Jean-Pierre Carrère, né en 1942, décédé en 1994 d’un cancer du poumon.
Fils cadet d’un cheminot, résistant mort à Buchenwald.

Entré à France Telecom en 1969.
A découvert la SF en lisant un roman de Jules Verne. Passionné
de l’imaginaire, il publie poèmes, articles et récits dans les journaux des PTT, puis dans diverses revues (Miniature, KBN, OCTA, Les Croisières Imaginaires).
En 1993, un an avant sa mort, il obtient le prix de la nouvelle remis par INFINI et par le Club SF PTT
avec le présent récit LA CORRESPONDANCE.
Jean-Pierre a été un membre très actif de l’association INFINI.
Sous le même titre LA CORRESPONDANCE, l’association a publié onze nouvelles de Jean-Pierre Carrère en 1997.


Nouvelles

L'œuf in Nouveaux mondes de la Science Fiction, Ailleurs et autre, Miniature n° 9, 1992.
Le donneur in KBN n° 4, 1992.
Marie in Au nord de nulle part, Groupe Phi Editeur (Liège), 1992. Intra muros in Miniature n° 22 (Chris Bernard
Editeur), 1995.
La Correspondance publié en plaquette
par l'association Infini, en 1997.

 




Photos et bio/biblios
Par titre Par auteur Par thème

© Guy Bidel.

   Affalé dans un des profonds fauteuils de la salle de divertissement, je regardais les couples se trémousser au rythme des décibels que distillaient les hauts-parleurs. De part et d'autre de la piste de danse, les touristes désœuvrés s'écoutaient parler tout en vidant consciencieusement les verres d'alcool que leurs servaient généreusement les androïdes. À demi hypnotisé par les flashes éblouissants des spots lumineux, je sirotais une liqueur d'alkoor et repensais à mon embarquement sur le croiseur interstellaire le plus moderne de l'Empire, capable de faire le tour de toutes les merveilles galactiques en assurant à ses passagers un confort des plus luxueux.
   Les collègues de travail qui m'avaient accompagné jusqu'à l'astroport de New Europa, s'étaient contentés de m'écouter pérorer, de ma voix un peu trop criarde, et de sourire des grands gestes que je faisais pour souligner mes paroles.
   Mais j'avais des raisons d'être fier ! N'était-ce pas grâce à ma compétence professionnelle que j'avais pu décrocher la signature de ce contrat fabuleux, obtenant ainsi de mes patrons un séjour gratuit sur le plus magnifique des vaisseaux de croisière de l'Empire !
   Après l'euphorie du départ, l'ennui s'était rapidement installé. La vie à bord n’échappait pas à la monotonie des réunions mondaines et les escales planétaires étaient d'une banalité navrante. Les sites visités ne sortaient de l'ordinaire que par la profusion des adjectifs qui les décrivaient dans les prospectus de la " Galactica-Space-Company ".
   J'en étais là de mes réflexions quand un raclement de gorge poli me fit lever les yeux. Je découvris un clone qui attendait patiemment l'autorisation de me parler. Je lui fis signe de s'asseoir et appelai un androïde-steward pour lui offrir une boisson. Il but poliment une gorgée avant d'ouvrir l'attaché-case qu'il avait déposé sur une table basse. Il regarda ses papiers et me dit d'une voix calme à la tonalité grave :
   « Je suis CL-54382, mais on a l'habitude de m'appeler Lucky. Je travaille pour "La Compagnie". C'est une entreprise de transport qui dessert les planètes nouvellement ouvertes à la colonisation, à la frange de l'espace contrôlé par l'Empire. Elle a mis en place des circuits touristiques qui se greffent sur la croisière que vous effectuez actuellement et... »
   Je l'arrêtai d'un geste.
   « Je suppose que ces circuits font partie des options ?
   — Bien sûr, Monsieur.
   — Alors, sois gentil Lucky, et arrête ton baratin ! Je n'ai pas les moyens de me payer un supplément.
   — Laissez-moi vous expliquer ! Vous allez comprendre. »
   Par lassitude, et surtout parce que je n'avais rien d'autre à faire, je fis un signe d'acquiescement.
