La nouvelle




À Billy, Circé, Pimprenelle, Martin, Lulu, Miss Tic et Lilou, qui me consolent souvent de n'être qu'humaine.


   Dans les montagnes où je suis né, on raconte aux enfants que, le soir de Noël, la Passeuse de Lumière, qui conduit les âmes des Enfers au Cieux, descend sur la terre. Elle y choisit les plus désespérés des hommes ou des femmes qu'elle a pu rencontrer, les plus solitaires, les plus affligés, et leur fait un présent. Oh, une toute petite chose, un truc insignifiant – en apparence – qui transforme leur vie à jamais. Heureux ceux qui la croisent, sans s'en douter.

   « Je suis complètement maso. » C'est ce que je me suis dit en poussant la porte, mon sac de linge sous le bras. Et puis encore : « J'en ai rien à faire de Noël ! Qu'ils aillent tous se faire voir ! » Pas une âme. Les lieux étaient vides. Juste un séchoir abandonné qui continuait à tourner. À travers le hublot, torchons et serviettes s'effilochaient de couleurs incertaines. Au-dessus, une guirlande argentée tentait d'égayer l'atmosphère. Contre le mur de gauche, les machines sagement alignées. Une vapeur dense noyait la pièce, l'odeur de chaleur et de poudre à laver.
   J'ai ouvert un lave-linge et y ai fourré mes frusques plus ou moins sales, en évitant, très soigneusement, de réfléchir. J'ai versé la poudre, inséré les pièces, appuyé sur le bouton « marche » et me suis vautré sur le premier siège, devant la vitrine, les jambes étendues devant moi avec, comme horizon, le bout de mes Nike usées.
   J'avais à présent tout le loisir de regarder au fond des yeux le néant de ma vie sociale. De ma vie en général. Depuis que j'avais trouvé ce job, à la morgue des Batignolles, les potes, les amis et les connaissances s'étaient carapatés. On n'aime pas ceux qui manipulent les cadavres, faut croire. Mais faut bien quelqu'un pour le faire.

   En levant la tête, j'aurais pu voir la rue du Delta s'embrumer. Après le crachin, un solide brouillard avait noyé le quartier. À peine si on voyait encore les néons clignoter. Aux arbres s'accrochaient des ampoules colorées. Des nœuds-nœuds rouges s'accrochaient aux fenêtres et, le long des façades, grimpaient ici et là des Père-Noëls pressés avec leur hotte chargée. La nuit était tombée. Les rideaux de fer s'abaissaient, les piétons désertaient la Ville, pressés de rentrer réveillonner, devant un sapin vert doucement luisant, au milieu des cris des enfants.
   Et moi, sur le siège jaune citron de mon lavomatique, j'attendais la fin du lavage coton éco à quarante degrés. Désœuvré, je chantonnais. La soledad… tu parles ! On y est pile poil, mon gars !
   Depuis les petites heures, j'avais cette musique dans la tête. Sin sentido, de Cáceres, un fado bien triste. Un rythme lent, des paroles rauques que j'imaginais désespérées. Je ne connais pas le Portugais. Peu importe, en fait… Je ne parvenais pas à m'arracher ça de la tête. Te quiero… c'est un fait. Mais tu t'es cassée, ma belle. Il a suffi d'une nuit, la première, je ne sais pas où ça a merdé… tu es partie sans laisser d'adresse, sans laisser d'autre trace dans ma vie. Juste un vide.
   Je reste seul, avec plus personne à qui faire la gueule.1

