La nouvelle


   La première explosion prit le professeur Uriel Qeta totalement au dépourvu alors qu'il venait de regagner son appartement de Lunar-City après avoir donné une conférence peu concluante à l'auditorium de l'Institut de Sélénologie, devant un parterre de sélénologues moins intéressés par son argumentation que par les longues jambes qu'exhibait une hôtesse aux généreux appâts, laquelle avait été fournie gracieusement à l'Institut par un quelque sponsor.
   L'explosion le surprit au moment précis où il remontait le rideau métallique qui protégeait la vitre de son bureau donnant sur une lande parsemée de cratères et que l'onde de choc avait fait trembler. Le rideau se bloqua à mi-course, et la lumière s'éteignit alors que s'allumaient deux petites lampes de secours à la tonalité incertaine et verdâtre.
   « Que diable… ! » s'écria le professeur, stupéfait.
   Plusieurs accidents s'étaient déjà produits à Lunar-City. Mais, depuis qu'il habitait la colonie lunaire, il n'avait jamais connu une secousse d'une telle violence. Il attendit quelques secondes le retour des lumières, mais alors qu'il allait se diriger vers le visiophone pour vérifier si la ligne fonctionnait toujours, il y eut une seconde explosion, encore plus forte, et, cette fois, il serait sûrement tombé s'il ne s'était pas retenu au dossier d'un fauteuil.
   Deux explosions !
   Et de cette intensité. Incroyable ! Il s'était certainement passé quelque chose de grave. Heureusement que ça ne touchait pas le principal générateur atomique de Lunar-City. Autrement, Lunar-City, éclatée, aurait fait son premier voyage dans l'espace interstellaire sous forme de minuscules fragments.
   Il essaya d'actionner le visiophone, mais, comme on pouvait le prévoir, la ligne restait muette. Ce fut une des rares fois de sa vie où il fut pris d'un instant de panique. Il se précipita vers la porte et quand, ainsi qu'il le prévoyait, le bouton ne fonctionna pas, il se mit à bricoler frénétiquement le mécanisme de la serrure.
   La porte s'ouvrit, et Uriel Qeta se retrouva dans le couloir de la résidence qui se remplissait d'occupants effrayés sortis de leurs logements. Les questions s'entrecroisaient :
   « Qu'est-ce qui s'est passé ? » demandait-on le plus souvent.
   « Il y a eu une explosion », dit une femme entre deux âges. Un homme rectifia aussitôt :
   « Non. Il y en a eu deux. »
   Puis quelqu'un le reconnut, et une étudiante en médecine planétaire qui occupait l'appartement d'à côté courut à sa rencontre :
   « Croyez-vous qu'il y a des blessés, professeur Qeta ? Sans doute auront-ils besoin de moi à l'hôpital ? »
   Dieu merci, elle au moins ne semblait pas avoir perdu la tête.
   Uriel Qeta approuva :
   « C'est très probable. Les explosions ont été très fortes. Je ne parviens pas à imaginer ce qui a pu arriver. »
   « Le générateur atomique a sauté », affirma un homme vêtu d'une combinaison de mécanicien. « Moi, je vous le dis. Seule une explosion atomique peut avoir cette violence. »
   « Restons calmes ! Restons calmes ! » Uriel Qeta leva les bras pour accompagner ces paroles. Il ne manquait plus que ça, que les gens soient pris de panique ! Presque tout le monde le connaissait à l'étage où on le considérait comme un scientifique faisant autorité. Il lui fut donc facile de calmer les esprits.
   « Il ne peut s'agir du générateur », expliqua-t-il quand le niveau des voix eut baissé. « Si c'était le cas, alors nous ne serions pas ici à en parler… » conclut-il en s'efforçant de rire, ce qu'il ne réussit qu'en partie. « Je suis persuadé qu'il s'agit de quelque chose d'infiniment moins dangereux, même si le choc a été très violent. Vous allez voir… »
   Il ne finit pas sa phrase, car au même moment, il sentit qu'on le tirait par un pan de sa veste.
   « Professeur Qeta… »
   C'était un homme en uniforme de la police, qu'il avait déjà vu.
   « Le chef vous demande », fit celui-ci à mi-voix. « Il dit que votre présence est absolument indispensable. »
   Le commissaire principal de Lunar-City n'avait pas l'habitude de l'appeler pour une broutille. Le professeur comprit alors qu''il s'était décidément passé quelque chose de très grave.

