La nouvelle


   J'ai à peine eu le temps de voir le cadavre avant qu'ils ne l'emportent. J'ai eu de la chance, mais, en un sens, j'aurais préféré qu'il en aille autrement.
   Quand j'arrivai, la police avait déjà barré l'entrée de la chambre avec des bandes jaunes fluorescentes portant l'inscription « POLICE – DO NOT CROSS ». Il y avait deux jeunes agents à la porte.
   — Qui êtes-vous ? Avez-vous l'autorisation d'être là ? demanda le plus proche en avançant une main vers moi pour me faire signe de m'arrêter.
   — Inspecteur James McCollins. Enchanté, répondis-je, en tendant la main avec nonchalance.
   Le policeman esquiva la poignée de main et arbora un sourire de circonstance.
   — Monsieur, vous ne pouvez pas rester ici.
   — James ! Quel plaisir de te voir ! s'exclama un homme de petite taille, affublé de grosses bacchantes brunes, qui sortait de la chambre. Il portait un uniforme de la police un peu trop étroit sur le ventre. Il se nommait Larry. Larry Bukovski. Pour certains, dont ces deux recrues, c'était le lieutenant Bukovski. Nous nous connaissions depuis près de quinze ans.
   — Salut, Larry ! fis-je sans pouvoir m'empêcher de sourire.
   Il m'encouragea : « Viens ! Viens ! Avance ! »
   — Mais, monsieur…, voulut objecter le policeman qui avait essayé en vain de m'arrêter.
   — Reste à ton poste, McGregor. Monsieur McCollins est un collègue dont l'aide pourra être très précieuse dans notre enquête.
   Bukovski avait pris un visage sévère tandis qu'il réprimandait le jeune policier, mais il se détendit et retrouva son aspect bon enfant dès qu'il m'invita à pénétrer dans la chambre où on avait découvert le cadavre. Au-dessus de ses joues replètes et des grandes moustaches j'entrevis une ombre dans ses yeux au moment où il franchissait le seuil de la pièce.
   La jeune fille était à peine majeure. Son corps était renversé sur le lit, entre les draps défaits et dans le désordre des objets familiers. Sa poitrine, immobile, n'était plus animée par le rythme régulier de la respiration. Ses yeux verts restaient écarquillés, fixant le vide au-dessus d'elle. La peau lisse avait pris la nuance grise des morts, nuance qui interdisait désormais tout espoir de revoir ces membres bouger.
   Je frissonnai en voyant les ongles violets et les doigts qui serraient encore un archet. Un archet de violoniste. L'instrument gisait sur le sol. Je le ramassai pour l'examiner de plus près. Il était un peu cabossé sur la partie inférieure mais, par ailleurs, il semblait intact.
   Non loin de là, il y avait un pupitre sur lequel je remarquai la présence d'une partition qui tranchait par rapport aux autres objets éparpillés dans la pièce. Elle n'était pas imprimée, mais manuscrite et, pourtant, très nette. En outre, elle avait l'air ancienne ; le papier, jauni, effrangé semblait fatigué. En haut, au milieu, il portait simplement cette inscription : « Walz n° 23. »
   J'ai toujours été ignare en matière de musique ; je suis incapable de décrypter ces étranges symboles qui, d'une certaine façon et comme par magie, se transforment en sonorités. Mais, sur cette feuille de papier, il y avait quelque chose qui suscita chez moi un intérêt profond, comme si elle était nimbée d'une irrésistible aura. Interdite et séduisante. Je regardai autour de moi avec circonspection, puis, par un geste rapide, je réussis à glisser le papier sous ma veste sans être vu des autres policiers occupés à saisir tous les détails possibles à travers les objectifs de leurs appareils photo. Ils ne prendraient pas la partition. C'était moi qui l'avais.
   J'ai salué Bukovski, avec un sentiment de culpabilité qui me tordait les boyaux, et je suis sorti. Il pleuvait.
