La nouvelle


À Marion Lubreac qui me demande toujours d'aller plus loin...


1

   J'étais écrivain public à Avignon depuis quelques années. Ne me demandez pas comment j'en étais arrivé là. Si vous saviez toutes les lettres d'amour que j'avais aidé à écrire ou que ma main avait tracées pour d'autres... Des centaines. Il m'arrivait même parfois de ne plus savoir qui j'étais ni à qui j'écrivais. Sandrine, Laura, Clémentine ? C'étaient toujours de belles inconnues que j'avais rarement l'heur de rencontrer, des femmes fortes ou fragiles qu'il me fallait imaginer... Et puis, il m'arrivait de céder à des requêtes nettement moins attrayantes, de remplir d'austères imprimés, des demandes d'aide sociale, d'assignation ou de divorce. J'avais ouvert un cabinet non loin des remparts, dans une ruelle en impasse dont je tairai le nom. En fait, pour me lancer, j'avais créé une association Loi de 1901 que j'avais développée. Vous n'ignorez pas que je suis aussi écrivain à mes heures, alors, allier le social, le culturel et ma propre nature à toujours rendre service me convenait tout à fait. En plus, j'avais quelques amis à la mairie et au conseil général. Ne croyez surtout pas que j'étais un gentil lèche-cul, simplement ça aidait.
   Mon cabinet « La Licorne » marchait bien. J'avais de nombreuses relations que je m'étais toujours gardé de considérer comme des clients. Certains venaient pour parler simplement avec moi. Ils appréciaient ma disponibilité, ma bonne humeur, et même, disons-le, ma culture. Quant à moi, je prenais plaisir à converser avec eux et surtout à les écouter. Il est vrai qu'ils se confiaient volontiers, particulièrement lorsque je les avais aidés à démêler quelque affaire, sentimentale ou financière. Car il en a toujours été ainsi dans l'histoire humaine : sexe et argent séparent ou relient les êtres ; c'est à la fois un cliché et une redoutable vérité. Ils avouent volontiers leurs sentiments, mais peu leurs désirs, et encore moins leurs ambitions. Pourtant, si vous savez les écouter et leur parler au bon moment, ils vous confieront tout, même la coqueluche de leur dernier marmot !
   Un jour, un homme est entré dans mon cabinet. J'étais en train de classer quelques papiers. Une histoire de modeste importance que j'ai aussitôt mise de côté. Il s'est assis. Je ne l'avais jamais vu. Il était massif, visiblement bien mis. Je veux dire qu'il avait de l'allure et un certain maintien. Ses propos dénotaient une culture de bon niveau. Il est très rapidement entré dans le vif du sujet :
   — J'ai besoin de vous, mais ce n'est pas pour une lettre.
   Il pliait et dépliait le rebord de son chapeau qu'il avait déposé sur ses robustes cuisses. C'était le signe d'une certaine nervosité que j'ai aussitôt tenté de dénouer :
   — Oui, je vous écoute. Prenez votre temps…
   — Voilà, a-t-il dit, je ne m'adresse pas à l'écrivain public, mais plus à l'écrivain tout court. En fait, je m'adresse… aux deux.
   Il commençait à s'embrouiller. Visiblement, il attendait de moi un service important et trouvait mal ses mots. J'ai souvent rencontré ce genre de maladresse. Mon travail d'écrivain public m'a ouvert les arcanes de la psychologie et je sais reconnaître d'emblée les cas plus ou moins difficiles. En général, il faut laisser parler.
   — Oui…
   Mon simple « Oui » l'a rassuré. Un sourire a vaguement éclairé son visage. Il se sentait encouragé et il a aussitôt répliqué. Ses mots se bousculaient :
   — Je veux faire plaisir à ma… femme. Mais pas en lui écrivant une gentille lettre que vous pourriez m'aider à écrire. Non. J'aimerais lui donner quelque chose qu'elle n'oubliera jamais, même après sa mort !
   Là, j'avoue avoir un peu hésité. Avignon est un endroit tranquille. Même les gens de la cité HLM voisine sont tout à fait charmants. Et je n'ai jamais rencontré de cas limite. Enfin, je veux dire, un individu qui voudrait se venger ou quelque chose comme ça. Aucun illuminé. L'homme qui se tenait en face de moi n'avait rien d'un malade mental. Il s'était levé pour faire quelques pas dans mon bureau avant de se rasseoir. Puis il a précisé son propos :
