupe dans sa gorge les mots de protestation qui s'apprêtaient à y germer, il prend conscience que ceux qui se sont livrés sur lui à cette stupide plaisanterie, cette familiarité insensée, sont deux Shaahr.
   L'un est très grand, très mince, au poil ras, blanc avec quelques taches beiges; l'autre est plus ramassé, plus touffu, avec une fourrure brun-orangé. Leurs yeux, pareillement d'un jaune soufré, poinçonnés d'une large pupille noire, sont fixés sur lui. Les lèvres triangulaires du plus grand sont entrouvertes, laissant affleurer la pointe des canines. C'est lui qui siffle l'ordre.
   — Debout, homme !
   De concert, les deux Shaahr tirent sur les cordes qu'ils agrippent de leurs pattes antérieures aux griffes sorties. À moitié étranglé, Aaon réussit à se redresser. Autour de lui, tout tourne. Il ne comprend toujours pas.
   — Que... qu'est-ce qui se passe ? parvient-il à balbutier.
   — Tu t'es enfui, homme. Tu t'es perdu. Tu ne te souviens pas que, ce soir, c'est la Fête du Passage ? Que la présence de tous les tiens y est exigée ? Tu n'as pas envie de participer au grand banquet qui sera l'apothéose de la Fête ?
   L'estomac d'Aaon se tord et gémit. Banquet. À cause de sa fugue irraisonnée, à cause de cet accès subit de sommeil, il a sauté au moins deux repas. Il meurt de faim. Il voudrait exprimer une quelconque reconnaissance à ces Shaahr dont la conduite est si étrange mais, à nouveau, les mots ne peuvent sortir de sa gorge. Les deux félins l'observent avec attention, oreilles dressées, moustaches rigides. Ils ne sourient pas, leur morphologie faciale le leur interdit; pourtant, d'une manière inexplicable, leur mufle impassible exprime un sourire féroce, un ricanement silencieux qui glace le sang d'Aaon sans qu'il puisse en préciser la raison. Cette glaciation soudaine achève de lui faire perdre ses faibles moyens et, lorsque le grand Shaahr blanc imprime une brève secousse à la corde, il ne peut que démarrer pesamment, les bras collés au corps, et avancer avec docilité derrière les étrangers qui l'ont capturé, comme un rat familier traîné au bout d'une laisse par deux hommelets farceurs.
   Le trio gagne le bord de la Sène, d'où s'élève le brouillard graisseux des fins de journées. Des hérons, des flamands et autres échassiers à grand bec bavardent interminablement, les pieds dans l'eau, sans souci des crocos plus que jamais gagnés par une immobilité de bois mort. Au large, les entretoises les plus hautes de la Tour des Fèles accrochent une dernière étincelle rousse. Le ciel tourne à la boue, il ne va pas tarder à faire nuit.
   — En avant ! Plus vite !
   Aaon trébuche; tout à sa contemplation du décor il a dû ralentir le pas. Les cordes autour de son cou et de son buste se resserrent. Après avoir longé la grève pendant quelques centaines de pas, les deux Shaahr et leur prisonnier obliquent vers la gauche. Trocadro n'est plus très loin, en haut de ces éboulis rocheux où se devine encore la structure rectiligne de bassins et d'escaliers qui ont échappé à mille ans de barbarie. La nuit maintenant est bien là, qui s'apesantit depuis les hauts-fonds croupis du ciel, où se dessine le croissant mouillé d'une lune trempée dans du lait. Un murmure monte, enfle, fait des mille et mille voix du village en liesse. Un léger baume se dépose sur le cœur aux battements anarchiques d'Aaon ; le Shaahr n'a pas menti, on l'a bien ramené à son point de départ. La bourrasque des voix sans nombre envahit la nuit. Mais... ces voix ne sont-elles pas porteuses de plaintes et de gémissements, plutôt que de joie ?
   Au détour d'une falaise, le spectacle qui s'offre aux yeux d'Aaon est si incroyable qu'il ne peut empêcher ses jambes de se figer. Sur le replat s'étendant depuis la frange ouest de Trocadro, il voit des centaines, des centaines et des milliers d'humains, tout le village certainement, qui avancent en rangs serrés. Cette foule compacte est éclairée de front par une nappe de lumière blanche rasante qui sculpte les têtes en autant de boules noires et blanches au roulement pesant. Des Shaahr, des dizaines, des centaines de Shaahr sont là. Certains font claquer un fouet, certains tiennent une corde à l'extrémité de laquelle est attaché un récalcitrant. Des ordres fusent, toujours les mêmes.
   — En, avant ! Plus vite... plus vite !
   La laisse qui encorde Aaon se tend. Il doit reprendre sa marche, précipité au milieu de la foule, pressé entre les ballottantes panses en sueur.
   — En avant ! Plus vite !
   — Que se passe-t-il ? Où nous emmène-t-on ?
   Les mots ont eu du mal à s'extirper de sa gorge sèche, que le collier de chanvre noue ; mais personne ne lui répond, personne n'a fait attention à lui, il n'est qu'une particule au milieu d'un courant infini. Alors il n'a plus qu'à marcher, qu'à piétiner dans le flot. La lumière blanche creuse des tunnels de feu dans ses pupilles quand il relève les yeux mais il finit par distinguer, à l'arrière-plan, une ombre colossale bien plus noire que la nuit, tour ténébreuse posée sur la plaine et se dressant vers le ciel. C'est un Oorht, un de ces vaisseaux cylindriques hauts comme trois fois la Tour des Fèles, qui ont amené les Shaahr depuis l'autre bout de la galaxie, l'autre extrémité de l'univers.
   C'est là qu' ils sont conduits, alors ? Pour terminer la Fête ? Pour l'apothéose ? Le banquet ?
   Cette pensée n'est aucunement réconfortante ; et les lèvres d'Aaon, bien malgré lui, laissent échapper une plainte qui ne fait qu'une avec les milliers de plaintes que dégurgitent mécaniquement des milliers de gorges serrées par l'angoisse. La lumière se fait plus forte, Aaon tente de repérer, entre toutes les têtes qui s'échelonnent devant lui en ombre chinoise, celle de Maroo, sa mère, ou celle de Tobar, son père, celle d'un de ses frères et sœurs, Volder, Bader, Siloe, Maroe, n'importe qui dont la présence pourrait lui apporter un peu de réconfort. Mais il ne reconnaît personne. Il y a tant de monde, tant de monde !
   — Plus vite ! Avancez !
   À travers le bruit mat des pieds foulant le sol boueux, un son nouveau vient de se manifester, qui gagne en intensité à chaque battement de cœur, à chaque mètre gagné, un martèlement sonore, scandé, lancinant qui, Aaon le comprend en un éclair, est celui des pas ébranlant la passerelle de fer de l'Oorht. Mais cette révélation n'augmente pas son désarroi. Aaon a atteint le fond de la terreur et, lorsque ce sont ses propres pas qui viennent frapper le pan incliné de métal noir, son esprit n'est déjà plus qu'un fétu flottant dans l'infini.
   — Plus vite ! Plus vite !
   Les voix sifflantes des félins se perdent en échos sonores qui rebondissent dans le ventre de la caverne d'acier ; les captifs foulent maintenant un treillis coupant dont les lames meurtrissent la chair des pieds nus. Ils sont enfournés dans des cages – il y en a des dizaines et des dizaines étagées dans les flancs du vaisseau – entassés à cent ou plus derrière les grilles qui se referment sur un dernier ébranlement cinglant.
   Ensuite, les prisonniers n'ont plus qu'à se laisser écraser par la force de gravité tandis que l'Oorht, soulevé par une intense colonne de flammes blanches, s'arrache à la terre et s'enfonce dans les cieux.

