La nouvelle




   Une maison américaine dans une banlieue américaine, près de Détroit. Un living-room américain où, sur un canapé beige, américain également, deux adolescentes regardent un film japonais de Kitano Mitsuhato.
   Carol, une petite blonde aux yeux rieurs, tend une canette à Alison.
   — Tu veux du soda ?
   Mais l'autre ne répond pas, elle n'entend rien, les yeux rivés sur l'écran de télé où une lune blafarde éclaire un paysage en noir et blanc. Un coin de campagne et un haut mur. Travelling avant sur le cimetière. Les arbres, les croix de pierre. Un léger brouillard s'élève de la terre, sous les rayons de la lune qui éclaire, comme un projecteur.
   Une vieille tombe, entourée de lierre.
   La musique ralentit.
   La terre du cimetière bouge, se soulève, une main noire émerge, puis un bras, des cheveux, une tête hirsute, défigurée par un vilain sourire… le corps suit. Le cadavre finit par sortir tout entier et redresse lentement sa haute silhouette sous la lune. Le visage tendu vers le ciel, il rugit comme une bête, il a faim, trop faim, il a faim depuis si longtemps, de chair fraîche et de sang. Il renifle, cherche l'odeur, la nourriture, fait quelques pas hésitants et sort du cimetière.
   Écran publicitaire.

   Carol en profite pour ouvrir un paquet de chips.
   — C'est incroyable que tu n'aies jamais vu La nuit du mort vivant, c'est un classique, pourtant !
   — Brrr.. Ce film me fiche la trouille ! lui répond Alison, petite brune de quinze ans aux grands yeux rêveurs.

   Lessives, pop corn, voitures de luxe et robots à poussières, les pubs défilent et le film reprend.

   La rue est vide. Le mort-vivant avance d'un pas hésitant. S'arrête, renifle à nouveau et se met à courir d'un pas lourd dans la nuit. L'image devient floue. La musique s'arrête. Les deux filles retiennent leur souffle.
   Une seconde pause publicitaire, plus courte. Un déodorant, du ketchup épicé.
   — Moi aussi, ça me fait froid dans le dos, avoue Carol. Mais c'est drôlement amusant, non ?
   — Si on aime se faire peur…
   — Oh oui, j'adore ! Pas toi ?

   Sur l'écran, l'intérieur d'une maison japonaise, des murs transparents et deux japonais, devant. La fille range son violon, son cours de musique est fini, elle s'apprête à rentrer chez elle.
   Le professeur, un petit homme incroyablement maigre, la raccompagne jusqu'à la porte :
   — Fais bien attention à toi, Kyochi. Il fait déjà nuit.
   — Ne vous inquiétez pas, monsieur Hoa-San. Bonsoir !
   — Bonsoir, Kyochi, à la semaine prochaine.

   Son étui à violon à la main, Kyochi longe le cimetière. Elle a l'air d'une petite écolière, bien sage. Sa jupe écossaise des années soixante laisse entrevoir ses jolies jambes chaussettées de blanc. Elle ralentit, il lui semble entendre quelque chose là, derrière, elle se retourne. Non, rien, ce n'est rien. Juste un bruit de la nuit.
   Son pas devient cependant plus rapide, elle frissonne malgré elle ; c'est alors qu'elle perçoit un pas, lourd. Un pas irrégulier, de plus en plus rapide, lui aussi. Kyochi prend peur et se met à courir. Mais l'autre est plus leste, il gagne du terrain et soudain la rattrape et plante ses mâchoires dans le cou gracile de la jeune musicienne.
   Zoom avant sur le visage du monstre. Grimace sanglante.
   Générique de fin.
   Pubs.
   Carol éteint le téléviseur.
   — Il finit bizarrement, ton film ! dit Alison.
   — Moi je ne trouve pas, répond Carol. Kyochi va devenir une morte-vivante, elle va contaminer sa famille, ses voisins, son quartier, ses victimes en contamineront d'autres, ça va s'étendre à toute l'humanité. Tout est dit et rien n'est montré. C'est ça, le cinéma japonais !
   — Je préfère les films américains.
   — Si tu veux, dans une heure, ils en passent un terrible sur Channel 75 ! La Chose, il s'appelle. Je l'ai vu l'année dernière. Après, je n'ai pas dormi pendant quinze jours.
   — Non, je te remercie, un, ça suffit !
   Alison regarde sa montre.
   — Et maintenant, il faut que je file. Il est tard, mes parents m'attendent pour dîner.
   — Tu veux que je demande à Jim de te raccompagner jusque chez toi ?
   Non, ça ira, je n'ai pas peur, les morts-vivants, c'est juste dans les films !
   Elles se tapent dans la main en riant.
   Dehors, quelques lumières scintillent, dans la nuit américaine.