   — Vous êtes écrivain. Je vous demande d'écrire un scénario pour ma femme et pour moi.
   Il ne fallait surtout pas le brusquer. Même si j'avais écrit des histoires, même si je savais plus ou moins faire vivre des personnages, je me sentais tout à fait incapable d'écrire un scénario sur commande. Mes qualités en matière d'écriture se sont jusque-là limitées à aligner des mots et à les arranger au mieux. D'ailleurs, que voulait-il ? Il me parlait de gens vivants et non de personnages ! Un pervers ? Un homme fortuné, d'un certain âge, qui ne savait que faire de son argent et qui, pour surprendre sa femme, avait un beau jour décidé de s'offrir un extra ? J'avais envie de le fiche dehors et, en même temps, il avait attisé ma curiosité. Cet homme, sous ses dehors tranquilles, avait forcément imaginé quelque projet dont il brûlait de me parler. J'en étais à peser le pour et le contre, à me demander ce qui allait se passer. J'ai même espéré que quelqu'un frappe à la porte du cabinet. Un rendez-vous que j'aurais oublié. Mais rien. Alors, j'ai demandé :
   — Quel genre de scénario ?
   Le type ne s'est pas démonté. Il me semblait de moins en moins avenant. Ses sourcils se fronçaient, sa lippe commençait à m'effrayer et son front s'incurvait. Il a dit, ajustant nerveusement le pli de son pantalon :
   — Vous écrivez des histoires pas toujours drôles, non ? Je veux lui foutre la frousse de sa vie !
   — J'espère qu'elle n'est pas cardiaque.
   J'avais jeté ces mots comme une réplique. C'était stupide. J'étais entré dans ce qu'il appelait le scénario. Tout me semblait tellement irréel. Et puis j'ai ajouté, pour temporiser :
   — Lui faire peur, quelle étrange idée de cadeau…
   Le type prenait un semblant d'assurance. Pourtant, son visage avait changé. Ses épaules s'étaient affaissées, ses mains tremblaient. Il me semblait de plus en plus âgé. Dans l'iris de ses yeux, l'ivresse persistait. On l'aurait dit inspiré par je ne sais quelle absolue certitude.
   — La peur, dit-il, c'est ce qui marque le plus une vie. Ce n'est pas le bonheur, oh, non ! Peur et terreur s'imposent sans cesse et sans pitié ! Au moment de mourir, on ne retient que ses peurs : craintes de l'enfance, le soir, quand les bruits sourds de la nuit envahissent votre chambre, peur sacrée à l'approche de l'amour, quand on tremble d'émotion devant le corps de l'autre. Vient plus tard la peur de perdre ce que l'on a conquis : sa femme, son travail, son logis. La peur absurde de perdre un être que l'on aime plus que tout, la crainte permanente de l'échec, de la maladie ; ensuite s'approche celle de la vieillesse clôturée par la mort… La peur, toujours la peur. L'amour n'est qu'un instant, un oasis qui dure le temps d'un battement d'aile. Vous m'aiderez à donner à Émilie la plus grande frayeur ! Celle qui efface toutes les autres…
   Son lyrisme était effrayant. Je ne pouvais cependant m'empêcher de trouver dans ses propos des bribes de vérité. J'avais à la fois connu la douleur et la joie. Dans l'amour, les femmes m'avaient toujours donné du plaisir avant de me lâcher comme un malpropre. Alors, oui, peut-être avais-je souffert autant que j'avais joui, mais je n'avais jamais frôlé la mort d'assez près pour pouvoir me faire une opinion définitive. Pour moi demeurait l'intense plaisir des corps, le bonheur d'être au monde. Que voulait-il dire au juste ?
   L'homme a sorti son chéquier. J'ai regardé ses doigts qui hésitaient à tenir le stylo. Un brillant scintillait à l'annulaire droit. Il a signé Gilles Malthus de la Rampe.
   — Vous allez écrire notre histoire, a-t-il dit. Ça dure depuis trop longtemps. Il est temps que cette gamine me voit tel que je suis. Qu'elle achève son travail dans le Palais des papes. Je n'ai pas comme elle vingt-trois ans ! Je suis une gargouille, hurla-t-il, pourquoi s'acharne-t-elle à me voir comme un prince ? C'est épuisant !
   Ensuite, il s'est levé, s'est dirigé vaille que vaille vers la porte. Ses armoiries se dissipant derrière lui.
   Il m'avait signé un chèque de mille écus !