   « Vous n'ignorez pas, monsieur, que tous les titres de transport de la Galactica-Space-Company portent un numéro "CHANCE" ?
   — Oui, je l'avais remarqué. Je pense que c'est une tombola quelconque qui aura lieu durant la croisière ? »
   Le clone se mit à fouiller dans ses papiers, d'où il retira une feuille qu'il me tendit.
   « Le tirage au sort a déjà été effectué par l'ordinateur du vaisseau et voici le nom des dix gagnants. »
   Je pris le listing, y jetai un coup d'œil et ne réalisai pas immédiatement que je venais de gagner le gros lot.
   « Dis-moi Lucky ! Ce n'est pas une blague au moins ?
   — Voyons, monsieur ! Pensez-vous réellement que La Compagnie dépenserait de l'argent dans la location d'un ordinateur impérial rien que pour une plaisanterie ?
   — Non, ce n'est pas ce que j'ai voulu dire ! Je n'ai jamais rien gagné de ma vie et voilà que, coup sur coup, la chance me sourit.
   — Vous remarquerez que votre numéro a été tiré en premier. Vous avez donc droit, contrairement aux autres, à la croisière complète. »
   Je regardai la liste plus attentivement, espérant y découvrir le nom d'une des nouvelles relations que je m'étais fait à bord et ne pus m'empêcher de remarquer :
   « Mais je suis le seul gagnant masculin !
   — Le hasard, monsieur, uniquement le hasard, me répondit le clone en sortant de son attaché-case un petit carton plastifié qu'il me remit. Votre départ est prévu pour demain et voici votre billet. Il vous donne droit, en plus du transport sur les astronefs de La Compagnie, aux différentes correspondances et à votre hébergement en pension complète. »
   Je le pris et le plaçai soigneusement dans mon porte-cartes pendant qu'il dépliait un diagramme. Je me penchai pour suivre ses explications.
   « À une autre époque de l'année, une navette biplace vous aurait débarqué sur Téthys, point de départ du circuit complet. Malheureusement, c'est la saison des cyclones sur le seul continent habité de cette planète. Le pilote vous déposera donc sur Déméter, dans un système solaire voisin, où il existe une correspondance pour Orphée, vous permettant ainsi de rejoindre le parcours initialement prévu. Dans une semaine, vous arriverez sur Perséphone, dernière étape des autres gagnantes qui, trois jours après vous, seront parties de Melpomène pour effectuer leur mini circuit... »
   Au cours des deux heures qui suivirent, le clone me décrivit l'itinéraire que j'allais suivre, en insistant sur les horaires, et me parla longuement des excursions prévues au programme. Quand il eut fini, il me remit les documents qui m'étaient nécessaires et me demanda :
   « Des questions, monsieur ?
   — Je ne sais pas si je vais me souvenir de tout ce que tu m'as dit.
   — Ne vous inquiétez pas ! Je vous ai préparé un aide-mémoire. »
   Il me tendit un carnet que je pris machinalement. Je le regardai sous toutes les coutures et m'écriai :
   « Eh, Lucky ! D'où sors-tu une chose aussi archaïque ? Tu n'as pas de micro-mémoire DCC-X/127 ?
   — Bien sûr que si, monsieur ! Mais là où vous allez, certains objets trop modernes sont interdits par l'Empire. »
   Je ne trouvai rien à répondre et me contentai de le feuilleter rapidement avant de le ranger.
   « Voulez-vous m'accompagner jusqu'aux locaux que La Compagnie loue à bord de ce croiseur ? »
   Je le suivis sans un mot, perdu dans mes pensées. Bientôt, nous arrivâmes devant un entrepôt et il me fit entrer dans un petit bureau où attendait placidement un androïde.
   « Voici A-532. Il va prendre vos mesures et vous remettre les vêtements autorisés sur les planètes que vous allez visiter. N'oubliez pas que ce soir à onze heures, une petite réception aura lieu en l'honneur des gagnants, juste après la publication officielle du résultat de la loterie. »
   Il me salua poliment et s'éloigna en direction de la coursive principale.
   Je ne le revis que le lendemain, dans la salle d'accès aux navettes de liaison.
   « Bonjour, monsieur ! Vous n'avez rien oublié ?
