La nouvelle


     Maintenant, il range avec soin l'objet dans sa trousse de voyage. Il se fend d'un énorme soupir. Il referme sa trousse et la replace avec soin dans sa mallette. Une aura légère cerne son corps d'une lumière d'or. Il baise son pouce et se signe. Il est prêt. Une force le pousse vers l'arène. La rumeur qui anime les gradins parvient jusqu'à lui. Quelqu'un a ouvert une porte. Il se dresse, lève la tête haute et s'avance. Son pas glisse sur les dalles rouges sombres, couleur sang. Odeur de fauves taurins, prenante et lourde. La fraîcheur du lieu est douce à ses pensées. Il clôt un instant les yeux pour mieux la goûter. Le bruit de la foule diminue comme intimidé par son approche. Il pose une main sur la dernière porte. De la gauche, il vérifie l'assise de son bonnet. Il entre sous le soleil ardent de cette planète dédiée au jeu. Derrière lui des néons salvent son nom, pendant que la multitude de touriste scande son prénom : « Manuel ». Il sourit.

     Paseo un peu clinquant mais nécessaire. Il salue pendant qu'un assistant lui présente la cape. Le silence écrase la plaza. Il a oublié qui s'est porté garant du respect de la tradition. Les mots sont authentiques au moins si les objets du culte sont de fabrication récente et locale... Les artisans rendent vivante et rentable la rue qui mène aux arènes. Les hommes autour de lui chevauchent des cavales caparaçonnées, les picadors sortent de l'école locale du cirque. Il effectue son tour d'arène saluant de ci, de là sans s'arrêter sur un visage ou sur un autre ; il n'en a ni le temps ni le droit. Il ne peut en distinguer aucune et pourtant elles sont toutes là, il le sait d'instinct, ses admiratrices, à traquer le moindre de ses regards, le moindre de ses gestes qui indiquerait laquelle aurait l'honneur de ses faveurs.
     "Les deux oreilles et la queue", s'amuse-t-il sans trouver cela drôle. L'espace s'est vidé autour de lui ; la bête va bientôt entrer en piste. Rien à voir avec celles figurants sur les vieux livres d'images. Les autres avaient une certaine noblesse de port, une force brute qui incitait au respect. Celles de ce cinq heures du soir ne sont que des machines à tuer. Quelqu'un a déjà dû lui dire qu'il avait beaucoup de chance d'avoir jusque-là échappé à leur programmation. Bien sûr, il a comme à chaque fois haussé les épaules et détourné la conversation. Il sait les logiciels adaptés en fonction du spectacle télévisé – la mort en direct sur écran géant – et des désirs du public, il sait les cornes de plastiques limées pour être plus aiguës encore. Il sait l'hémoglobine dans le dos de la bête et l'œil électronique qu'il faut vite aveugler pour éviter la mort. Il a même vu deux taureaux aveugles éventrer sur leur lancée des toreros de renom qui croyaient en avoir fini. Lui, il a volé, sans en connaître la valeur et l'usage, un appareil qui lui permet de s'en sortir, pour l'instant encore. Il est entré dans cette chambre pour se soustraire à la vindicte du touriste auquel il venait d'emprunter la compagne. Une banale histoire de fesse que la fille avait eu l'audace d'essayer de rendre plaisante pour le trio. Le jaloux, peu sportif, s'est lassé de la poursuite. Lui, il a pris son temps et il est ressorti de la chambre nanti de l'objet indispensable à sa gloire d'aujourd'hui.
     L'instrument n'est qu'un vulgaire boîtier, avec une grille à fines mailles dans l'épaisseur et un interrupteur ON/OFF sur le dessus. pas la moindre fente apparente permettant de l'ouvrir en insérant un tourne vis. Mais une molette dépassant à peine. Il l'a expérimenté en pleine nature, dans un coin du jardin botanique. Il a mis longtemps avant de discerner ses effets sur un arbre. Fantastique de se cogner au dit arbre avant de le toucher, extraordinaire impression d'être rejeté en glissant, presque agréable. Le chien a un peu râlé mais l'expérience a été plus que concluante. Du coup l'essai sur son propre corps relevait de la fantaisie et du dosage et il a joué au passe-muraille mais d'une main seulement. Inutile de rester trop longtemps intouchable, et puis la sensation d'oscillation au contact de la peau s'avère déplaisante à la longue. Il ne se fait toujours pas à ces vibrations, sorte de chatouillis à la plume, un côté supplice. Alors il joue sur les dosages... Aujourd'hui, il a ajouté deux crans au dosage précédent. L'autre fois, il s'en était fallu de peu mais l'écart de temps, bien mince entre sa perte de protection et le réajustement de la bête, lui avait permis de donner l'estocade. En plein cœur de l'électronique.

