Mes nouvelles de Gwada




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Jean-Pierre Planque

Après L'homme à queue de cochon, voici une autre des ces lettres aux amis écrite en une soirée et revue le lendemain... C'était en 2003. Plus tard, j'ai eu envie de regrouper toutes ces lettres en recueil...

 

 

 

 

   La femme de l'ingénieur chimiste débarqua un jour dans ma vie sans prévenir. Ce n'était pas une beauté canon, mais je l'ai trouvée d'emblée amusante. Disons plutôt distrayante.
   Mon ami Fred avait pris l'étrange habitude d'offrir des ti' punchs sur la plage des Raisins clairs. J'imagine que sa générosité n'opérait pas tout à fait par hasard et qu'il prenait toujours le temps d'écouter, d'observer son petit monde. Souvent même, il dormait sur le ventre, ses épaules et son dos puissant rougissant au fil des heures. À travers son sommeil, peut-être avait-il accès aux gens qui l'entouraient, à leur vie, ou bien encore à leurs désirs cachés ?
   Toujours est-il qu'après avoir offert ses ti' punchs, il allait droit au but : le mari était rapidement ridiculisé et la femme en profitait pour se mettre en valeur, ce dont elle rêvait depuis des lustres... Fred ne la draguait jamais. Il avait des principes : « Ma femme, je l'adore, disait-il. Je ne la tromperai jamais ! » Et c'était vrai. Ah, brave Fred, que de femmes ai-je baisées grâce à toi ! Tu testais et cassais au besoin le mari et je prenais la suite : doux, rassurant, complice avec la femme...
   L'ingénieur chimiste était à la fois rouge et blanc ; il venait probablement d'arriver dans notre île et son corps était assez disgracieux. Sa femme, en revanche, n'était pas laide. Brune, la quarantaine avec d'assez beaux restes qu'il eût été possible d'arranger autrement. Je ne sais pas, moi : un string et des talons aiguilles, un body transparent...
   Vous imaginez Fred demandant à l'ingénieur chimiste combien il gagnait par mois et l'autre, incapable de lui casser la gueule, qui répondait poliment... La femme prenait son pied. Je l'entendais penser : Espèce de connard ! Tu me baises depuis dix ans, tu me traites comme une merde, et là, tu te la joues prudent...
   Fred avait le don de ne jamais fâcher. Il avait très rapidement raison du mari en prenant garde de ne pas l'éreinter.
   Plus tard, alors que nous étions tous bien allumés, la femme de l'ingénieur chimiste proposa :
   « Que diriez-vous d'une petite fête chez nous, très bientôt ? »
   Fred sourit.
   — Pourquoi pas ? »
   C'était parti !

   Quelques jours plus tard, on se retrouvait, Fred et moi, sur les Hauts de Saint-François. Une superbe villa avec piscine. L'ingénieur chimiste vivait bien. Sa société devait avoir viré pas mal de monde et les actions flambaient !
   « Bonsoir, comment allez-vous ? Je crois savoir que vous êtes écrivain... »
   Elle était là, vibrante dans une robe noire très décolletée, un peu perdue. En fait, elle était belle, très belle et j'ai tout de suite eu envie d'elle.
   « Oui, ai-je répondu, il m'arrive d'écrire. Il se trouve même parfois des gens pour apprécier mes délires. »
   Elle m'avait pris discrètement le bras et nous traversions le jardin en direction de la villa largement éclairée. J'avais renoncé à chercher mon ami Fred que j'imaginais déjà bien calé au bar, en grande conversation avec une blondasse sur le retour ou avec une rousse suffisamment piquante pour stimuler son intarissable verve.
   « Des délires sexuels, précisai-je. En général, j'écris au lit, entre quatre et six heures du matin. Si ça vous intéresse... »
   La femme de l'ingénieur trébucha dans les graviers de l'allée et se mordit les lèvres.
   — Vous êtes-vous fait mal ? demandais-je.
   — Non, ce n'est rien, dit-elle. Mon mari exige que je porte des talons aiguilles, mais si ça continue, je vais lui demander de tout bétonner !
   — Pourquoi n'allez-vous pas pieds nus ?
   — C'est une géniale idée ! »
   Je sentis tout le poids de son corps et ses rondeurs délicieuses tandis qu'elle s'appuyait sur moi pour ôter ses chaussures.
   — Appelez-moi Gabrielle, murmura-t-elle. Et surtout, je vous en prie, ne m'abandonnez pas... »
   Nous entrâmes dans le salon. Il y avait là pas mal de monde, pour la plupart des gens bon chic-bon genre, visiblement choqués par la tenue de la maîtresse de maison. La femme de l'ingénieur chimiste allait pieds nus, tenant d'une main ses talons hauts et posant l'autre main sur l'épaule d'une sorte de gigolo, un inconnu peu reluisant dont l'œil et le sourire n'avaient que faire des convenances.
   Nous nous dirigeâmes vers le bar. Fred était en grande conversation avec... l'ingénieur chimiste.
   — Je te présente Stéphane, dit-il. Il est ingénieur chimiste dans la région de Saint-Etienne. Tu sais que ce mec est génial ? »
   Comme je manifestai le plus vif étonnement, Fred précisa :
   « C'est l'inventeur du préservatif parfumé. Fraise, fruits de la passion, cerise...
   — Pastis 51, rhum Damoiseau, ajoutai-je.
   — Arrête tes conneries, coupa Fred, les femmes adorent ça ! Depuis son invention, elles baisent deux fois plus... Et puis les pipes, j'te dis pas : elles ont laissé tomber les glaces à la vanille ou les sorbets coco ! »
   Fred et Stéphane s'entendaient comme deux larrons en foire. Une flûte de champagne échoua dans ma main. Je me tournai vers Gabrielle.
   « C'est foutu, dis-je. Ils sont en train de refaire le monde ! »
   Ce salaud de Fred venait de me casser la baraque. Elle n'avait d'yeux que pour lui...

FIN


© JPP, juillet 03
© Jean-Pierre Planque. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur.

25/09/06
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