   — Non, Lucky. A-532 m'a aidé et a soigneusement vérifié ma valise. Mais j'aurais bien aimé pouvoir emporter...
   — Tout ce dont vous pourriez avoir besoin vous sera fourni sur place par La Compagnie.
   — Mais je n'ai même pas de combinaison chauffante !
   — Toutes les excursions prévues se trouvent dans des contrées chaudes et les vêtements que vous emportez sont parfaitement adaptés aux différents climats que vous allez rencontrer.
   — Et ces gros souliers que l'androïde m'a fait prendre ?
   — Ne vous ai-je pas dit que certains sites sont en zone protégée et que vous aurez de la marche à faire ?
   — De la marche ! Mais tu veux ma mort Lucky !
   — Aucun risque, monsieur, votre dossier médical...
   — Comment ! Tu as consulté mon dossier médical ? Mais c'est une atteinte à la liberté individuelle du citoyen !
   — Calmez-vous, monsieur ! Certaines randonnées exigent une bonne condition physique et nous voulons éviter tous risques d'accidents. Voici une copie du décret impérial qui nous autorise...
   — Ça va, Lucky... Et si ma santé n'avait pas été satisfaisante ?
   — Vous auriez eu droit à un circuit personnalisé. Bien moins intéressant et pittoresque, bien sûr ! »
   Le clone prit ma valise, m'accompagna jusqu'au sas d'embarquement et m'aida à m'installer.
   « Bon voyage, monsieur ! Et n'oubliez pas de changer de vêtements avant de quitter la navette ! »


   Je venais à peine d'arriver sur Déméter que je commençais déjà à regretter le confort du croiseur interstellaire. Suite à une tempête de sable, le pilote avait été obligé de se poser sur un terrain désaffecté, près d'une bourgade éloignée de toute civilisation et, depuis bientôt trois heures, un autocar sorti tout droit d'un musée, essayait tant bien que mal de rejoindre l'astroport de Karouan où je devais prendre la correspondance pour Orphée. J'avais les reins broyés, les oreilles martyrisées par le bruit et la gorge si sèche que je n'arrivais plus à déglutir.
   L'autocar finit par s'arrêter et la poussière n'était pas encore retombée que les rares passagers s'étaient déjà dispersés aux alentours. Au lieu de fermer la porte à soufflets et de repartir vers l'astroport, le chauffeur coupa le moteur et se tourna vers moi.
   « Nous sommes arrivés, monsieur... »
   Il se leva, quitta sa blouse grise, la plia soigneusement et la rangea dans un casier au dessus de sa tête. D'un geste machinal, il s'ébouriffa les cheveux et me regarda, surpris de me voir encore assis.
   « Pardon, monsieur, voulez-vous que je vous aide à porter votre valise jusqu'à l'hôtel ?
   — Mais... Vous n'allez pas à l'astroport ?
   — À l'astroport !.. Pourquoi faire ? »
   En se caressant le menton, il s'approcha et ajouta :
   « Quelle drôle d'idée de vouloir aller à l'astroport ! Il n'y a rien à voir là bas, à part ce vieux fou de contrôleur !
   — Mais j'ai un billet pour la correspondance de...
   — Un billet ?.. Un billet de La Compagnie ?
   — Oui, je...
   — Ah ! C'est vous qui êtes arrivé par la navette ? »
   Sans attendre ma réponse, il tendit vaguement la main vers le sud.
   « L'astroport se trouve par là, à trente minutes de marche environ. Vous n'avez qu'à suivre les panneaux indicateurs, vous ne pouvez pas vous tromper ! »
   Il prit ma valise et la descendit du véhicule. Je le rejoignis et lui demandai :
   « Il n'y a pas d'autocar pour l'astroport ?
   — Non, monsieur. La ligne n'était pas rentable et elle est fermée depuis quelques années. »
   Sans plus s'occuper de moi, il me tourna le dos, s'éloigna rapidement et disparut dans un débit de boisson de l'autre côté de la rue. Perplexe, je restai un moment au bord du trottoir puis, d'un pas décidé, m'éloignai dans la direction que le chauffeur m'avait indiquée.