2

   J'en étais là, incapable de trouver un sens aux propos sibyllins qu'avait tenus cet homme. J'essayais malgré moi de comprendre.
   Sous son chèque, il avait glissé une photo.
   Le visage était agréable. Brune, les yeux d'un noir profond, un air à la fois grave et mutin. C'est vrai qu'elle était jeune. Derrière elle, un mas provençal comme on en voit un peu partout dans la région. La robe des tournesols piquée du rouge des coquelicots. Je m'imaginais mal entreprendre des recherches. L'homme m'avait fourni peu d'éléments et son histoire fleurait bon la fantaisie. Que cette jeunette fût sa femme ne heurtait ni ma morale, ni ma logique. Mais j'avais encore en mémoire ses paroles délirantes et, surtout, l'effrayante mutation de son corps. Il s'était transformé sous mes yeux en moins de dix minutes, passant d'une politesse un peu contrite à la grossièreté la plus évidente.
   Restait le chèque de mille écus, une monnaie qui avait cessé d'avoir cours à la Révolution. Son écriture était élégante, un peu heurtée (il était alors fortement agité). Son paraphe trahissait une personnalité forte, autoritaire. Gilles Malthus de la Rampe était-il héritier d'une fortune plusieurs fois centenaire ? De vignobles ? De murailles ruinées verdissant sous la mousse ? J'ai regardé l'adresse : « 12, allée des Saules, 84480 Lacoste. »
   Allons, bon ! ai-je pensé, en plein dans le village du Marquis de Sade !