*

   Le commissaire Sukyung l'accueillit parmi les décombres du Centre de documentation. Les traits tirés et les rides profondes qui marquaient son front firent comprendre à Uriel Qeta que la situation était beaucoup plus grave qu'il ne l'avait imaginé.
   « Merci d'être venu » lui dit simplement le chef de la police lunaire. Les deux hommes s'écartèrent pour laisser passer deux infirmiers qui transportaient sur une civière un corps ensanglanté ayant un goutte-à-goutte fixé au bras.
   « Un désastre », fit le professeur qui regardait tout autour de lui, « le Centre de communication est totalement détruit. »
   « Oui, et nous sommes complètement coupés de l'extérieur », confirma Sukyung avec une grimace. « Nous sommes totalement isolés. »
   « Un accident ? »
   Sukyung secoua la tête, le visage crispé :
   « Non. Un attentat. »
   « Un attentat ! »
   Uriel Qeta sentit un frisson le parcourir. Ce que l'on avait toujours redouté venait de se produire : d'après ce qu'on pouvait voir, les terroristes avaient réussi leur coup.
   Comme s'il avait deviné les pensées du professeur, Sukyung poursuivit :
   « Deux groupes de terroristes ont agi presque simultanément. Le premier devait faire sauter le principal générateur atomique, mais les dispositifs de sécurité les ont empêchés d'arriver assez près pour provoquer une catastrophe totale. Toutefois, ils ont réussi à mettre hors service les lignes d'alimentation et, pour le moment, la seule énergie dont dispose Lunar-City est celle des petits générateurs autonomes de secours. Les techniciens travaillent d'arrache-pied pour remettre rapidement en service la plupart des lignes, ou, au moins, les principales. »
   « Pendant ce temps, le second groupe s'en prenait au Centre de communication », commenta Uriel Qeta qui observait les dégâts, « et, d'après ce que je vois, ils ont atteint leur but. »
   Sukyung hocha la tête tandis qu'il suivait des yeux deux autres secouristes qui emportaient un cadavre déchiqueté :
   « Ici, ils ont totalement rempli leur mission. Nous ignorons combien d'hommes comptait leur groupe, parce qu'ils n'ont pas survécu, mais nous estimons qu'ils devaient être au moins trois ou quatre pour pouvoir placer le nombre de charges qu'appelle une telle catastrophe. »
   C'était bien d'une catastrophe qu'il s'agissait. Uriel Qeta observait les poutres mises à nu, les placards aux circuits électriques incendiés et les panneaux de contrôle réduits à des débris de métal et de verre que la chaleur avait fait fondre. Il faudrait des mois pour remettre le centre en état.
   « De quel groupe s'agit-il ? » demanda-t-il, mais il connaissait déjà la réponse qu'allait lui donner le chef de la police.
   « Du Front pour l'indépendance des planètes, de qui d'autre ? » répondit Sukyung, amer. Ça fait des années qu'ils nous menacent, et, cette fois, ils sont passés à l'action. Nous avons trouvé sur un des terroristes tués dans l'attaque du centre un message dans lequel ils revendiquent leur acte. »
   Uriel Qeta le savait, le Front pour l'indépendance des planètes était un conglomérat hétérogène d'hommes et de femmes nés dans l'espace et qui n'avaient aucun lien avec la Terre. Depuis des années ils réclamaient un statut d'autonomie pour les populations de la ceinture des astéroïdes, sans aucune forme de subordination à l'égard de la Terre, à la différence de la Lune et des autres planètes qui avaient leurs administrations autonomes mais étaient liées à la planète mère dans le cadre d'une sorte de commonwealth spatial.
   « On peut le voir ? »
   Sukyung sursauta, comme pris à l'improviste, et détourna son regard d'un groupe de cadavres gisant sur le sol, démembrés et rendus méconnaissables par la violence de l'explosion :
   « Quoi ? »
   « Leur message », répondit calmement Uriel Qeta. « Je voudrais l'examiner. »
   « Ah ! Oui ! » Le commissaire ouvrit la sacoche qu'il tenait à la main et en sortit une enveloppe transparente contenant un carton. Celui-ci portait ces quelques lignes :