   Après quelques minutes de marche, je transpirais sang et eau, et la valise que je trimbalais à bout de bras, me semblait de plus en plus lourde. Sous la canicule qui écrasait le paysage, je commençais à apprécier les vêtements que m'avait fait emporter le clone : un chapeau à larges bords pour me protéger la tête et le visage, un foulard qui m'empêchait d'avaler la poussière soulevée par un vent soufflant en rafales, une chemise écrue au tissu épais pour échapper à la cruelle morsure du soleil, un pantalon kaki qui ne gênait pas mes mouvements et, surtout, des souliers de marche avec lesquels j'avançais d'un bon pas sur cette route crevassée et encombrée de détritus. Ma condition physique, qui ne devait pas être aussi satisfaisante que l'avait prétendu le clone, m'obligeait à m'arrêter, de plus en plus souvent, pour reprendre mon souffle et m'éponger le visage. Plusieurs fois, l'idée me vint de laisser la valise sur le bord de la route, mais un sentiment d'orgueil, dont je ne me serais pas cru capable, m'incita à poursuivre mon chemin avec elle, jusqu'au bout, pour me prouver que je pouvais endurer un tel effort.
   Je marchais depuis presque une heure quand je m'arrêtai devant ce qui avait été un astroport. Une clôture, écroulée par endroits, délimitait un emplacement juste assez grand pour recevoir deux ou trois astronefs, quelques vestiges de hangars en ruine s'éparpillaient tout autour et, à l'entrée, une sorte de baraquement en béton, à demi lézardé, supportait une pancarte annonçant pompeusement "Contrôle des billets" et, au dessous : "Douanes".
   Je regardai ma montre – encore une antiquité que le clone m'avait faite prendre – et m'aperçus que j'étais juste à l'heure. Je jetai un regard circulaire et ne vis aucun astronef ni navette de liaison. La piste d'atterrissage, envahie par le sable, était déserte.
   Quelqu'un, vraisemblablement sorti du bâtiment des douanes, me tapa doucement sur l'épaule. Je me retournai et découvris un vieillard tout fripé, engoncé dans un uniforme visiblement trop grand pour lui. Une barbe poivre et sel mangeait son visage tanné et son front disparaissait sous une casquette à galons dorés rehaussée par le sigle argenté de La Compagnie. Dans la main, il tenait une gourde d'eau fraîche et, à sa vue, la soif qui me desséchait la gorge devint intolérable. Ses yeux pétillèrent de malice quand il me dit :
   « Bonjour, monsieur, je suis le contrôleur-douanier. Tenez ! Vous devez mourir de soif ! »
   D'un geste, je lui arrachai la gourde et, en deux ou trois gorgées, la vidai au trois-quarts.
   « Doucement, doucement, me dit-il en la reprenant, il ne faut pas boire aussi vite !
   — Excusez-moi, mais cette chaleur m'a déshydraté. »
   Après m'être épongé le front, je repris :
   « Je dois prendre la correspondance pour Orphée. Tenez ! Voici mon billet ! »
   Le contrôleur prit entre ses doigts noueux le bristol que je lui agitais sous le nez, le regarda attentivement et me le rendit.
   « Vous avez effectivement un billet... Mais il ne faut pas être si pressé, vous avez tout votre temps !
   — Vous êtes sûr ? dis-je en jetant un coup d'œil sur le ciel sans nuage où je n'aperçus nul engin spatial en phase d'approche.
   — Oui... Venez plutôt vous reposer chez moi ! »
   Il se dirigea vers le bâtiment des douanes et je lui emboîtai le pas en traînant ma valise.
   « Vous devez avoir faim, reprit-il en tournant la tête vers moi, je vous offre un sandwich au nom de La Compagnie.
   — Ne prenez pas cette peine, je partirai dès que la correspondance sera là. Elle ne devrait pas tarder, non ? »
   Le contrôleur leva les yeux au ciel, comme si je l'agaçais par des questions stupides.
   « Vous n'avez jamais voyagé sur les lignes desservies par La Compagnie ?
   — Non. Hier encore j'étais sur le Black-Cruiser et...
   — Oh ! Je vois... Entrez ! »
   D'un geste de la main, il m'invita à pénétrer à l'intérieur du bâtiment.