   C'est une drôle de nuit, noire et épaisse. De gros nuages sombres cachent la lune. Les réverbères pleurent des larmes de brouillard. Tout est silence. Là bas, entre deux croix de pierre, une ombre tend sa tête vers le ciel. Un long hurlement retentit dans la brume. "Il" a faim, "il" a toujours faim, "il" a faim depuis cent ans, depuis mille ans, depuis la nuit des temps… "Il" renifle, sent ce sang chaud qui s'approche, cette chair vivante, là, tout près… Juste derrière le mur de pierre. "Il" sort lentement du cimetière, tend la tête vers l'odeur, si proche.

   Alison remonte la 66è rue. Elle doit longer le haut mur du cimetière Hutchinson, jusqu'au carrefour. Ensuite, elle prendra à droite, par une allée bordée d'immeubles, pour rentrer chez elle. Elle presse le pas, son sac à dos est lourd, elle a encore des devoirs pour demain et ses parents ont beau être cool, ils vont finir par s'inquiéter de son absence. Et puis elle a froid, elle serre sur son tee-shirt des années soixante-dix son blouson psychédélique, avec des signes de la paix, dessinés au feutre noir. Son pantalon pattes d'éph lui donne démarche chaloupée.
   Tout à coup, elle s'arrête, se retourne, elle a cru entendre quelque chose, derrière elle, comme un pas. Un pas pressé et traînant en même temps. Mais non, elle ne voit rien, c'était juste un bruit de la nuit. Tiens, la grille du cimetière est ouverte, ce n'est pas normal, d'habitude, c'est fermé, la nuit. Un peu inquiète, Alison se dépêche, traverse la rue vide.
   Elle entend à nouveau ce pas, derrière elle et s'affole. Et se met à courir sans oser se retourner. Derrière elle, " on " se met à courir, aussi. Dans un éclair de lune, Alison aperçoit une ombre, sur le trottoir. Une ombre gigantesque, qui court en boitillant. "Il" se rapproche. Plus près. Encore plus près. Et la rattrape, la terrasse et lui plante dans le cou, ses longues dents jaunes. Le sang jaillit.
   Gros plan sur le visage de la victime, qui crie au secours.
   Fondu au noir.
   Le mot « FIN » en bas de l'écran.