   liberté pour les planètes
   où nous, nous ne parviendrons pas
   parviendra la vengeance du jumeau vert
   le Front pour l'indépendance des planètes


   « Il n'y a pas de doute sur l'identité du groupe terroriste », fit observer Uriel Qeta qui rendit l'enveloppe au commissaire principal. « Mais je ne comprends pas cette allusion au "jumeau vert". Avez-vous une idée ? »
   Sukyung secoua la tête :
   « C'est la première fois que j'entends cette expression. Si je vous ai appelé, c'est justement parce que j'espérais obtenir de vous quelque indication. »
   « Malheureusement, je ne suis pas très expert en matière de terrorisme », répondit simplement le planétologue. « Il faudra interroger les bases de données du Centre antiterroriste terrestre. Quand pensez-vous pouvoir établir un contact ne serait-ce que par une procédure d'urgence ? »
   Le chef de la police leva les bras en signe de désespoir. « Nous n'en avons aucune idée. La seule possibilité que je voie à brève échéance est de rejoindre au moyen d'une navette lunaire l'observatoire Lunar 2 situé dans la Mer Australe, sur la face cachée de la Lune. Là, ils disposent d'un centre de communication planétaire qui, grâce aux satellites relais, peut dialoguer avec la Terre. Mais il faudra au moins une journée. »
   Soudain, on entendit au loin des rafales d'armes automatiques dont les échos résonnaient à travers les couloirs du centre. Les deux hommes sursautèrent, et les secouristes s'immobilisèrent.
   « Ça n'est pas encore terminé ! » hurla Sukyung en franchissant d'un bond la porte, suivi d'Uriel Qeta qui, sur la Lune, parvenait à se déplacer avec agilité malgré ses cent trente kilos. Les deux hommes avaient parcouru une bonne partie du long couloir qui reliait les différentes coupoles quand apparut une voiture électrique ayant à son bord un agent de la Sécurité.
   « Chef, je viens vous chercher ! », s'écria l'agent, « Ils ont aussi attaqué la batterie de missiles. »
   Sukyung et Uriel Qeta sautèrent à bord du véhicule, encore en mouvement, qui fit aussitôt demi-tour et repartit dans la direction d'où il était venu.
   « Qu'est-ce qui s'est passé exactement ? », demanda Sukyung, l'air de plus en plus sombre.
   Le conducteur leva une main, le poing fermé dans un geste de rage :
   « Ils nous ont attaqués avec des armes automatiques, trois gars. Mais cette fois nous étions en état d'alerte, et nous les avons mis hors d'état de nuire avant qu'ils puissent faire exploser les charges. Deux sont morts, mais le troisième, même s'il est gravement blessé, est vivant. »
   Uriel Qeta frissonna. Si les terroristes réussissaient à faire partir les missiles contre la Terre, ils provoqueraient de terribles dégâts. Certes, il ne s'agissait pas d'engins de forte puissance, seulement de ceux que l'on pouvait utiliser pour faire face à l'attaque d'un astronef armé, mais si un missile avait atteint une ville comme New York ou Londres…
   La voiture électrique avançait de toute sa vitesse, mais celle-ci n'était pas très élevée. Dans son impatience, Sukyung se mit à frapper du poing sur la carrosserie tout en marmonnant : « Salauds, salauds ! », comme si on lui avait causé un tort personnel.
   Sept ou huit minutes plus tard, la voiture parvint à la coupole qui abritait la batterie de missiles, non sans avoir franchi de nombreux contrôles où l'on avait vérifié l'identité du commissaire principal avant de la laisser poursuivre son chemin.
   « Maintenant ils se réveillent », grommela-t-il entre ses dents. « Il y en a qui vont le payer très cher. »
   Uriel Qeta ne dit mot. Il comprenait l'exaspération du chef de la police, mais il se rendait compte que rien ne laissait prévoir un passage à la lutte armée de la part des Indépendantistes. Jusqu'alors, ils s'étaient contentés de démonstrations d'une portée limitée.