   « Je ne voudrais pas rater la correspondance, dis-je en faisant un signe de dénégation et en jetant discrètement un coup d'œil à ma montre, il faut absolument que demain je sois sur Orphée.
   — On voit bien que vous n'êtes pas au courant du fonctionnement de notre vaisseau de transport. »
   Il s'approcha de moi et, d'une main ferme, appuya sur mon épaule pour me faire asseoir.
   « Ne regardez plus votre montre et mangez un morceau. »
   Je me résolus à lui obéir et goûtai au sandwich du bout des lèvres. Je fus surpris par son goût agréable et me mis à le manger à pleines dents. Le vieil homme s'assit en face de moi et versa dans mon verre un liquide rougeâtre que j'avalai, presque d'un trait.
   « Hum ! C'est bon. Que m'avez-vous servi ?
   — Du vin...
   — Du vin ? Du vrai vin ?
   — Bien sûr ! Il n'est pas aussi bon que celui que l'on trouve sur Terre, mais nous avons ici d'excellentes vignes. »
   Il se servit puis se mit à boire, sans un mot, ses yeux clairs regardant l'astroport à travers une fenêtre. Quand j'eus fini mon sandwich, il remplit à nouveau mon verre et reprit, de sa voix un peu éraillée :
   « Le mieux que vous ayez à faire, maintenant que vous êtes sur notre planète, est d'aller retenir une chambre à l'auberge située à la sortie sud de Karouan.
   — Mais je ne veux pas rester ici ! Il est impératif que je me rende sur Orphée !
   — Allons ! Soyez raisonnable ! Suivez mon conseil et allez vous reposer quelques jours à l'auberge.
   — Quelques jours ? »
   Je le regardai dans les yeux et lui demandai :
   « Quand la correspondance part-elle réellement pour Orphée ?
   — Ah ! Vous êtes têtu ! Vous mériteriez que je vous abandonne à votre destin ! Enfin ! Vous m'êtes sympathique et je vais vous expliquer. »
   Il se cala le dos sur la chaise et croisa ses jambes sous la table.
   « D'abord, il faut que vous sachiez que nous sommes dans une région de la galaxie ouverte récemment à la colonisation et comportant une forte proportion de mondes terraformés par l'Empire. Les premiers colons essaimèrent sur de nombreuses planètes, créant de multiples colonies, isolées les unes des autres. Ils s'aperçurent rapidement que les astronefs de l'Empire ne venaient que très épisodiquement, ce qui était très préjudiciable aux échanges commerciaux. Aussi, d'un commun accord, décidèrent-ils de créer leur propre réseau de transport. Quelques années plus tard naissait La Compagnie. »
   Le contrôleur but une gorgée de vin avec un plaisir évident, me resservit et reprit :
   « Depuis ce jour, La Compagnie a fait de gros efforts en ce qui concerne la publication d'horaires complets et détaillés, liés à des cartes très précises. Elle a aussi multiplié les points de vente de billets, non seulement sur les mondes nouvellement colonisés, mais aussi sur les planètes impériales et sur les grands croiseurs interstellaires où elle organise régulièrement des loteries pour offrir des circuits touristiques et faire connaître les... »
   Une douce chaleur envahissait mes joues et une légère euphorie me faisait glisser peu à peu dans un état second, bercé par la voix monocorde du contrôleur-douanier.
   « ... et, depuis ces malheureux évènements, la situation économique ne fit qu'empirer, provoquant... »
   Je buvais lentement cet agréable petit vin, indifférent au monologue du vieil homme.
   « ... c'est pourquoi les astronefs ne respectent pas toujours les horaires et n'atterrissent pas vraiment sur toutes les planètes mentionnées dans les indicateurs de La Compagnie. Pourtant... »
   Je réalisai soudain la portée des paroles que j'entendais et m'écriai :
   « Dites-moi ! Il y a bien un astronef ou un vaisseau quelconque qui passe par ici ? »
   Le contrôleur hésita quelques instants.
   « L'affirmer serait un mensonge... le nier également. Comme vous pouvez le constater, l'astroport existe. Enfin, ce qu'il en reste… Sur certaines planètes, ils sont à peine esquissés, voire inexistants.
   — Un astronef finira bien par arriver quand même !