   Edimbourg était glaciale, telle une vieille putain lasse de faire le trottoir. Sur le bord de la rue, les flaques sombres ressemblaient à du pétrole. Si épaisses qu'elles ne pouvaient apparemment pas refléter la lumière artificielle des réverbères. Des réverbères impuissants à combattre la nuit de novembre.
   Je suis monté dans ma voiture et j'ai mis en marche, pour aller directement à mon bureau.

   Une fois arrivé, je me suis aperçu que j'étais trempé de sueur, bien que je n'aie parcouru que quelques mètres entre la portière de ma vieille Volkswagen et l'entrée de l'immeuble où je finissais par me retrouver tous les jours, même quand je n'aurais pas dû. Je montai à l'étage, ruisselant comme un chien qui sort du bain et maudissant cette foutue pluie.
   Je vérifiai le répondeur. Il n'y avait rien. Pas le moindre message.
   Je restais impressionné par ce que j'avais vu. Certes, ce n'était pas le premier cadavre que je voyais, je pensais que ce ne serait probablement pas le dernier et que j'en verrais certainement d'autres en plus mauvais état. Cependant, on aurait dit qu'il planait un mystère tout autour de cette chambre. D'ailleurs, la mort restait inexplicable, tout au moins pour le moment. Le corps était parfaitement intact, il ne présentait ni signe de violence ni signe de bagarre. Je n'avais remarqué dans la pièce ni drogue ni boîte de pilules vide, pas plus qu'il n'y avait de lettre d'adieu qui aurait fait penser à un suicide par overdose de médicaments.
   La fille était jeune et paraissait en bonne santé. Je ne parvenais pas à comprendre ce qui s'était passé, mais l'affaire m'attirait. C'était une attirance forte, irrationnelle, au point d'en être terriblement inquiétante. Je ne pouvais faire autrement que d'enquêter.
   Les jours suivants, dans l'attente d'une autopsie qui résoudrait le mystère – alors qu'au fond de moi une voix me disait que cela ne résoudrait rien – je cherchai à réunir un certain nombre de renseignements au sujet de la fille.
   J'avais le nom et l'âge. Elle s'appelait Elise Adams, dix-neuf ans. Sans beaucoup de difficulté, je découvris également qu'elle fréquentait l'université, et, plus précisément, le département de psychologie. Sa famille était originaire d'Aberdeen, mais la demoiselle se trouvait maintenant à Edimbourg. Elle partageait l'appartement avec deux autres filles que je me proposai de rencontrer, non pour procéder à un interrogatoire proprement dit, mais seulement pour dialoguer un peu.

   Le lendemain, je reçus un coup de fil : les résultats de l'autopsie étaient vagues, inutiles, ils ne menaient à rien. Le décès était attribué à un simple arrêt cardiaque. Ce que je n'acceptais pas, ce que je ne pouvais pas accepter. La fille était en parfaite santé, les gens ne meurent pas ainsi, par hasard. De ceci au moins j'étais certain : ce n'était pas quelque chose qu'elle avait absorbé, mais tout cela n'était pas très encourageant. J'aurais voulu être en mesure de procéder moi-même à une autopsie ; je ne parvenais pas à accorder crédit aux résultats obtenus par quelqu'un d'autre. Mais je n'étais malheureusement qu'un détective, et je ne pouvais rien faire d'autre que de procéder à ma façon. Tout d'abord, je pensai donc aux deux colocataires.
   Toutes deux se montrèrent aimables, gentilles. Elles répondirent à mes questions calmement et, surtout, clairement. Ça ne servit à rien. À leurs yeux Elise paraissait une fille tranquille, sympathique, insignifiante. Elles n'avaient même pas noué de liens étroits d'amitié avec elle ; elle semblait se tenir sur son quant à soi. La mort restait inexplicable.