   C'était la saison chaude. Le Palais des papes engrangeait des touristes par centaines. J'ai traversé plusieurs salles pour me rendre dans la partie la plus ancienne, celle des Doms. Dès l'entrée, j'avais montré le passe que m'avait fourni Anne. Je ne vous ai pas encore parlé d'Anne. C'est une amie native de la région avec qui j'entretiens une agréable relation. Elle vient parfois me voir à « La Licorne ». Nous parlons de tout et de rien. Souvent de rien… C'est une femme adorable et délicate que je n'ai jamais réellement courtisée. Et c'est sans doûte pourquoi nous sommes restés amis. Quoi qu'il en soit, je n'avais pas manqué de lui parler de mon étrange " client ".
   Anne a lu toutes mes nouvelles. C'est une lectrice compulsive de Stephen King. Elle adore le fantastique et les histoires un peu tordues. Alors, cet homme faisant l'apologie de la peur et semblant surgi du passé, cette commande de scénario... Je lui avais aussi montré le chèque qui l'avait fortement intriguée. Enfin, j'avais sorti la photo que j'avais négligemment glissée sous ses yeux.
   — Après la bête, voici la belle. Il semblerait qu'elle travaille au Palais des papes. L'as-tu déjà vue ?
   Anne était restée songeuse. Elle avait passé les doigts dans les mèches auburn de ses cheveux avant de relever la tête.
   — Oui, elle travaille dans l'équipe de Sylvain Deschamps. À la restauration des toiles du palais vieux de Benoît XII ; tu sais, la partie la plus ancienne. Mais, dis-moi, tu ne vas tout de même pas te lancer dans une enquête. Ce type est un original…
   — C'est ce que j'ai immédiatement pensé. Mais quelle belle histoire ! Les éléments rationnels ne manquent pas. Ce type existe bien. J'ai fait des recherches sur Internet. Cinquante-sept ans, médecin à Lacoste, issu d'une grande famille…
   Anne m'avait longuement regardé, comme mesurant l'espace qui nous séparait encore. Elle avait allumé une de ses cigarettes light avant de lancer, sur un air faussement détaché :
   — Je suppose que tu as besoin de moi…
   — Oui, il me faut quelque chose d'officiel, genre passe ou autre. La présidente du conseil d'administration du Palais n'est-elle pas une tendre amie ?
   J'avais aimé son sourire un peu lointain. Comme si elle effleurait mes lèvres sans les toucher, ajoutant un brin d'indicible à notre amitié.
   — La belle te plaît, c'est ça ? Je te trouverai son nom. En revanche, méfie-toi de la bête. Et surtout, tiens-moi au courant…
   La salle Benoît XII. Dans l'espace fermé au public, l'équipe était là qui s'activait sur d'immenses toiles. Enfin, non, les toiles n'étaient pas toutes démesurées. Certaines silhouettes œuvraient sur des tableaux de taille plus modeste. J'ai demandé à voir Émilie Desgrange. C'était le nom que m'avait fourni Anne. Un type vêtu d'une blouse chamarrée s'est quasiment jeté sur moi. Il avait des allures de grand-duc, une fine moustache et un accent épouvantable.
   — Vous ne pouvez pas venir comme ça, même avec toutes les autorisations du monde ! Mon équipe travaille !
   On eût dit Léonard de Vinci en personne. J'ai pris la posture la plus humble que j'ai pu trouver pour dire :
   — Pardonnez-moi, je cherche Émilie. Je veux juste parler avec elle quelques minutes.
   Il s'est calmé.
   — Bon, O.K. Là-bas, numéro 6 : le traitement des déchirures au fil à fil. Mais pas plus de cinq minutes, hein !
   Son auguste doigt désignait un espace isolé par des bâches de couleur et numéroté de grands chiffres imprimés au pochoir. Je me suis approché, évitant les flaques de décrassage, les pots de vernis, de mastic et autres matériaux de rentoilage. Pour une prise de contact, c'était réussi ! Elle était accroupie. Je la voyais de dos. Elle portait une robe légère de couleur vert olive. Ses pieds étaient nus, solidement ancrés au sol. Des cheveux noirs coulaient entre ses reins. J'avais envie de voir son visage. Je me suis encore approché. Léonard de Vinci m'observait, l'air de rien. À croire qu'il avait déclenché son chrono. Enfin, j'ai dit, parlant fort pour dominer le bruit :
   — Émilie ? Je dois vous parler. Votre mari…
   Je revois le lent mouvement de ses hanches. La rotation de ses cuisses et de son dos. Puis son visage, enfin. Elle ne semblait pas surprise. Je découvris sa voix :
   — Il est venu vous voir, n'est-ce pas ?
   J'étais incapable de parler. Mes yeux fixaient la toile que ses doigts, quelques secondes plus tôt, restauraient. C'était lui ! Immense. Sa tenue était magnifique. Les ors et les pourpres, et l'argent de son sabre affichaient une valeureuse noblesse. Mes connaissances en histoire laissent à désirer, mais je m'imaginais face à une figure importante. Peut-être un chevalier ou un héros du moyen-âge. Le peintre avait saisi son visage jeune, d'aucuns diraient son auguste figure. Je lui donnais à peine vingt ans. Son habit était déchiré au niveau du ventre, comme augurant une méchante blessure. Mais non, c'était la toile qui avait subi les outrages du temps et qu'elle, Émilie, réparait avec patience. J'imaginais ses doigts renouant les fils anciens, restaurant les dommages et ravivant, çà et là, une couleur, une nuance.
   Le fil dans la toile, le fil du temps.
   — Oui, dis-je, je l'ai vu. Mais, pardonnez-moi, il ne peut être que le descendant de celui que vous êtes en train de... Et puis sa demande insensée, cette idée d'écrire votre histoire...
   J'étais incapable d'en dire plus. Le flux des mots se tarissait. Elle me regardait. Je ne trouvais dans ses yeux noirs rien à quoi m'accrocher. J'avais envie de hurler. Mon corps tremblait. Enfin, elle a parlé :
   — Ce n'est pas lui qui a eu cette idée. C'est moi qui vous l'ai envoyé. Gilles sera incapable de faire quoi que ce soit tant que je n'en aurai pas fini avec le portrait de son ancêtre. Comprenez-vous ? Je dois réparer. Et vous, vous devrez m'écouter. Venez demain midi au 12, allée des Saules. Je serai là.
   Alors son corps s'est à nouveau tourné vers la toile. Ses épaules dénudées, la couleur miel de son cou… J'ai compris que j'allais devoir aller jusqu'au bout, trouver une histoire qui la séduirait.