   — Peut-être... Depuis mon adolescence, j'en ai déjà vu beaucoup se poser sur l'astroport et je me souviens même de certains des voyageurs qui sont montés à bord ! »
   Le vieil homme se leva, disparut dans une pièce voisine et revint avec de la charcuterie et du pain. D'où pouvait-il sortir une telle nourriture à une époque où tout était synthétique ! J'ouvris la bouche pour le questionner mais, d'un geste, il m'arrêta.
   « Si vous avez la patience d'attendre, et si un astronef passe par ici, j'aurai personnellement l'honneur de vous installer dans une jolie cabine bien confortable.
   — Et cet astronef ira sur Orphée ?
   — Ne vous entêtez pas à vouloir aller sur Orphée et estimez-vous heureux si vous montez à bord ! »
   Il avait machinalement élevé le ton et, s'en étant rendu compte, continua d'une voix plus posée :
   « Une fois installé dans votre cabine, vous irez effectivement quelque part. Que vous importe que ce soit sur Orphée ?
   — Il m'importe que j'ai un billet pour effectuer un circuit touristique et je ne peux le faire qu'après avoir rejoint cette planète ! »
   Le contrôleur se contenta de hausser les épaules. Ne voulant pas m'avouer vaincu, j'insistai :
   « Dites-moi, au moins, si la correspondance pour Orphée existe réellement.
   — Elle figure sur l'indicateur officiel.
   — Donc, logiquement, si un astronef atterrit sur l'astroport, c'est vers Orphée que le pilote doit repartir, non ?
   — Vous pouvez toujours espérer que le pilote s'y arrêtera.
   — Comment ça ?
   — Vous savez, monsieur, bien que La Compagnie soit propriétaire de nombreux astronefs, la fréquence de passage de ceux-ci est très relative et les correspondances sont théoriques. Aucun pilote n'est tenu de s'arrêter sur Déméter ou sur Orphée ou toute autre planète d'ailleurs ! Mais rien ne l'empêche, non plus, d'y faire escale ! »
   Il fit une pose pour remplir les verres et reprit :
   « Les voyageurs peuvent utiliser notre réseau de transport s'ils admettent qu'il ne s'agit pas d'un service régulier et définitif. En montant à bord, il ne faut pas espérer être conduit à l'endroit de son choix, ni de pouvoir en repartir. »
   Le soleil venait de s'engloutir dans les plaines désertiques de l'ouest. La luminosité diminuait rapidement et le vent se calmait peu à peu, laissant la place à un silence apaisant. Tout en mangeant, je réfléchissais aux révélations que venait de me faire le contrôleur.
   « Je peux me resservir ? demandai-je en tendant la main vers la bouteille.
   — Allez y ! Il est bon ce petit vin, n'est-ce pas ?
   — Délicieux ! Je me sens léger, léger... comme sur un nuage !
   — Vous prendrez l'habitude ! Bon ! Où en étais-je ? Ah oui ! »
   Il quitta sa casquette et se gratta le sommet du crâne. Puis, en me regardant droit dans les yeux, il m'interrogea :
   « Comment croyez-vous que la colonisation avance sur nos systèmes solaires perdus au bout de l'infini ?
   — Je ne sais pas... Mais je ne vois pas le rapport avec...
   — Attendez ! Je vais prendre un exemple... Vous connaissez Pasiphaé ?
   — Bien sûr ! Cette planète est célèbre pour ses diamants, rubis et autres pierres précieuses.
   — Eh bien ! Pendant longtemps, elle ne fut habitée que par les condamnés qui travaillaient dans les mines. Elle était très éloignée des lignes commerciales et, malgré une terraformation réussie et la présence de minéraux précieux, aucun colon ne voulait s'y installer de façon définitive. La Compagnie organisa alors, sur un des plus grands vaisseaux de croisière de l'Empire, une tombola qui permit aux cent premiers gagnants d'aller visiter les mines diamantifères de Pasiphaé. C'est au moment du retour que le pilote s'aperçut que la chaloupe spatiale avait été sabotée et qu'il restait juste assez d'énergie pour effectuer de courtes explorations aériennes. Condamnés à rester sur cette planète et à vivre ensemble, les passagers nouèrent des amitiés dont certaines finirent par se transformer en idylles. Au cours des mois qui suivirent, des échouages programmés permirent d'apporter tout le matériel nécessaire à un début de colonisation. Quelques années plus tard, une navette se posa, suite à un incident moteur, et découvrit un charmant village plein d'enfants espiègles.