*

   Le blessé était allongé sur une civière et avait une aiguille de sérum dans le bras. Un pansement sur le torse montrait qu'il avait été atteint par une rafale d'armes automatiques. À ce moment, deux infirmiers et un médecin le chargeaient à bord d'une ambulance électrique après lui avoir donné les premiers soins.
   « Arrêtez ! » hurla Sukyung qui sauta de l'auto. « Ce type ne va nulle part ! »
   Le médecin tenta de protester :
   « Mais il est blessé ! Il faut le porter à l'hôpital où il sera opéré. »
   Le chef de la police le bouscula et s'approcha du blessé : « Non ! Celui-ci ne partira pas d'ici tant qu'il ne m'aura pas dit ce que je veux savoir. »
   Malgré les antalgiques qu'il avait reçus, l'homme avait apparemment compris, car il sourit et bredouilla quelque chose.
   Sukyung se pencha sur lui, furieux. « Qu'est-ce que tu as dit, salopard ? Combien d'entre vous sont encore en circulation ? Quelles sont vos autres cibles ? »
   Le blessé continuait à sourire. Uriel Qeta n'était pas sûr que l'homme ait compris, mais le chef de la police, exaspéré, lui secoua le bras. « Parle si tu veux être soigné. Je te jure que je te laisse crever ici, vidé de ton sang, si tu ne parles pas. Si je dois être poursuivi ensuite, je m'en fous. »
   Le médecin tenta à nouveau d'intervenir : « Chef… » Mais Sukyung ne le laissa pas finir sa phrase et, cette fois, le repoussa plus fortement contre le mur.
   Implacable, il lança au blessé : « Parle ! »
   Celui-ci tourna vers lui ses yeux d'où jaillit un éclair de haine profonde. « Le… jumeau vert… va… arriver », balbutia-t-il.
   Il semblait ne plus avoir la force de continuer, mais la haine lui fit retrouver l'énergie nécessaire : « Le jumeau vert … vient de… l'espace » reprit-il dans un sourire. « Maintenant, nous avons le missile atomique… Opération jumeau vert… jumeau vert… ah !... » Dans ses yeux apparut une expression de fanatisme extatique.
   Le chef de la police le secoua violemment.
   « Qui est le jumeau vert ? D'où vient-il ? »
   « Un vaisseau… », répondit le blessé d'une voix mal assurée. L'anesthésie faisait effet. « Il sera là … dans moins d'une heure… Le jumeau vert… »
   Uriel Qeta éprouva un pincement au cœur. Un astronef, une arme nucléaire. Luna-City n'en réchapperait pas si elle était frappée par un engin atomique.
   Des gouttes de sueur perlaient sur le front du commissaire principal. Il allait à nouveau secouer le blessé, mais, derrière lui, le médecin dit : « Il ne peut plus vous répondre. Ne voyez-vous pas que le sédatif l'a endormi ? »
   « Alors réveillez-le ! » hurla Sukyung.
   « Jamais de la vie », répliqua calmement le médecin, et il fit signe aux infirmiers de charger le malade à bord de l'ambulance.
   Sukyung regarda le véhicule s'éloigner puis frappa du poing sur la paroi métallique revêtue de plastique. « Et maintenant, que fait-on ? » fit-il, d'un ton rageur, en se tournant vers Uriel Qeta.
   « Voyons quels sont les vaisseaux qui s'approchent et quels sont ceux qui se trouvent à une heure de distance », répondit calmement le planétologue. « La batterie de missiles dispose d'un mini-générateur autonome, nous devrions pouvoir identifier l'astronef des terroristes, puis… »
   Sukyung, tout excité, le regarda : « et puis le détruire ! Nous avons cinq missiles sur le site, ça devrait suffire. »