3

   Le 12, allée des Saules. Midi sonnait à l'église. Ma voiture a craché les restes de ses maigres ressources. Il était plus que temps d'en changer. Quant à moi, j'avais touché le fond. J'avais appelé Anne sur son portable, mais elle était en réunion. Vous savez, le genre de truc qui fout les boules et qui vous fait penser que la vie est mal faite, que décidément la journée est fichue... Le mas ressemblait à celui de la photo. Je reconnus les tournesols, la robe moirée des coquelicots. J'ai fait quelques pas dans l'allée avant d'appeler :
   — Émilie, où êtes-vous ?
   Elle est immédiatement apparue. Je ne dirais pas qu'elle surgissait de nulle part, mais, visiblement, elle m'attendait. Tout son être souriait. Elle m'invita à la suivre sous ce qui se révéla être une tonnelle, un endroit ombragé fleurant bon le pin et les cigales. J'étais aux anges, oubliant tout à coup mon pénible voyage et reléguant mes craintes. Nous nous assîmes autour de la table et déjà elle emplissait les verres qu'elle avait préparés. De l'eau fraîche coulait. Je n'avais de regard que pour ses bras. Cet être semblait habité par la grâce. Avant elle, je n'avais jamais ressenti une telle impression. C'était comme si tout devenait facile, comme si je la connaissais depuis toujours. Dans mon verre, l'eau épousait la clarté du cristal. J'ai cependant rompu le silence. Il fallait dire quelque chose.
   — Émilie, j'ai du mal à comprendre…
   Je n'avais rien trouvé de mieux que ces mots pour l'encourager à parler et pour délier ses lèvres. Après tout, ne m'avait-elle pas convié à venir l'écouter ?
   — Oui, a-t-elle dit. Tu veux connaître la clé du mystère… – ça vous ennuie si je vous tutoie ? » Comme je l'encourageai, elle poursuivit : « C'est normal. Gilles et moi ne sommes pas des amants ordinaires. Il faut parfois voir les choses autrement. La vie n'est pas une succession de vérités toutes faites. D'ailleurs, tu le sais. Tes contes m'ont charmée. Et c'est pour cette raison que je t'ai envoyé mon mari. »
   Bon sang ! Une gamine me parlait et j'étais pétrifié, incapable de trouver une réplique digne du moindre intérêt. J'avais envie de les voir, elle et lui, et de confronter leurs propos. Où était-il, ce Gilles Malthus de la Rampe, médecin à Lacoste, héritier d'un ancêtre que la belle Émilie rafistolait de ses doigts dans la salle Benoît XII ? J'ai avalé une gorgée d'eau, puis j'ai lancé :
   — Où est-il ? Je veux le voir. Il m'a parlé de la peur, de la terreur, comme s'il voulait vous faire vivre quelque chose d'épouvantable. La peur de sa vie, m'a-t-il dit. Vous ne désirez tout de même pas vivre ça !
   Elle a souri. C'était un sourire triste qui n'avait rien à voir avec l'être lumineux qu'elle m'avait jusque-là montré.
   — Qu'en sais-tu ? Crois-tu que les anges n'ont pas de temps à autre envie de connaître autre chose et de se pervertir un peu… De goûter au fruit défendu, de poser leurs lèvres sur ce qui, de tout temps, leur a été interdit. J'ai envie d'avoir peur ! J'en ai assez d'être bien, de toujours faire plaisir. Mes mains s'épuisent sur cet ancêtre jeune et beau. Chaque jour, je le cajole, mais il s'obstine. Il ne bande pas ! Sa queue reste morte quand je rêve de la voir s'épanouir dans ma bouche, ou au plus intime de mon ventre. La queue de Gilles ou celle de son ancêtre, peu m'importe...
   Ses lèvres se tordirent pour marquer son dépit. J'étais surpris par la fureur que je voyais monter en elle, par son vocabulaire, par sa hargne à la limite du vulgaire. Elle poursuivit :
   — Je rêve qu'elle se raidisse, qu'elle envoie dans ma gorge sa semence maudite. Sais-tu combien de morts ce fier salaud a pétris dans la tombe ? Des centaines ! Pour la plupart des gueux, des routiers armés de bâtons ridicules… Je veux le tuer, réduire sa faim de mort, prendre toute sa semence et la cracher. Je veux assécher son gland avant qu'il engendre. La peur de ma vie serait d'échouer, que ce monstre résiste et qu'il ne bande plus jamais. Imagine son engeance jusqu'à Gilles, tous comme lui. Des salauds enfantant des meurtriers jusqu'à la fin des temps...
   — Où est-il ? Où est Gilles ?
   J'avais crié, rompant le fluide curieusement tranquille de ses paroles. J'avais envie que tout s'arrête, qu'on en revienne au tout début, quand elle m'avait versé de l'eau, ou encore quand celui que j'avais baptisé Léonard de Vinci m'avait montré l'endroit où Émilie était accroupie. Son visage s'est assombri. Elle a simplement murmuré :
   — C'est impossible. Trop fatigué. Il est en phase de léthargie.
   — Comment ?
   Elle se carra dans sa chaise, croisa les jambes, et posa un coude sur la table.
   — C'est un peu compliqué, dit-elle. Tu l'as vu quand il était au mieux, mais il va parfois très mal. Il progresse par cycles…
   Je n'y comprenais rien. Mais je n'avais pas oublié qu'il m'avait montré au moins deux visages.
   — Par cycles ?
   — Oui. Reprenons les choses au début. Gilles est issu d'une grande famille. L'ancêtre dont tu as vu le portrait se nomme Arnaud de la Rampe, mais il y en a eu d'autres avant lui, et tout aussi illustres. Il appartenait à la confrérie Résurrection de Jésus, un ordre plus ou moins secret au Moyen Âge, à la fois guerrier et religieux, comme… les Templiers, pour faire simple. À l'époque, c'était monnaie courante. De nombreux ordres se disputaient la place, ou plutôt le pouvoir, l'argent, la gloire auprès du roi ou du pape, mais aussi le savoir. Notamment le savoir occulte. Dans l'héritage qu'a reçu Gilles, outre certains titres, certaines propriétés plus ou moins ruinées pendant la Révolution, il y avait des manuscrits très anciens, des incunables que mon mari a étudiés. Comme tu le sais peut-être, il est docteur en médecine. La thèse qu'il a soutenue dans les années soixante-dix traitait du pouvoir de certaines plantes sur le corps humain. C'était la mode du retour à la nature, de l'homéopathie et de l'écologie… Il avait puisé dans les manuscrits suffisamment d'éléments pour défendre une théorie originale. Mais il n'en était alors qu'au tout début... Il avait en tête de reconstituer un philtre. Certaines plantes avaient disparu, d'autres étaient affublées de noms imaginaires qu'il n'était pas facile d'identifier. Tu sais, les alchimistes prisaient fort les énigmes et transmettaient leur savoir sous forme de paraboles… Moi qui ai étudié l'histoire de l'Art, j'en sais quelque chose ! Je n'ai rencontré Gilles que bien plus tard et l'ai aidé dans la poursuite de ses travaux…
   Émilie se rendit alors compte que son préambule était un peu long.
   — Si nous mangions quelque chose ? dit-elle. Tu n'as pas faim ?
   Elle se leva, virevolta tel un oiseau. Je la suivis dans la cuisine.