   Et je suis là comme un con, un soir de Noël ordinaire dans un lavomatique désert, histoire de boire la coupe jusqu'à la lie. N'empêche, tant qu'à toucher le fond, autant que ce soit dans l'endroit le plus glauque de la zone urbaine.
   Après, quand tu t'es bien apitoyé sur toi-même et tes petites misères, t'as plus qu'à donner un coup de pied pour remonter à la surface. Ouais… Plus facile à penser qu'à faire.
   J'ai mariné mes idées noires durant l'heure et quart consacrée au lavage, à l'essorage, plus une vingtaine de minutes pour les deux séchages.
   Avant la fin du cycle, je me demandais déjà, non sans angoisse, ce qui se passerait, après… Rentrer poser mon paquet et ressortir traîner rue des Abbesses ?… mais un 24 décembre, fallait pas compter trouver autre chose dans les bars, que des zonards. Des alcoolos stade final, des paumés de tout poil. Les autres, bien au chaud, dans leurs appartements illuminés. La télé allumée. Cotillons et bolduc, papiers chamarrés déchirés à la hâte. J'ai repensé aux sapins de mon enfance. J'aurais voulu, à ce moment-là, croiser une de ces bonnes fées des légendes qui vous tire, le temps de faire trois vœux, de votre caca ontologique. Mais je n'aurais peut-être pas su quoi souhaiter, à ce moment-là…
   J'ai décidé de ne pas penser. De vivre une minute après l'autre, on verrait bien après.
   J'ai chopé mon paquet et repoussé la porte. Le vent s'est engouffré, glaçant les os et congelant les idées.
   Il me restait trois marches avant de me décider sur ce que j'allais faire pour passer la soirée. Tout bien considéré, me fourrer au pieu, fermer les yeux, laisser la terre tourner n'était pas une mauvaise idée…

   Un mouvement, à mes pieds, quelque chose de furtif. Une forme imprécise… Un gaspard, je me suis dit.
   Des rats, il y en a plein la Ville, ils sortent à la nuit pour becqueter tout ce qui passe à leur portée. Il paraît qu'ils sont rusés, que ça tient à très peu de choses qu'ils ne soient en haut de la chaîne alimentaire… Et eux, au moins, même la nuit de Noël, ils sont occupés – question de survie. Eux, ils ont envie de survivre.
   Je me suis penché, pour y regarder de plus près.
   Non, c'était pas un rat, plutôt un chaton, à ce que je pouvais en voir. La petite bête tremblait, tassée au pied des marches.
   — Qu'est-ce que tu fous là, toi ?
   Au son de ma voix, ça s'est tassé, poil hérissé, ça a craché. Tu parles d'une intimidation. Pas plus gros que mon poing, le bidule. Le dos noir et le ventre blanc, de longues chaussettes claires, des yeux effarés couleur d'ambre. Mignon, somme toute, quoi qu'un peu maigre. Et pas vieux, deux ou trois mois, à vue de nez.
   Doucement, j'ai avancé la main, histoire de voir si ça allait griffer. La bestiole l'a reniflée et puis, tout doucement, s'est mise à me lécher l'index d'une langue râpeuse. Ça ne demandait qu'à être rassuré.
   Moi, je me sentais bizarre. Un peu vertigineux. Une houle, lentement, se levait au niveau du plexus solaire.
   La soledad… beuglait Cáceres dans ma tête.
   — Toi aussi, t'es tout seul ? Elle est où, ta mère ?
   Ça n'avait pas l'air bien farouche. Alors, j'ai pris le truc dans mes bras et ça s'est blotti contre ma parka.

   C'est là que j'ai fondu, fondu tout entier, emporté par une vague chaude qui m'a rempli les yeux de larmes. J'ai serré contre moi la bestiole à moitié apeurée, si décharnée que je pouvais sentir ses côtes. J'ai pris mon sac de la main gauche, et je l'ai emportée, avec moi, comme ça, encore un peu tremblante, en cette nuit de Noël bizarre. Je marchais vite. Comme si je n'avais jamais rien eu de plus précieux dans l'existence ; comme si un miracle venait d'arriver. Un tout petit miracle, mais juste assez pour commencer à espérer.

   Arrivé au 9 bis, le petiot n'avait toujours pas bougé. Je l'ai posé doucement dans l'entrée. Lui ai fait les honneurs du studio-kitchenette que je partageais avec mes puces. Tandis que le chaton reniflait partout, les moustaches frémissantes, j'ai ouvert une boîte de sardines, posé une écuelle d'eau par terre, préparé une caisse de fortune avec une bassine, du journal déchiré. Pour ce soir, ça irait, et demain on verrait.
   Il s'est pointé dans le coin cuisine. Il a levé vers moi ses yeux dorés. J'ai tendu la gamelle.
   — Tu es chez toi, maintenant, mon gars !
   C'était affamé, ça ronronnait comme un ULM en mangeant, au risque de s'étouffer. J'ai avalé un truc de mon côté, sans le quitter du regard. Sans jamais me demander ce que j'allais faire de ce cadeau inattendu qu'on m'envoyait. Dans ce que j'appelais mon « chez moi », il semblait parfaitement à sa place.
   Après ce très frugal repas de réveillon, j'ai chopé la chose pour la retourner, regarder sous la queue à tout hasard… Une femelle… c'était bien ma veine. J'ai jamais réussi à en garder une. Le Je t'aime bien, tu sais, Matthieu, mais… qu'elles finissaient toutes par prononcer d'un ton faussement affligé. Avant de se casser.
   Enfin, peut-être que celle-ci ferait mentir la règle. J'ai reposé l'engin, l'ai caressé. Elle s'est frotté les joues à ma paume ouverte. Elle est repartie poursuivre son exploration de mes pénates.