   — C'est ignoble d'obliger des gens à...
   — Mais non ! Ils avaient tous été soigneusement choisis par ordinateur : ils étaient jeunes, robustes et en parfaite santé, leurs caractères étaient compatibles, il y avait plus de femmes que d'hommes pour que la natalité fut forte et toutes les professions vitales étaient représentées.
   — Je ne peux pas croire que La Compagnie ait put faire de telles choses ! Vous rendez-vous compte de ce que cela signifie ? Des complicités au plus haut niveau, la connaissance des dossiers personnels de plusieurs milliers de citoyens pour effectuer la sélection, la manipulation ou l'accord tacite de personnages hauts placés... Et puis, c'est impossible sans un ordinateur impérial ! Et jamais l'Empereur n'aurait donné son autorisation à l'utilisation...
   — Vous êtes très crédule. Croyez-vous que l'Empereur soit au courant de tout ce qui se décide dans les méandres de sa Cour ? »
   Tout en discutant, nous avions fini la charcuterie et entamé une nouvelle bouteille de vin. La tête me tournait et le froid commençait à m'envahir. Le contrôleur se leva pour fermer les fenêtres et, après avoir éclairé, s'approcha de moi et posa amicalement une main sur mon épaule.
   « Vous savez, monsieur, si vous voulez vraiment vous rendre sur Orphée, la seule solution pour vous est d'aller à l'auberge et d'attendre. »
   Commençant à débarrasser la table, il me demanda :
   « Vous voulez du café ?
   — Du café ! Vous avez aussi du café ?
   — Bien sûr. Il y a sur Déméter une grande variété de climats et son sol est favorable à la culture. Vous trouverez ici à peu près tout ce qui se cultivait autrefois sur Terre. »
   Tout en s'affairant, il continua ses explications :
   « Si vous arrivez à monter dans un astronef, soyez prudent. Vous connaîtrez beaucoup de tentations au cours de votre voyage. Parfois, le pilote s'arrête sur une planète et parle aux voyageurs de sites à visiter – des ruines célèbres par exemple ! Quand ceux qui acceptent de partir en excursion arrivent aux limites de l'astroport, l'astronef s'éloigne de toute la puissance de ses moteurs.
   Sur d'autres planètes, La Compagnie a installé des leurres qui pourront peut-être vous faire croire que vous êtes arrivé sur Orphée ou tout autre lieu où vous désiriez aller ! Vous descendez et vous vous retrouvez sur un monde quasiment désert d'où vous ne pouvez plus repartir ! »
   Le contrôleur revint s'asseoir en posant sur la table deux tasses fumantes à l'agréable odeur.
   « Tenez, buvez, ça vous réchauffera. Les nuits sont fraîches par ici. »
   Les yeux fermés, je bus mon café lentement en savourant son arôme et en me laissant pénétrer par sa douce chaleur.
   « Si ce que vous me dites est vrai, comment vais-je me rendre compte que je suis bien sur Orphée ?
   — Si vous avez l'impression d'être arrivé là où vous vouliez aller, attendez de voir une personne connue, parmi celles qui attendent à l'astroport, avant de descendre.
   — Mais je ne connais personne sur Orphée !
   — Alors, faites plus attention que les autres passagers et redoublez de prudence... Vous voulez une autre tasse ? »
   Je fis un signe affirmatif et le regardai, avec des yeux ahuris.
   « Ce que vous me dites est terrifiant. Jamais je n'oserai monter dans un des astronefs de La Compagnie ! »
   En me servant le contrôleur me dit :
   « Vous étiez bien sur le Black-Cruiser ? Savez-vous qu'il n'est pas donné à n'importe quel citoyen de l'Empire de pouvoir être invité sur un tel croiseur ? Et, comme par hasard, vous avez également gagné à une tombola organisée par La Compagnie. Avez-vous réellement cru qu'une telle baraka fut possible ? »
   Il me regarda ironiquement et continua :
   « Vous étiez plusieurs gagnants, bien entendu ?