     Sarah, 16 ans, orpheline, les cheveux jusqu'aux fesses, la beauté du diable comme dit son oncle, a la peau noirâtre des moricaudes d'ici, c'est une voyeuse. Quand elle veut, elle cligne des yeux et discerne, perçoit les anomalies de la réalité. Ces trucs que l'œil humain ou normal ne sait voir ( une question de fréquence, lui a-t-on expliqué ). Elle voit surtout les interactions électroniques qui organisent ou désorganisent le décor. Elle garde jalousement son secret ; les multinationales de l'œil seraient immédiatement après elle, si elles savaient. Pas question de leur laisser une chance de la passer au dissecteur. Elle veut vivre et pour l'instant se contente, si l'on peut dire, de subir son pouvoir, tout en cherchant à l'instinct ceux qui pourraient avoir des facultés particulières identiques à la sienne. Elle vivote de chapardages, menus larcins, en mendicité parfois, quand le cœur lui en dit, elle offre au touriste sa célèbre danse au tambourin mais elle n'aime pas que les petits chefs en profitent pour organiser les manœuvres des pickpockets, surtout sans lui proposer un pourcentage – même mince. Comme elle s'évertue à refuser l'aide directe de son oncle dont elle doit se méfier selon les derniers conseils de sa mère, elle se cache pour dormir en espérant que ceux qu'elle repère auront la sagesse de ne pas la dénoncer. Quelqu'un peut très bien avoir l'usage soudain de trente deniers d'argent. Ce qui la chagrine le plus, c'est l'absence de copine. Pour les mecs, elle se contente de sourire et ils fondent, dégoulinent, promettent. Elle n'a qu'à choisir. C'est peut-être ce qui rend les filles jalouses et les éloigne d'elle. Sarah est seule et elle s'ennuie car ceux qu'elle choisit s'il leur arrive de lui donner beaucoup de plaisir sont plus ennuyeux que la pluie et semblent très limités quant aux idées d'activités possibles, une fois qu'ils sont sur le flanc à reprendre leur souffle. Sarah aimerait faire des farces, des plaisanteries plus ou moins anodines, juste pour le plaisir, juste parce qu'elle a 16 ans et qu'au fond sa vie n'est pas trop difficile.
     Là, elle a juste déniché une bonne place pour la corrida ; elle a entendu dire que le torero vedette savait se débarrasser de taureaux jusque-là invaincus. On ne lui proposait d'ailleurs que ce type d'animal, auquel elle ne trouvait aucune particularité intéressante. Pour elle, un taureau n'était qu'un taureau. Elle connaissait les rumeurs concernant les taureaux électroniques, mais affectait de ne pas y croire. Elle aimait le spectacle pour le spectacle et se souvenait de ses frissons offerts pour ses 6 ans par un lointain cousin, à la corrida de la Saint-Jean.
     Son voisin de droite est un touriste élégant qui donne l'impression de scruter le sable de l'arène à la recherche d'or. À sa gauche, une jeune femme court vêtue en quête d'une autre solitude pour partager la sienne consulte un guide touristique. Sarah soupire, elle n'aime pas se sentir en perpétuelle attente, si seulement tout allait un peu plus vite. Si les choses bougeaient, si une guerre civile explosait comme ça, d'un coup, après que le feu ait longtemps couvé sous la cendre. Elle deviendrait pasionaria, enflammant les corps et les cœurs. Jouerait les icônes devant les photographes de la presse étrangère, son image, sa voix, son message inonderaient la toile.
     Le son des clarines qui annoncent que le Président a agité son mouchoir, la tire de sa rêverie. La révolution est remise à demain.
     Le torero est à genoux dans le sable de l'arène face à la porte du toril. Elle souhaite pour le plaisir qu'il ait droit à un limpio. Les cavaliers s'avancent prêts à jouer de la pique. Manuel se sent bien, ses gestes sont bien huilés, la cape est à sa main. Il tourne, vire, volte, et fait face. Il aimerait bien que son imprésario lui retrouve la planète Terre, ou lui déniche une ville nommée "Madrid"... Cela serait parfait, il pourrait recevoir l'alternative. Et puis se rendre à Cordoue. Il veut tant ajouter à son banal Manuel Ben Itez, le surnom de celui dont on lui a dit qu'il figurait parmi les dix meilleurs. C'est loin dans le temps tout ça, et ceux qui s'en souviennent doivent se compter sur les doigts d'une main. Il sourit. Le taureau derrière lui semble chercher un second souffle. Mouchoir blanc, voilà un président qui ne laisse pas les choses traîner en longueur. Clarines, il apprécie le son aigu, particulier et y perçoit des relents de petits matins suaves. C'est à cet instant que pour lui son larcin est le plus utile. Maintenant qu'il ose prendre le plus de risque et embrase le cœur des belles. Le tissu rouge de son habit de lumière rappelle, appelle le sang. Il leur fait violence. La bête ne le quitte pas des yeux, comme énervée par son incapacité à le toucher alors qu'elle le sait à sa portée. Elle renâcle, baisse la tête, s'ébroue comme pour chasser une nuée de taons ou remettre en place ses batteries. Elle secoue la tête et fonce sans crier gare. Un "Oh !" un peu traînant monte de la foule qui semble suspendue aux gestes de Manuel. Il plante ses banderilles à l'endroit exact où elles font mal. La bête remue sa tête, le sang s'éparpille en gouttes qui luisent au soleil. Et le «OLÉ» fait respirer l'arène.