6.


   Au sommet du vaisseau, assis sur un des coussins moelleux qui meublent le sol du poste de navigation, l'ambassadeur Pfifiltigriss se passe une patte nonchalante derrière l'oreille gauche.
   — Voici une opération parfaitement réussie, miaule-t-il. De quoi célébrer dignement la Fête du Passage de cette ennuyeuse petite planète. Un peu trop d'eau, n'est-ce pas ? Mais l'essentiel est le banquet qui nous attend sur Ulquaarht. Riche en protéines de la meilleure qualité !
   Allongée devant ses écrans de contrôle sur un amoncellement de coussins garance, la coordinatrice de vol Sasharassahr tourne vers l'ambassadeur ses fameux yeux turquoise qui font un effet tellement irrésistible avec sa livrée blanche.
   — Certes. Mais ce genre de prélèvement n'est-il pas exagéré ? Trois-mille six cent vingt-neuf têtes ! Ne risquons-nous pas un jour prochain de manquer de matière première ?
   Pfifiltigriss écarte les lèvres. Sa langue rose apparaît entre ses canines, un frisson électrique hérisse le poil roux de son échine.
   — Aucun risque, voyons... Ces humains se reproduisent comme des lapins.


FIN


© Jean-Pierre Andrevon. Avec l'aimable autorisation de l'auteur.
 
 

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Il se sent bien
Goûter, savourer, en reprendre



24/05/09