   — Oui, nous étions dix.
   — Où les neufs autres ont-ils été débarqués ?
   — Sur Melpomène.
   — Des femmes, naturellement ?
   — Oui, pourquoi ?
   — Elles sont minoritaires sur cette planète et la natalité s'en ressent.
   — Et pour moi ?
   — Je ne vois pas... À moins que... Bien sûr, c'est évident ! Ne seriez-vous pas ingénieur agronome ?
   — Si... Et un des meilleurs dans ma spécialité ! »
   Il se pencha pour me donner une tape amicale sur l'épaule et s'exclama, en employant un ton beaucoup plus familier :
   « Votre avenir est assuré, mon garçon !... Quelques familles se sont installées au nord de Karouan, il y a trois ans, dans une zone fertile très prometteuse. Elles ont impérativement besoin d'un agronome pour pouvoir tirer le meilleur parti de leurs terres agricoles. »
   Je me pris la tête à deux mains. Une migraine naissante m'enserrait les tempes. Je restai silencieux un moment puis, le regard vide, me parlai à moi-même :
   « Je n'ai été qu'un simple pion... Depuis le départ ! Même le contrat que j'ai décroché pour mes patrons devait être bidon ! »
   Je pris mon billet et le jetai sur la table.
   « À quoi me sert-il, maintenant ! À prendre une correspondance fantôme ?
   — Si vous restez parmi nous, vous pourrez le vendre. Certaines personnes sont prêtes à vous en donner un bon prix... Un très bon prix même ! »
   Le contrôleur se leva et me dit :
   « Il est trop tard maintenant pour aller à l'auberge. Je vais vous héberger pour la nuit. Demain vous aurez l'esprit plus clair pour prendre une décision... Ne faites pas cette tête, mon garçon ! Tout finira par s'arranger ! »
   Il ouvrit une porte et s'effaça pour me laisser entrer.
   « Voici votre chambre. Vous trouverez dans l'armoire tout ce qu'il vous faut et au fond du couloir, il y a une salle d'eau. Bonne nuit !
   — Attendez, monsieur, dis-je en l'attrapant par un bras, je voudrai vous poser une...
   — Appelez-moi grand-père, comme tout le monde ! dit-il en me coupant la parole. Que voulez-vous savoir ?
   — Si je décide de rester et que je ne fais pas l'affaire ?
   — Cela m'étonnerait ! Vous avez du être minutieusement sélectionné. »
   Je restai pensif quelques instant, puis me décidai.
   « Mon métier est tout pour moi et, si je peux être d'une quelconque utilité, j'accepte volontiers de rester ici.
   — Vous faites preuve de sagesse, mon garçon. Vous êtes encore jeune et, dans peu de temps, vous aurez certainement fondé une famille. »
   Il alla prendre le billet que j'avais laissé sur la table et me dit en revenant vers moi :
   « Voulez-vous que je vous trouve un acheteur ?
   — À quoi me servira cet argent dans la région où je vais aller vivre ?
   — À rien.
   — Alors gardez-le, grand-père... En souvenir.
   — Venez voir. »
   Il m'emmena dans une toute petite pièce et, dès mon entrée, mon regard fut attiré par les murs, presque entièrement tapissés de billets identiques au mien. Ses yeux pétillaient de joie et son visage s'éclaira quand, d'un geste large, il me montra sa collection.
   « Regardez, mon garçon ! Votre billet sera en bonne compagnie, car vous êtes loin d'avoir été le premier à débarquer sur Déméter ! Ils étaient tous différents les uns des autres quand il arrivèrent ici, pourtant, ils ont eu la même réaction que vous. Chacun, à sa manière, a laissé un souvenir dans ma mémoire. Soyez sûr que vous aussi vous y occuperez une bonne place...
   — On boit un dernier verre de vin, grand-père ?
   — Si vous voulez, mon garçon. Mais n'oubliez pas que demain vous avez une correspondance à prendre.
   — Une correspondance ! Pour aller où ?
   — Vers votre nouvelle vie, bien sûr ! »


FIN


© Jean-Pierre Carrère. Reproduit avec l'aimable autorisation de ses ayant droits.

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08/06/05