   J'expédiai vite l'affaire, je les remerciai et quittai ce maudit appartement. Je savais qu'au fond – et même sans aller jusqu'au fond – elles ne voyaient pas très bien ce que je pouvais faire.
   Je me rendis en voiture jusqu'à l'université, sans même savoir ce que j'allais y faire. Donc, je me garai, entrai. Au début, je ne parvenais pas à m'orienter. Cet endroit avait tout l'air d'un labyrinthe, mais je finis par trouver le secrétariat. Une femme sur la cinquantaine m'accueillit avec un sourire qui disparut dès que je demandai les noms des étudiants inscrits aux cours de psychologie. Elle se montra méfiante et réticente, mais elle me donna une liste plus longue que je ne pensais. Je n'eus pas beaucoup de mal pour trouver le nom d'Elise Adams. Je notai quelques noms d'étudiants de la même année et du même cours, avec l'espoir qu'elle aurait été en contact avec certains d'entre eux.
   Ensuite, je parlai à différentes personnes. Le plus souvent, je me sentais comme un poisson hors de l'eau dans cette ambiance qui m'était étrangère. Cependant, mes efforts ne furent pas inutiles. Plusieurs de mes interlocuteurs me renvoyèrent à une fille, une certaine Rose. Je parlai à une de ses amies qui me promit d'arranger un rendez-vous.
   Ce qui fut fait. Le lendemain, je me rendis dans une salle vide qui contenait une trentaine de places.
   J'occupais la chaire, à la place du professeur où je me sentais encore plus perdu qu'au milieu des étudiants. Le rendez-vous était à 15h30. À quatre heures moins dix, personne ne s'était encore pointé. Je commençais à me demander si on ne m'avait pas posé un lapin. J'avais vérifié la liste des étudiants inscrits au cours de psychologie sans trouver de Rose. Pourtant, c'était curieux, les jeunes à qui j'avais parlé semblaient prendre la chose très au sérieux. Que diable ! Une étudiante était morte, qu'ils la connaissent ou non… Ça ne me paraissait pas une occasion de me jouer un tour ou de tourner une enquête en plaisanterie macabre. Et puis, le fait que je me présentais comme détective privé induisait toujours une certaine crainte chez ceux que j'interrogeais.
   À seize heures tapantes, la porte s'ouvrit. Entra une fille très jeune. Elle avait probablement dix-huit ans, mais on lui aurait donné moins. Des cheveux d'un noir de jais encadraient son visage. De même, un abondant maquillage au crayon noir cernait ses yeux bleus. Si l'on exclut quelque pièce de tissu par-ci par-là ou quelque broche, elle était également tout de noir vêtue. Son corps maigre avança d'un pas désinvolte à l'intérieur de la pièce et elle vint s'asseoir sur un des sièges, droit devant moi. Je remarquai qu'elle portait un anneau dans la narine droite. Je l'aurais trouvée belle, si elle n'avait pas été affublée de la sorte.
   — C'est vous, Rose ? demandai-je.
   Elle fit signe que oui. Elle me regardait droit dans les yeux, d'un air provocant mais, en même temps, interrogateur.
   — Vous suivez le cours de psychologie.
   — Vous avez trouvé…
   — S'il vous plaît, contentez-vous de répondre à mes questions, dis-je en essayant de prendre un ton à la fois autoritaire et professionnel. Pourquoi votre nom ne figure-t-il pas sur la liste des inscrits ?
   — Rose n'est qu'un surnom, répondit-elle, en esquissant un sourire un peu trop malicieux pour attirer ma sympathie. Il est évident que vous ne le trouverez pas sur la liste.
   J'approuvai d'un signe de tête.
   — Bien. Parlons de cette fille. Vous connaissiez Elise Adams ?
   — Nous avons couché ensemble une fois ou deux.
   Je n'ai pas compris pourquoi elle me disait cela. Je ne me suis pas non plus demandé si elle me disait la vérité. Peut-être ne se rendait-elle pas compte qu'elle risquait seulement de m'irriter.