   Nous avions réuni toutes les richesses que le frigo contenait : salade, tomates, olives, restes de poulet froid. Nous avions porté notre butin sous la tonnelle, coupé, tranché et réparti l'ensemble dans deux grandes assiettes. Pour ce qui était de la boisson, j'avais trouvé un vin du Lubéron que je versais très largement. Émilie riait pour un oui, pour un non. Sa chemise par moments s'ouvrait mais je détournais les yeux. J'avais décidé de ne rien brusquer. Elle avait un solide appétit, parlait du temps et des curiosités d'une chapelle qu'elle avait visitée la veille, s'émerveillait de la saveur d'une pêche, du parfum d'un brugnon. C'était un merveilleux moment. Pourtant, au moment du café, je ne pus m'empêcher de revenir au sujet qui me préoccupait. À savoir Gilles. En fait, j'étais curieux de connaître la suite. Je ne faisais pas encore le lien entre cet homme d'un certain âge et cette charmante jeune femme à qui j'aurais plus volontiers accordé le rôle de fille. Mais n'étais-je pas un peu jaloux ? J'avais à peine quarante-deux ans et Émilie m'émerveillait. Nous avions, l'un comme l'autre adopté le tutoiement.
   — Si nous parlions de cet ancêtre, ai-je dit. Quand je t'ai vue accroupie au pied du portrait, j'ai pensé que tu renouais les fils, ou plutôt le fil, le fil du temps, comme si tu refermais quelque ancienne blessure…
   Émilie a fait dans l'air un geste avec la main.
   — C'est une image très poétique, mais c'est exactement ça ! Tu n'as pas idée de la durée, de la patience que ce travail demande. C'est un véritable exercice qui n'a rien à envier à la méditation, ou au yoga. Je suis en permanence ailleurs, hors du temps. Je perçois d'étranges scènes issues du passé. Parfois, j'oublie même dans quelle époque je vis. Gilles va plus loin : il dit que je restaure le corps glorieux de son ancêtre, que mes mains referment ses sales blessures et réparent son karma, que je vais rendre possible ce qu'il espère depuis toujours.
   — Et lui, que fait-il ?
   — Gilles a cherché pendant des années. Il cherche encore et ne renoncera jamais. Comme je te l'ai dit, il a étudié les manuscrits, retrouvé certaines plantes. Mais pas seulement des plantes. Il était aussi parfois question d'animaux au nom étrange, de substances qu'il fallait associer, et même de formules rituelles… Il a dû faire synthétiser le principe de certaines molécules en finançant un labo privé. Un travail de fourmi ! Il a enfin mis au point son philtre, un liquide trouble et rosâtre qui ressemble à du sang et qu'il a avalé devant moi. Je n'ai pas oublié sa première tentative…
   Son visage s'assombrit. Des larmes perlèrent sous ses paupières. Ma main prit la sienne pour l'encourager à poursuivre.
   — J'ai vu son visage s'éclairer, rajeunir. C'était comme s'il retrouvait ses vingt ans ! Je l'ai embrassé. Sa peau était douce et fine. Son corps reprenait forme, s'affinait. Il m'entraînait vers le lit… Et puis, je ne sais plus. Mes yeux se sont posés sur son ventre. Et alors j'ai hurlé. Des vers gros comme le doigt s'agitaient dans ses entrailles. Il m'a repoussée violemment en criant : « Ne regarde pas ! C'est un échec. Il faut recommencer ! »
   Mon Dieu ! J'avais écrit des scènes épouvantables et produit des nouvelles qu'on disait effrayantes, mais je n'aurais jamais imaginé qu'une telle horreur pût exister dans notre monde. Comment n'était-elle pas devenue folle ?
   Émilie poursuivit :
   — Il a recommencé l'expérience plusieurs fois. Son corps rajeunissait, mais toujours les larves étaient là, s'agitant dans le labyrinthe de son abdomen, glissant sournoisement vers moi. Et puis un jour, au cours d'un vernissage, j'ai rencontré Sylvain Deschamps qui m'a parlé d'une toile ancienne qu'il avait repérée chez un particulier. Cette toile faisait partie d'une collection que le Palais des papes venait d'acquérir et qu'il était chargé de restaurer. Je sortais des beaux-arts, avec, en poche, un diplôme honorable. Quand il m'a montré la toile, j'ai immédiatement reconnu l'ancêtre de Gilles. La ressemblance était hallucinante. J'en ai parlé à Deschamps qui n'a pas accordé la moindre importance à mon propos. En revanche, il a beaucoup insisté sur la détérioration du tableau. Surtout la partie basse. L'outrage du temps, un séjour trop long dans une pièce humide, mal aérée ? Un travail de plusieurs mois était nécessaire. Il cherchait de petites mains pour la restauration des toiles dont il venait de me parler. J'ai immédiatement signé ! Quand j'ai tout raconté à Gilles, il s'est exclamé : « Ainsi le lien sera restauré. Grâce à toi, je serai lui ici et lui sera moi dans son temps. Tout ce qui est écrit est donc vrai ! » Il semblait transformé et me prit dans ses bras avant d'ajouter : « Tu devras parfois me laisser dans la biostase, le temps qu'il revive lui aussi. C'est le prix à payer ! » Alors, il m'a montré la crypte…
   — La crypte ?
   J'imaginais un endroit macabre colonisé par les rats, où s'agitaient des esprits malfaisants, des créatures nocturnes, avides de tout détruire, comme j'en avais rencontrées dans les récits de Lovecraft. Mais j'étais encore loin de ce qui allait suivre. Émilie m'expliqua :
   — Gilles avait fait aménager les caves en secret. Il me confia qu'il avait fait construire des tombeaux. D'abord le sien. Je t'ai parlé de cycles. C'est là qu'il se ressource dans une mort apparente, dans la léthargie, et communie avec son ancêtre. Il ne faut surtout pas le déranger. En période ordinaire, il remonte vers ma chambre. Là, je l'attends. Comme je te l'ai dit : nous ne sommes pas des amants ordinaires. Nous travaillons ensemble à la même œuvre, lui avec son philtre et moi avec mes mains. L'ancêtre doit être parfait, ne produire aucune larve. Sa queue doit être jeune, raide et bien montée. Il doit me pénétrer plusieurs fois sans faillir et me faire jouir, sinon Gilles le paiera ; il devra tout recommencer, retourner à ses chers grimoires, recomposer ses philtres, et payer de nouveaux chercheurs… J'ignore ce qu'il a enseveli dans les autres tombes. Peut-être les os ou les dépouilles d'anciens guerriers, des malandrins, des moins que rien tailleurs de chair, comme on disait au Moyen Âge. De la plèbe issue des grandes compagnies. C'est sa garde rapprochée. Il y a consacré beaucoup de temps, passant au crible tous les cimetières de la région, les musées, les cloîtres et autres ruines. La peur qu'il se promet de me faire vivre, je n'en ai pas la moindre idée, mais il m'a déjà fait passer par tant d'horreurs…
   Je me sentais petit, minable, semblable à un insecte. Mon imagination battait de l'aile. Qu'aurais-je bien pu imaginer pour mériter les mille écus qu'un jour un homme m'avait promis, paisiblement assis dans mon bureau de « La Licorne » ? La femme qui était en face de moi était-elle bien réelle ? Et que penser de ses paroles ? Était-ce un délire que son esprit avait au fil des jours structuré ? J'en étais là, à contempler stupidement son visage et ses mains que le jour déclinant nimbait d'ombres mouvantes. Elle aussi me regardait. Qu'attendait-elle de moi ? Pourquoi m'avait-elle choisi ? Et qu'avais-je donc de si particulier ? Elle sourit. J'eus l'impression qu'elle avait lu dans ma pensée. Je l'ai vue se lever.
   — Il ne va pas tarder à sortir de la stase finale. J'ai achevé la restauration du tableau de bonne heure ce matin. Il faut un scribe. Le fil du temps est désormais passé entre tes doigts. L'histoire d'Arnaud, de Gilles et d'Émilie, c'est toi qui l'écriras plus tard. Et tu le feras bien. Tu sais à la fois écouter et entendre. Maintenant, viens, le moment est venu. Je vais te le montrer.
   Le jour commençait à s'éteindre. Émilie empoignait ma main.