   Les noms des acteurs défilent et Alice s'étire, dans son fauteuil rouge de l'UGC Montparnasse.
   — Alors, qu'est-ce que tu penses du film ? demande Thomas à sa copine.
   — Bof… Moyen…
   — Le Retour du mort-vivant, c'est un chef d'œuvre ! C'est vraiment génial, un pur délire !
   — Pourtant, la fin n'est pas terrible ! avoue Alice en ramassant son sac de pop-corns vide. Non, vraiment, je suis déçue. Et puis, l'héroïne est stupide. Comme dans tous les films d'horreur, d'ailleurs.
   — T'as rien compris ! rugit Thomas. Elle sait qu'elle sera la victime, elle l'accepte d'avance. C'est ce que veut dire Nelson Armstrong en reprenant l'histoire de Kitany Mitsuhato. En l'approfondissant, si tu vois ce que je veux dire…
   — Mais oui, mais oui ! soupire Alice.
   L'adolescente a appris à ne pas contrarier Thomas, quand il parle de Nelson Armstrong. Un fou de cinéma, Thomas, il a tout vu. Mais il a un peu de mal à faire partager sa passion à Alice. Les films d'horreur l'ennuient. C'est toujours la même chose : des victimes idiotes, des monstres pas toujours terrifiants et une fin bien sanglante. Pas de quoi crier au génie.
   — Tu veux que je te raccompagne ? lui demande-t-il, à la sortie.
   — Non, merci, ça ira. Je n'ai pas peur, les morts-vivants, c'est juste dans les films !
   Alice a imité à la perfection le ton de la jeune actrice. Thomas sourit.
   — Ok, alors salut !
   — Salut, Thomas, à demain !
   — Et souviens-toi, on a contrôle de maths à dix heures.
   — Oui, je connais toutes les formules par cœur.
   — Alors tchao !
   — Tchao Thomas !
   — À plus tard !
   — Oui, à plus tard !
   Ils ont toujours beaucoup de mal à se quitter. Toujours quelque chose à se dire. Mais ce soir, Alice se dépêche, elle n'est pas en avance. Et puis, il est tard, surtout en décembre quand la nuit tombe à cinq heures. Elle a promis à ses parents de rentrer juste après le ciné. Et Alice est une fille raisonnable, c'est normal, à quinze ans. Dans un monde raisonnable. Où il n'existe pas de morts-vivants.

   Les cinémas déversent un flot de gens pressés. Alice traverse le boulevard. Le vent de décembre souffle sur la ville, il fait froid. Elle se blottit dans le pull des années quatre-vingts, qu'elle a emprunté à sa mère, un souvenir d'adolescence conservé tout au fond d'un placard. Elle enfonce le bonnet tibétain sur ses cheveux blonds. Sa longue jupe de laine danse au rythme de ses pas. Elle passe devant le square, s'engage dans la rue Froidevaux. Ses parents habitent un bel immeuble de verre et de métal, au numéro quatre-vingt-seize. Juste en face du cimetière. Ils disent toujours que les voisins sont calmes… C'est vrai, le quartier est tranquille. Pas de mort-vivant, ici, ni d'autre loup-garou pour hurler à la lune…
   Alice accélère, il fait froid. Elle a hâte de rentrer. En fait, elle ne sait pas pourquoi elle a refusé que Thomas l'accompagne. Une sorte de timidité. Pourtant, dans la nuit de décembre, elle apprécierait de l'avoir à ses côtés. Dans le grand silence de la rue sans voitures ni passants, voilà qu'elle croit entendre un bruit. Une sorte de cri qui se perd dans la nuit.
   — Aaa… Aaa… eeel…
   Elle pense aussitôt à la chose, dans le film, le gémissement du mort-vivant. Non, non, il ne faut pas se laisser impressionner, ça ferait trop rire Thomas, qui ne raterait pas l'occasion de se moquer gentiment d'elle. « Alors, tu as la trouille, maintenant ? » dirait-il.
   Un court silence, et puis ça recommence.
   Un chien, peut-être ? Non, ce n'est pas un chien, non ; ce n'est pas non plus une voix humaine, le drôle de gémissement se rapproche.
   — Aaaaa… Aaaaa… eeeeel…
   Puis un pas, derrière elle. Un pas irrégulier, pressé.
   — Aaaaaaa… Aaaaaaa… eeeeeeel…
   Sans plus réfléchir, Alice se met à courir le long du mur de pierres du cimetière Montparnasse. Elle a beau trouver toutes ces filles stupides, dans les films d'horreur, elle ne se sent pas plus courageuse qu'elles. Elle court, remplie de terreur, tandis qu'une ombre hurle à sa suite :
   — Aaaaaaa… Aaaaaaa… eeeeeeel…
   Le mur n'en finit pas de s'allonger, comme dans les cauchemars, elle a l'impression de courir sur place tandis qu'"il" se rapproche.
   — Aaaaaaa… Aaaaaaa… eeeeeeel…
   L'odeur. Alice sent maintenant son odeur, portée par la brise. Ça sent l'humidité, comme dans une cave abandonnée. L'odeur du cimetière ? Elle ne veut pas le savoir, elle ne veut rien savoir, surtout ne pas se retourner.
   Tout en courant, elle fouille dans sa poche à la recherche de ses clés. Elle arrive à la porte de l'immeuble, elle a encore un peu d'avance, elle ne veut que rentrer, se mettre en sécurité. Mais où sont ces maudites clés ? Elle les retrouve enfin, mais ses doigts tremblent en cherchant la serrure. Ouf ! Ca y est ! Elle entre en coup de vent. Referme la porte derrière elle. Et fuit vers l'ascenseur tandis qu'un visage déformé s'écrase contre la vitre. La voix traverse le hall de l'immeuble et parvient jusqu'à elle.
   — Aaaaaaa… Aaaaaaa… eeeeeeel…
   Alice presse sur le bouton du sixième, mais l'ascenseur ne monte pas assez vite. Il s'élève, comme au ralenti. Terreur. Panique. Les portes s'ouvrent enfin et la jeune fille se précipite chez elle, à l'abri.