*

   La batterie de missiles était immergée dans une assez faible lumière de façon à mieux faire apparaître les grands panneaux qui reproduisaient les six directions de l'espace : nord, sud, est, ouest, zénith et nadir.
   Une série d'ordinateurs étaient allumés devant les panneaux, et les opérateurs s'occupaient à relever les directions, en proie à une frénésie qu'ils essayaient en vain de dissimuler.
   « Vaisseaux dans un rayon de moins d'une heure de distance » annonça le colonel Mariam Foluso, responsable de la batterie, une splendide mulâtre qui, en d'autres circonstances, aurait certainement attiré l'attention d'Uriel Qeta. « Nous ne devrions pas être longs à les identifier. »
   « Nous l'espérons bien », grogna le commissaire principal. « Il ne nous reste pas beaucoup de temps. S'ils parviennent à lancer leur engin avant nous, nous sommes perdus. »
   À ce moment arriva, essoufflé, Hadji Goran, gouverneur de Luna-City :
   « On m'a prévenu d'un nouvel état d'urgence. Quelqu'un veut-il m'expliquer ce qui se passe ? »
   Le commissaire principal le prit à part et l'informa à mi-voix des derniers développements.
   Au même instant, un des opérateurs, tout excité, s'écria : « Un engin identifié ! » et presque immédiatement, un autre lui fit écho : « Un autre identifié ! »
   À partir des ordinateurs, les images furent projetées sur les écrans des parois et, peu après, un troisième opérateur projetait l'image d'un troisième engin.
   Il n'y en eut pas d'autre.
   Le commissaire Sukung lança une imprécation : « Trois vaisseaux ! C'est trop ! Comment savoir quel est celui des terroristes ? »
   Le colonel Foluso se pencha vers un opérateur. « Le transponder nous fournit l'identité des engins. Voyons ce que nous recevons. »
   L'homme pianota un moment sur le clavier, puis trois noms apparurent à l'écran :
   Sedna
   Praséodyme
   Baryum