4

   Nous sommes descendus dans les caves. Elle avait allumé une lampe torche qui éclairait, vaille que vaille, l'escalier de pierre. Nous descendions vers je ne sais quelle révélation. Moi, j'avais dans l'idée de remonter là-haut et de sauter dans ma voiture, de démarrer, et adieu ! Mais c'était impossible. Sa volonté farouche me menait là où elle voulait. Elle n'avait pas lâché ma main et me tirait. Nous entrâmes enfin dans une pièce étroite, une sorte de crypte où la torche éclaira ce qui ressemblait à un sarcophage. Émilie écarta le couvercle de pierre. Une odeur forte assaillit mes narines. J'eus tout à coup envie de vomir. Tout ruinait ma pensée : Gilles, mon étrange "client", sa femme et leur folle histoire, cet être que je ne pouvais m'empêcher de percevoir comme un être distinct, cette autre Émilie qui m'ouvrait les portes d'un monde insoupçonné.
   Je reconnus Gilles Malthus de la Rampe. C'était bien lui. Un être simple, comme vous et moi, et qui ne semblait rien demander d'autre sinon qu'on lui fichât la paix. Il dormait, paisiblement allongé. Son veston avait souffert de l'appétit des parasites et des cafards. Son pantalon s'effilochait sous la ceinture. Je l'imaginais se levant de temps à autre pour aller faire ses courses en ville. Mais j'avoue n'avoir rien imaginé de plus. C'était une ultime tentative d'humour noir. Je ne croyais plus à rien.
   Tout à coup, la langue d'Émilie s'est emparée de ma bouche. Elle s'était collée contre moi et ses mains fines me caressaient, cherchaient mon sexe et le trouvaient... Elle semblait prise d'un appétit féroce. Était-ce l'endroit qui l'inspirait ? Ou peut-être le corps faisandé de son mari ? En tout cas, elle ne cessait de répéter à mon oreille : « Viens, viens… » J'arrachai sa chemise, embrassai la pointe de ses seins ronds. Sa peau de miel sentait bon. Mon sexe me faisait mal tant il était tendu. Fébrile, elle déboucla la ceinture de mon pantalon. Je l'aidai comme je pus. J'avais saisi ses fesses, la forçant plus ou moins à s'asseoir sur la tombe entrouverte. Son souffle contre mon cou était brûlant. « Viens, oui, viens… » Elle replia une de ses jambes sur mes reins. Je trouvais enfin une moite et délicieuse issue entre ses cuisses, la pénétrais. Alors, elle râla, enfonça ses ongles dans ma nuque et nos bouches se prirent à nouveau furieusement. Dans la faible lumière que diffusait la lampe, son corps s'extasiait. Plus elle criait, plus la vigueur de mon sexe s'affirmait, voulait aller plus loin. Son corps avait presque basculé sur le mort mais elle n'y prenait garde. Sa bouche quitta la mienne, ses mains prirent mon visage et le puits de ses yeux hurla : « Maintenant ! » Dieu, qu'elle était belle ! Toute les chairs de son ventre empoignaient mon gland comme si elles craignaient qu'il se retirât. Il n'en avait pas la moindre envie et revenait encore et encore. Enfin tout explosa. Elle poussa un râle qui résonna en écho dans les caves. Amplifié par les voûtes, son cri de bonheur tournait et revenait comme le bruit de l'orage. Le couvercle du sépulcre bascula et tomba. Gilles Malthus de la Rampe se dressait, entouré d'ombres, et ses mains saisissaient la gorge d'Émilie. Sa voix alors s'éleva. C'était une voix rauque, profonde, solennelle :
   — Il est temps d'en finir ! Si elle veut du plaisir, nous allons lui en donner !
   Pendant qu'il éructait, j'entendais d'étranges bruits. Des raclements pierre contre pierre, comme si d'autres tombes s'ouvraient dans d'autres caves toutes proches. Après avoir donné toute ma vigueur, je me sentais faible, paralysé devant l'horreur. Il a repoussé Émilie vers moi et s'est levé.
   — Venez, venez tous ! Vous pouvez la baiser !
   Alors, ils surgirent de partout, des êtres sales, répugnants, qui se ruèrent sur elle. Leurs armures s'entrechoquaient. Certains brandissaient sabre ou épée, d'autres s'avançaient, sexe tendu, qui serti de métal rutilant, qui armé de lames ou de piquants pour lacérer sans pitié ses cuisses et son ventre. Elle hurlait d'horreur et jouissait à la fois, ange et femelle que je venais d'aimer. Ils se bousculaient et se frappaient pour la toucher. Certains tombaient en gémissant, puis se relevaient. Leurs visages olivâtres n'avaient rien d'humain. C'étaient de véritables bêtes entraînées pour piller et violer. Émilie hurlait, pénétrée et frappée de toutes parts. Ses yeux noirs me cherchaient. Et l'autre qui criait :
   — La peur de ta vie ! C'est la peur de ta vie !
   Je lui ai écrasé la tête avec la masse que l'une des créatures avait abandonnée. Puis, faisant tournoyer l'arme, et l'abattant sur les pauvres types qui se dressaient devant moi, je tentais de saisir Émilie pour l'entraîner vers l'escalier. Mais c'était impossible. La peur avait figé son corps qui tout entier hurlait d'effroi ; les traits cendreux de son visage me suppliaient de partir et de sauver ma vie. Le fil du temps s'amenuisait, et je dus encore batailler, me frayer un chemin vers les marches du second escalier, celui qui remontait vers la pinède. Le brouhaha était épouvantable, des odeurs répugnantes emplissaient mes narines. Les muscles de mes jambes me portaient vers le haut. Je craignais à chaque pas de recevoir un traître coup d'épée dans le dos qui m'aurait déséquilibré, fait dévaler les marches et retomber dans l'horreur. J'avais perdu tout sens de la réalité.
   Enfin, l'air frais du dehors frappa mon visage.