     Sarah n'en revient pas. Le taureau était à deux doigts de transpercer le torero et le voilà à cornes passées, saluant avec superbe comme si de rien n'était.
     Le Président subjugué agite son mouchoir blanc. Le public semble comme lui partagé entre le torero et le taureau, il veut non pas en finir au plus tôt mais assister au face à face homme-bête comme en une apothéose... Le Président en oublie ses soucis du moment et s'interroge : mouchoir orange ou bleu ? La grâce ou la gloire ?
     Manuel sourit. Il ne saurait dire si Francesca est dans la foule ; depuis leur dispute de ce matin tout lui paraît un peu moins limpide. Alors il se concentre sur le taureau. Un vrai ? Peut-être la bonne solution pour désorienter l'homme et lui imposer le faux pas mortel.
     Une goutte de sueur glisse au front de Sarah. Elle cligne des yeux pour la chasser. Mais elle brûle son œil et Sarah frotte sa paupière. Quand elle ouvre à nouveau les yeux, malgré le liquide qui brouille un peu sa vision, elle distingue l'aura. Le contour est net, tranché au couteau, il se découpe sur le ciel. Et Sarah pense plate-forme continentale et littorale. Elle se souvient des cartes affichées sur l'écran où le peu de la terre ocre qui perdure est cerné de bleus. Un bleu clair qui signale une faible profondeur, des bleus plus ou moins sombres ou denses qui trahissent les abîmes. Pour celui qui joue les fiers à bras dans le sable en prenant sa muleta, c'est pareil. La limite de l'habit de lumière se continue en plus clair sur... elle dirait deux centimètres.
     Le beau et la bête dansent un ballet qui enchante le public mais dont Sarah est lasse, maintenant qu'elle sait. C'est toujours pareil, rage-t-elle. Ses deux voisins sont sous le charme. Ils vont en faire des gorges chaudes. Elle soupire. Peut-être ce Manuel est-il une anomalie comme moi ? se dit-elle soudain. Et elle abandonne sa place pour se diriger vers les vestiaires. Elle s'imagine heureuse avec un individu de sa condition. Elle se voit partant à la recherche des autres variants.
     Manuel a éprouvé le clignement d'yeux de Sarah. Il a perçu une baisse d'intensité dans le chatouillis de son champ protecteur comme une vague et furtive disruption. Il décide d'écourter le tiercio ; de fait il se sent incapable de poursuivre avec l'intensité de tout à l'heure et le public n'appréciera guère ce qu'il pourrait faire de plus... Lui aussi est saturé. Cinq mots dictent sa conduite : Il faut que je tienne.
     Le Président est content de lui, il sent qu'il a pris la bonne décision, celle qui fera date dans les annales de la tauromachie, qui lui vaudra des louanges perpétuelles. Dans l'instant où Manuel affirme son épée dans sa main, il saisit son mouchoir orange et lève le bras bien haut pour être bien vu. Cette grâce du taureau est tellement rare.
     La bête a foncé directement sur la silhouette.
     Le Président agite son mouchoir alors que la foule hurle.
     Sarah n'entend rien, elle rêve.
     Manuel perçoit la corne qui déchire sa fémorale et remonte vers l'aine...

FIN



© Noé Gaillard. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur.

 
 

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Quaranta y dos



12/03/11