   Monsieur et madame Dumontiers seraient contents : pour une fois, Alice n'a pas oublié de fermer la porte blindée. Deux tours de clé. Et la chaîne de sécurité.
   Mais elle sait bien que contre "lui", il n'y a pas de porte qui tienne.
   Elle n'allume pas, elle a trop peur. Elle se précipite vers la fenêtre, pour regarder. Six étages plus bas, une grande silhouette noire s'agite devant l'entrée en poussant des cris rauques. "Il" agite les bras, lève la tête vers Alice qui recule dans l'ombre.
   Elle reprend son souffle en tremblant.
   Et ses parents, qui vont rentrer ! Elle n'a plus qu'à espérer quelque chose, n'importe quoi, qui les retienne tard à leur agence de voyage. Qu'ils n'arrivent pas maintenant, pour se faire attaquer, déchiqueter, contaminer…

   Un bruit de verre brisé. En bas, la porte a éclaté et la silhouette a disparu. "Il" a réussi à entrer dans le hall !
   — Du calme, se dit-elle tout haut, réfléchis. "Il" ne sait pas où tu habites. Il va se perdre dans les étages.
   — Oui, lui répond sa voix intérieure, mais c'est toi qu'il veut, Alice ! Il connaît ton odeur. Il saura te sentir…
   Alice attrape le téléphone. Vite, le 19.
   « Vous avez demandé la police… répond une voix enregistrée, Vous avez demandé la police… Vous avez demandé la police… Veuillez patienter… Veuillez patienter… Veuillez patienter… »
   Elle lâche l'appareil en sursaut. Qu'est-ce qu'elle va leur dire, au juste, aux policiers ? Qu'un mort-vivant est à ses trousses ? Ils vont croire à une mauvaise blague, la prendre pour une folle. Et qui d'autre appeler ? Thomas ? Sûrement pas ! Crier ? Hurler ? Personne ne peut l'aider. Si quelqu'un vient à son secours, il sera mordu, déchiré, mis en pièces.
   Les secondes passent, Alice reprend un peu de calme. Elle ne veut pas céder à la panique, comme n'importe quelle idiote dans un quelconque navet. Pourtant, elle a peur, très, très peur. Son cœur cogne ses côtes.
   Un bruit.
   La porte de l'ascenseur, qui s'ouvre au sixième.
   Un pas dans le couloir, on frappe trois coups sourds à la porte, et de nouveau, cette voix, cette voix terrible qui l'affole.
   — Aaaaaaa… Aaaaaaa… eeeeeeel… Aaaaaaa… Aaaaaaa… eeeeeeel…
   Il est là ! Il sait où est sa victime. Il la veut. Il l'aura. Il faut fuir.
   Elle ouvre la fenêtre et regarde la nuit, traversée par la pluie. La cour de l'immeuble tout en bas. Même en attachant des draps l'un à l'autre, comme elle l'a vu faire à la télé, elle n'y arrivera pas. C'est trop haut. Beaucoup trop haut. Il lui reste le toit.