   « La base de données des astronefs. Immédiatement ! », ordonna le colonel Foluso.
   Un autre opérateur effectua une recherche rapide. Il ne fallut que quelques secondes à l'ordinateur pour fournir la réponse.
   « Sedna, engin de charge de classe Star1, immatriculé au registre d'Uranus. Dédié au transport de minéraux. Praséodyme, astronef de transport de classe Star 2, immatriculé au registre de Mars, catégorie de transport non spécifiée. Baryum, engin de prospection de classe Star 1, immatriculé au registre de Ganymède. Opère principalement dans la ceinture d'astéroïdes. »
   « La ceinture des astéroïdes. Les rebelles se seront emparés de cet astronef ! », s'écria le commissaire principal.
   Le colonel Foluso regardait le gouverneur dans l'attente des ordres. Celui-ci ferma un instant les yeux ; dans son esprit se formait manifestement l'image d'une Luna-City menacée d'un engin atomique, car, quand il les rouvrit, il déclara, résolu : « Prendre toutes dispositions pour une contre-attaque. »
   Puis, aussitôt, il ajouta d'une voix si basse que personne ne l'entendit : « Et que Dieu nous aide ! »
   « Préparer missiles ! », commanda le colonel Foluso.
   Un groupe d'opérateurs affecté à une console séparée se mit à actionner fiévreusement une série de touches. Il ne s'était jamais présenté dans le passé de véritable état d'urgence, néanmoins leur excellente formation leur permettrait de réagir rapidement sans paniquer.
   « Silo 1 ouvert »
   « Silo 2 ouvert »
   « Silo 3 ouvert »
   « Silo 4 ouvert »
   « Silo 5 ouvert »
   « Phase un terminée », dit le responsable de la batterie.
   « Engagez la phase deux » commanda le colonel Foluso.
   À nouveau, les mains coururent sur les claviers des ordinateurs.
   « Un moment ! » intervint Uriel Qeta.
   Son interruption provoqua un mouvement de stupeur dans toute la salle. Personne n'aurait imaginé d'intervenir lorsque le colonel donnait un ordre.
   Et le colonel ne l'aurait pas toléré.
   « À la porte ! », commanda-t-elle sans se retourner vers qui que ce soit en particulier.
   Un agent du service de surveillance fit mine de s'approcher du planétologue, mais Sukyung l'arrêta d'un geste. Foluso leva un sourcil, choquée, mais surtout stupéfaite de ce qu'elle considérait comme un signe d'anarchie dans son royaume.
   « Voyons ce qu'il a à dire », fit calmement le chef de la police. « Le professeur Uriel Qeta est mon conseiller, et j'ai la plus grande confiance dans son jugement. »
   À en juger par l'expression de son visage, le colonel Foluso semblait avoir avalé une couleuvre, mais elle se maîtrisa : « Alors qu'il se dépêche ! » dit-elle sèchement. « Nous n'avons pas beaucoup de temps à notre disposition. »
   « Oh si, il me semble », fit observer Uriel Qeta, d'un ton posé. Il jeta un coup d'œil à la pendule et fit un rapide calcul mental. « Avant que ces engins parviennent à une distance qui leur permette de lancer un missile, il faudra au moins dix minutes. Et si nous calculons qu'à ce point-là, le missile atomique de l'engin des terroristes mettra encore dix minutes pour atteindre la Lune, cela veut dire qu'à partir de cet instant, nous disposerons de cinq minutes pour le faire exploser à mi-course, et donc assez loin de nous pour ne pas provoquer de dommages. »
   Le colonel Foluso ne put se retenir de demander : « Pourquoi ne pas le détruire tout de suite ? Si nous envoyons un missile immédiatement, dans un quart d'heure tout sera fini. »
   Sukyung lança un coup d'œil à Uriel Qeta, mais celui-ci resta imperturbable :
   « Certes, mais à condition que le Baryum soit bien le vaisseau des terroristes », fit-il, toujours aussi posément.
   Il y eut dans la salle un frémissement de surprise, et le colonel Foluso leva à nouveau ses sourcils impeccablement dessinés : « Tout me paraît indiquer que l'engin des terroristes est bien celui-là. Si nous lançons sur lui tous nos missiles en même temps, nous éliminerons le problème sans appel. »
   Uriel Qeta avisa un fauteuil et se laissa tomber dedans. Il détestait rester debout, même si cela ne lui coûtait pas trop d'effort sur la Lune. Il croisa les mains sous le menton et adopta un ton professoral : « Tout d'abord, si nous lançons tous nos missiles simultanément, les terroristes auront le temps de s'apercevoir qu'ils sont visés et alors ils réagiraient en lançant à leur tour l'engin atomique, ce qui veut dire qu'ensuite nous n'aurions plus de missile à disposition pour l'intercepter et le faire exploser en vol. »