   J'ai allumé la télé, me suis affalé sur le canapé-lit-fauteuil du salon-chambre-salle-à-manger. Elle a fini par m'y rejoindre. Elle n'était plus du tout effarouchée. Elle avait l'air coquin, avec sa petite gueule noire et cette petite tache blanche, juste au-dessus de la moustache gauche. Une coquetterie de la nature. Elle a fini par s'endormir sur mes genoux, câlinée, rassurée, incroyablement douce, sous le velours sombre de son pelage. Et, signe de confiance, elle m'a tendu son ventre blanc que j'ai caressé doucement, tout en me demandant comment j'allais l'appeler. Pas minouche ni minette, non, quelque chose d'inédit comme son apparition dans ma vie. Tiens, Lilou, ça sonne bien et c'est doux… J'ai murmuré : Lilou…, Lilou…, elle avait l'air d'accord, les yeux fermés, béate et en sécurité.
   J'ai zappé en silence avec, pour la toute première fois depuis des mois, l'encéphalogramme plat. Aucune pensée parasite, rien que le rythme lancinant du ronronnement de Lilou chatte, Lilouche, Lilouchka, je crois que je l'aimais déjà.
   Derrière le store, la nuit s'épaississait. Noël, ça tient pas à grand-chose, en fait. À serrer contre soi un truc doux et chaud à la fois, peut-être, qui ne te jugera pas, qui se donne sans rien exiger en échange… Au loin, des sirènes beuglaient, un camion de pompiers peut-être, dans la grande rumeur sourde de la Ville.

   Et lorsque, gavé de paillettes télévisuelles, je suis parti m'écrouler dans mon lit, Lilou m'a suivi. Elle s'est nichée sur l'oreiller, elle a repris sa petite musique là où elle l'avait arrêtée. Demain, quand je me réveillerais, elle serait encore là. Aussi sûr que la terre est ronde. J'irais bosser, elle m'attendrait. Je rentrerais, je la trouverais derrière la porte, toute minuscule, affamée de caresses.
   Et là, pour la première fois depuis des mois, des années peut-être, j'ai dormi sans rêver.


   Quatorze ans ont passé depuis cette nuit d'hiver où elle est entrée dans ma vie. Des années rondes et pleines ponctuées de tendresses, de chatteries, de gamelles vides et pleines, de véto, de vaccins et de vermifuge, tout ce qui fait l'amour entre humains et félins. Dehors, la Ville habillée de lumières se prépare à nouveau à réveillonner. Un autre Noël, aujourd'hui endeuillé Je serre contre moi ma chatoune, qui vient de fermer pour la dernière fois les paupières. Toujours aussi douce, mais à présent si froide… Je me sens paumé.
   — Merde, c'est Noël, ma Lilou, t'aurais pu attendre un autre jour pour t'en aller ! Et qu'est-ce que je vais faire, moi, sans toi ?

   Dans la pièce à coté, les trois femmes de ma vie discutent métaphysique.
   — Qu'est-ce qu'elle a, la Lilou ? demande Océane.
   — Elle est très malade, ma Puce, elle va nous quitter.
   — Elle va où ?
   — Au Paradis des Chats, sans doute.
   — Et nous ? réclame Marine de sa petite voix.
   — Nous, on pensera toujours à elle, on ne l'oubliera pas, lui répond doucement sa mère.

   Je pose mes lèvres tout contre la fourrure noire et blanche que j'ai tant aimé caresser.
   — Merci, ma Lilou, je murmure, pour tout cet amour que tu m'as donné. Merci, ma douce amie, ma Passeuse de Lumière. Mon cadeau de la vie, merci.

FIN


1- Mano Solo. Album La Marmaille Nue.

© Léo Lamarche. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur.
 
 

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02/04/12