   Alice s'accroche au rebord du balcon, escalade la gouttière, agile comme un chat. Et se glisse sur la pente. Elle a l'habitude. Souvent, les soirs d'été, elle monte contempler les lumières de la ville qui s'étendent à ses pieds. Le toit, c'est son coin à elle, son refuge. Elle y cache ses rêves.

   Alice s'accroche d'une main à une cheminée, de l'autre à une antenne de télé et avance pas à pas sur la pente. Encore un petit effort, là, tout près, il y a une terrasse. "Il" ne viendra pas la chercher là.
   Un faux-pas. Son pied glisse, une tuile tombe du toit et éclate sur le trottoir, six étages plus bas. Avec un grand fracas.
   Alice entend alors le hurlement du monstre, dans la cage d'escalier.
   — Aaaaaaa… Aaaaaaa… eeeeeeel…
   "Il" l'a repérée, il sait où elle est, il vient, il arrive. Elle est piégée. Comme un rat dans une souricière. Alice recule, s'approche du bord du toit, regarde en bas. La rue Froidevaux silencieuse, le mur du cimetière et les tombes. Les lumières rassurantes de la ville. La lune trop ronde, au-dessus de sa tête.
   Un bruit, juste au-dessous d'elle.
   "Il" est dans le grenier, il approche.
   Son odeur. Elle sent à présent son odeur. Épouvantable. Et distingue plus clairement sa voix.
   — Aaaaaaa… eeeeeeel
   Frissons. Terreur. Panique.
   Elle entend un grincement. À ses pieds, une lucarne s'ouvre et une silhouette émerge, se redresse, menaçante, vers le ciel.
   "Il" n'est plus qu'à quelques pas d'elle.
   — Aaaaaaa… eeeeeeel…
   Tout va très vite. Elle se décide en un instant. Tout, plutôt que de se faire mordre, de devenir une morte-vivante à son tour. De semer la panique et la terreur.
   Plutôt sauter et s'écraser, six étages plus bas.
   Plus rapide et peut-être moins douloureux.
   Le mort-vivant se trouve à quelques mètres d'elle.
   Il avance d'un pas lourd.
   La jeune fille se jette dans le vide.

   — Mamz'elle ! Hé, m'amz'elle !
   Une main la retient fermement par la manche de son pull. Ses pieds battent un instant dans la nuit, puis reprennent appui sur le toit. Alice retrouve son équilibre.
   — Ben ! Heureusement que j'étais là !
   En face d'elle, le visage ridé du clochard affiche un large sourire.
   Car c'est bien un vieil homme en haillons, qui sent le vin, la saleté et la sueur. Un clochard ivre, qui parle fort.
   — On peut dire que j'vous ai sauvé la vie, mam'z'elle !
   — Mais… qu'est-ce que vous faites là ? bégaie Alice.
   — Je vous suis depuis le cinéma. En sortant, vous avez perdu quelque chose… voilà !
   Dans la large main du vieil homme, une écharpe qu'il tend à la jeune fille.
   — J'en ai eu du mal à vous rattraper !
   La peur retombe d'un coup, laisse Alice creuse et vide. Elle est là, bras ballants devant le vieillard malodorant, qui demande :
   — Dites, mam'z'elle, z'auriez pas une p'tite pièce ? J'ai la gorge un peu sèche, de vous avoir couru après.
   Et là, sous le ciel noir piqué d'étoiles, Alice a envie de pleurer. Gros plan sur son visage bouleversé, soulagé.