   Le gouverneur se gratta le menton : « C'est juste », dit-il, s'attirant un regard du colonel.
   Uriel Qeta poursuivit comme s'il n'avait pas entendu : « Mais le point capital est celui-ci : sommes-nous vraiment sûrs que le Baryum est le vaisseau des terroristes ? Le fait qu'il opère dans la ceinture des astéroïdes ne prouve pas irréfutablement qu'il est l'astronef recherché. »
   Le colonel Foluso lui jeta un regard sans aménité, puis admit à contrecœur : « L'observation est fondée. Mais dans ce cas il ne nous reste plus qu'à détruire les trois vaisseaux. Nous ne pouvons pas courir de risque. Si nous disposions encore de notre système de communication, nous pourrions donner ordre aux vaisseaux de s'éloigner de la Lune et de se mettre en stand-by dans une zone de sécurité. Dans ce cas, celui qui n'obéirait pas serait immanquablement celui que nous recherchons. »
   Uriel Qeta approuva. « Et c'est précisément pour ça que les terroristes ont détruit le Centre de communication. La première attaque contre le générateur central était une diversion destinée à créer la confusion et à s'en prendre au Centre de communication. Celui-ci détruit, il ne nous serait plus possible d'entrer en contact avec les astronefs proches de la Lune. Ils ont évidemment planifié de façon à arriver en même temps que les deux autres engins. »
   Il y eut un instant de silence. Les hommes placés aux consoles avaient tourné la tête vers les interlocuteurs en attendant de savoir comment allait se terminer la controverse. Ils n'avaient pas l'habitude de voir contester leur chef.
   Les yeux de Foluso se posèrent sur l'écran et sur les noms des trois engins.
   « Sedna, Baryum et Praséodyme », murmura-t-elle avec une nuance d'hésitation dans la voix. Un instant plus tard, elle ajouta : « Je ne suis guère tentée d'attendre que leur missile parte pour l'intercepter avec les nôtres. Si, par malheur, il nous échappait… »
   « Mais, d'autre part, détruire les trois vaisseaux… », commença le gouverneur. Le choix était diabolique. Tuer quelques innocents pour en sauver un beaucoup plus grand nombre. Pour un homme politique, le dilemme n'était pas seulement moral, mais professionnel. Quel homme politique était prêt à passer pour celui qui aurait massacré des innocents ? Dans sa frustration, il tapa du poing sur l'une des consoles. « Si seulement nous savions ce que c'est que le jumeau vert ! S'ils ont donné ce nom à l'opération, cela doit avoir un sens. »
   « L'heure tourne », intervint le chef de batterie. « Nous avons encore cinq minutes pour lancer les missiles sans problème. »
   Le gouverneur se passa une main sur le front. Il transpirait à grosses gouttes. Un moment, il parut incapable de prendre une décision, puis l'urgence de la situation l'emporta sur les considérations politiques. Il regarda le colonel Foluso, qui attendait un ordre, puis fit un signe de tête : « Allez-y. »
   « Pour les trois missiles, lock-in sur les trois astronefs ! » commanda le colonel Foluso. L'ordre avait été donné sans hésitation mais d'une voix altérée. « Nous avons deux missiles en réserve dans le cas où ils auraient le temps de lancer leur fichu engin atomique et où il faudrait l'intercepter. »
   Les mains des opérateurs coururent à nouveau sur les claviers, pianotant une symphonie de mort. Et commença le compte à rebours.
   « Dernière vérification des coordonnées de lock-in. »
   « Missiles armés. »
   « Missiles prêts pour lancement », fit le responsable de la batterie.
   Dans la salle régnait un silence glacé, tendu à l'extrême.
   « Temps utile trois minutes », annonça le chronométreur.
   Les jeux étaient faits.
   Le colonel Foluso serra le poing et ouvrit la bouche.
   Uriel Queta bondit sur ses pieds. Ses yeux lançaient des éclairs : « Le Praséodyme, colonel ! Donnez l'ordre de détruire le Praséodyme ! »
   La femme lui jeta un regard stupéfait, mais hésitait à donner l'ordre. Qeta lui lança un regard suppliant : « Faites-moi confiance, colonel ! Quel idiot j'ai été de ne pas saisir tout de suite ! Praséodyme est le nom d'un lanthanide de la table des éléments de Mendeleïev et signifie précisément en grec jumeau vert, parce que… »