   Le ciel était clair et la lune amicale. Je cherchai ma voiture sous les pins. Quelque chose n'allait pas, mais je ne trouvais pas encore quoi. Rien ne m'était familier… Mon instinct me poussait à chercher le chant des cigales, la fraîcheur si particulière du soir. Mais il n'y avait plus rien ! Ni voiture, ni pins ! C'était comme si j'avais mis le pied dans un monde décalé où rien ne répondait à ma mémoire. Mes yeux, mon corps n'identifiaient aucun repère, aucun signe qui fasse dire en retour : « Je suis là ! Ici et pas ailleurs ! Dans un endroit que je connais – putain ! – et où je suis déjà passé. » Je regardais autour de moi. Des bâtisses endormies, une fontaine. Le 12, allée des saules n'était plus qu'un vague souvenir. J'avais échoué dans un village dont j'ignorais le nom, et qui n'était visiblement pas Lacoste. Et alors…
   Alors, j'ai fouillé dans les poches de ma veste. Le mobile avait disparu. Plus question de joindre Anne. Je me suis mis à pleurer. C'était comme si le dernier lien avec ma vie d'avant venait de déclarer forfait. Anne… Je l'imaginais, dormant paisiblement dans son loft de la rue des Teinturiers s'il existait encore. Avait-elle seulement écouté le message que j'avais laissé sur son répondeur ? Alors, j'ai commencé à réfléchir.
   Gilles était mort. Je me souvenais. J'avais saisi l'arme qu'une des créatures avait laissé tomber. C'était une masse ou un fléau, une boule de métal hérissée de lames et de piquants, reliée par une chaîne à un manche de bois tenant bien dans la main. Son crâne avait explosé. En détruisant, à travers sa personne, des éléments transmigrés de son ancêtre, avais-je bousculé l'histoire ? Cette simple hypothèse me convenait pour le moment. Les paroles d'Émilie me revenaient en mémoire : « Sais-tu combien de morts ce fier salaud a pétris dans la tombe ? Des centaines ! Pour la plupart des gueux, des routiers armés de bâtons ridicules. » Après tout, j'en avais peut-être sauvé quelques dizaines.
   Restait à découvrir l'étendue du désastre…


FIN


© Jean-Pierre Planque. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur.

 
 

Sous la neige

16/12/09