   — Coupez ! crie Fred dans le haut-parleur.
   Les projecteurs s'éteignent. Les acteurs se détendent. Fred sourit.
   — Ça y est, les cocos, c'est dans la boîte ! On a fini.
   Les jeunes techniciens remballent les appareils, les membres de l'équipe passent un par un par la lucarne et se retrouvent dans le grenier de l'immeuble.
   — Le film est vraiment fini ? Demande Mélanie en ôtant son costume, un vieux pull des années quatre-vingt, une jupe en laine, un bonnet tibétain.
   — Oui, je n'ai plus qu'à monter les différentes scènes, nous serons prêts pour le concours interuniversitaire !
   — Et on va le gagner, ce prix !
   — Bien sûr ! La fin du mort-vivant, de Fred Moreau, avec Mélanie Klein dans le rôle d'Alice… ça va aller loin !
   — Oh, j'aimerais tant, soupire Mélanie. Ce serait… ce serait fantastique !
   — Et toi, Manu, tu étais terrible dans le rôle du clochard !
   Manu rougit de plaisir, en ôtant sa vieille veste en pièces.
   — C'est pour l'odeur que j'ai eu du mal, avoue-t-il en riant.
   — Oui, mais il fallait que Julie te sente approcher, qu'on le voie, qu'on ait peur, mon coco. Ça, ni Kitano Mitsuhato, ni Nelson Armstrong lui-même n'ont osé le montrer. L'odeur du zombie. L'odeur de la peur.
   Fred s'arrête un instant, rêveur, et reprend :
   — Enfin un film qui n'a pas peur d'aller jusqu'au bout de l'horreur. Et d'un coup, comme ça, tchac ! Apparition du clochard. Rires. Soulagement du spectateur. C'est ça, le septième art. Et la French touch.
   Mélanie aime bien quand Fred s'emballe. Un fan de cinéma, Fred, et un réalisateur d'avenir. Il ira loin. Pour le moment, il est en première année avec elle, à l'université Louis Lumière. La fin du mort-vivant est son tout premier film. Il sera sans doute le clou du concours. Et peut-être la gloire… Le début d'une carrière…

   On s'est serré la main. L'équipe s'est dispersée et Mélanie remonte la rue Froidevaux, le long du mur de pierre. Ils ont eu beaucoup de mal à trouver l'immeuble idéal, en face du cimetière. Et à obtenir l'autorisation de filmer sur le toit.
   Son pas résonne dans le silence. Elle frisonne, le vent est glacial, ce soir. Tant qu'elle jouait, elle n'y faisait pas attention et maintenant, elle a froid. Il faut dire que son blouson fluo ne lui tient pas très chaud, pas plus que son jean serré, troué de partout et ses baskets en toile. Elle presse le pas. Elle a prévenu ses parents que le tournage durerait tard, mais ils vont finir par s'inquiéter.
   Bizarre, la porte du cimetière est ouverte. Comme si quelqu'un venait d'en sortir. Tout à l'heure, elle était fermée, elle s'en souvient. C'est peut-être l'électricien, quand il est parti vérifier l'éclairage des tombes pour la grande scène.
   Tout à coup, elle entend quelque chose, se retourne. Non, rien, juste un bruit de la nuit. Un drôle de bruit, peut-être un cri. Et un pas sourd, derrière elle. Mélanie presse l'allure. Le pas se rapproche. Oh non, je n'ai pas peur, se dit-elle, les morts-vivants, c'est dans les films et seulement dans les films. Et pourtant, elle se met à courir.


FIN



© Léo Lamarche. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur.
 
 

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18/03/12