   « Modifier les coordonnées », commanda froidement le colonel Foluso sur un signe de confirmation donné par le gouverneur qui semblait atone.
   « Lock-in – deux missiles sur le Praséodyme », fit le responsable.
   « Feu ! » commanda le colonel.
   Deux doigts pressèrent simultanément deux boutons rouges.
   « Missiles lancés », annonça le chef de batterie.
   Dans la salle se fit un silence mortel.
   Sur l'écran des parois se dessinèrent les lignes rouges des missiles d'interception fonçant vers leur proie. À ce stade, plus personne ne pouvait les arrêter. La tension était à son comble. Uriel Qeta, lui-même, avait beau être sûr de sa décision, il sentit se nouer douloureusement son estomac.
   De longues minutes s'écoulèrent dans cet état d'extrême tension, cependant que la distance diminuait à vue d'œil, puis l'un des préposés à l'ordinateur s'écria :
   « Le Praséodyme vient de lancer un missile ! »
   Un profond soupir échappa à tout le monde. Le danger pour Luna-City était évident, mais tous se sentaient un peu soulagés. Maintenant, le danger était identifiable… et on pouvait y faire face. Ils étaient équipés pour cela.
   « Deux missiles d'interception contre l'engin ennemi ! », commanda le colonel.
   « Lock-in effectué », dit le responsable.
   « Feu ! »
   De nouveau, deux sillages rouges se dessinèrent sur l'écran de la paroi. Tous les yeux étaient rivés sur le tracé des missiles.
   La première collision eut lieu entre l'engin atomique et les deux missiles d'interception partis de la base lunaire. Dans l'espace se développa une nuée lumineuse qui envahit une grande partie de l'écran alors que, dans la salle, s'élevait un cri de triomphe repris en chœur.
   « On les a eus ! » s'exclama Sukyung. Pour la première fois, le visage du colonel se détendit, et la femme se tourna vers le planétologue. « Professeur Qeta… », mais elle n'eut pas le temps de terminer que dans la salle éclataient les applaudissements.
   Les deux autres missiles avaient touché le Praséodyme qui explosa silencieusement, sans éblouissante boule de lumière, à la différence de l'engin atomique.
   Toujours tournée vers le professeur Qeta, le colonel dit : « Je vous remercie, vous m'épargnez la souffrance de vivre avec le remords d'avoir tué les équipages innocents de deux astronefs. » Elle secoua la tête. « Sans vous, j'aurais commis un acte atroce. »
   « Nous aurions commis », rectifia le gouverneur Goran d'une voix mal assurée.
   Uriel Queta ne parvint pas à démêler si, par ces mots, le gouverneur avait vraiment voulu faire allusion aux responsabilités partagées face au risque de tragédie ou s'il voulait souligner, indirectement, que c'était lui qui avait donné son accord pour attaquer les trois objectifs à la fois et que, dans ce cas-là, ce serait à lui que l'opinion publique s'en serait prise. Connaissant le mode de raisonnement tortueux des hommes politiques, Uriel Qeta penchait pour la seconde hypothèse.
   « De toute façon, cela aurait été inévitable », observa calmement le planétologue. Vous n'aviez pas le choix si vous vouliez sauver Luna-City et la vie de milliers de personnes. Mais je vous sais gré de m'avoir écouté. »
   Le commissaire Sukyung leva la main : « Excusez-moi si je vous interromps. Mais je souhaiterais que le docteur Qeta nous explique pourquoi le Praséodyme s'appelle le jumeau vert. »
   « En raison d'une raie verte présente dans son spectre, qui le distingue du néodyme, c'est-à-dire le nouveau jumeau. Ce sont deux éléments de ces terres dites "rares", aujourd'hui mieux connues sous le nom de lanthanides qui, dans la table de Mendeleïev… »
   Le colonel Foluso sourit aimablement. « Il n'est pas indispensable que vous nous donniez une leçon de chimie, professeur Qeta. Puis-je, par contre, avoir le privilège de vous inviter à dîner, dès que les choses seront redevenues normales à Luna-City ? »
   Le planétologue s'inclina galamment : « Avec le plus grand plaisir, belle madame. »

FIN



© Antonio Bellomi. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur. Traduit de l'italien par Pierre Jean Brouillaud. Titre original : « La Vendetta del Gemello verde ».
 
 

Nouvelles
La Flamme verte

29/01/13