   — Je ne m'intéresse pas à sa vie sexuelle, pas plus qu'à la vôtre. Maintenant, qu'est-ce que vous savez sur elle ?
   Le rictus provocateur disparut des lèvres de Rose, enfin… de… je ne sais qui. Elle prit une expression sérieuse qui correspondait maintenant aux questions que je lui posais. Je m'aperçus qu'en définitive, elle paraissait très attachée à Elise et, à mesure que nous parlions, elle ne faisait pas si mauvaise impression. Nous restâmes près d'une heure dans cette pièce à évoquer des souvenirs et des scènes du passé commun aux deux filles. J'accompagnai Rose jusqu'à la sortie de l'école. Je lui ai fortement serré le bras avant de m'en aller, saisi d'une sorte de mélancolie qui m'oppressait. J'éprouvais beaucoup de gratitude pour cette entrevue qui pouvait m'être utile. Très utile.
   C'est du moins ce que je pensais au départ. Quelques semaines plus tard, j'étais seul dans un pub, avec pour unique compagnie une bouteille de whisky et mon malaise.

   Tout s'était passé de la pire façon que je puisse imaginer. D'abord, j'étais allé parler au professeur de violon d'Elise, dont Rose m'avait donné le nom. Je n'avais pas oublié la partition manuscrite trouvée près du corps de la fille. Je voulais en savoir davantage, et, pour cela, à qui pouvais-je m'adresser sinon au professeur ?
   La femme ne paraissait pas avoir plus de quarante ans. Elle était sobrement vêtue et donnait l'impression de se consacrer très sérieusement à son art. Je lui posai quelques questions préalables, surtout pour la mettre à l'aise, car, au début, elle semblait plutôt nerveuse. Quand elle se fut un peu calmée, je lui montrai « Walz n°23 » et lui demandai si elle l'avait jamais vue, si, par hasard, ce pouvait être un morceau qu'elle avait fait travailler à Elise.
   Longuement, je l'observai. Elle semblait intéressée, mais bientôt, réduisant à néant mes espoirs, elle secoua la tête, montrant qu'elle ne savait rien. Elle ne connaissait pas ce morceau et – comme je l'avais déjà remarqué – elle me fit observer qu'il manquait le nom du compositeur. Mais son intérêt était sincère, et, en réponse à l'une de ses questions, je n'hésitai pas à lui dire que le papier avait été trouvé près du cadavre d'Elise. Ce qui lui donna un choc. Elle resta encore quelques instants les yeux fixés sur le manuscrit. Quand elle me le rendit, elle dit que ça lui semblait être un morceau très singulier.
   « Je ne comprends pas grand-chose à la musique. » déclarai-je avant de me retirer.

   Je n'ai pas perdu courage. J'étais las des bavardages, des flots de paroles inutiles, mais j'avais encore un atout dans la manche, tout au moins je le croyais.
   Rose m'avait dit qu'Elise se rendait souvent chez un revendeur d'objets d'occasion de toutes sortes. Pour sa part, elle avait vu quelque fois la boutique. En effet, Elise nourrissait une passion pour les vieux bouquins, même si elle n'en possédait qu'un petit nombre, en plus de l'attrait qu'elle éprouvait, selon les dires de Rose, pour l'occultisme. Cet endroit semblait satisfaire ces inclinations.
   J'entrai dans la boutique. C'était par un des rares après-midi lumineux, mais il faisait sombre à l'intérieur. La poussière dense qui flottait dans la pièce semblait absorber la lumière. Les objets les plus divers étaient éparpillés dans cet espace étroit, apparemment au hasard. Il y avait de tout, depuis des bibelots inutiles et de mauvais goût, jusqu'à des cendriers en forme de bouche, en passant par de vieilles pendules et horloges, par d'étranges breloques dans lesquelles je reconnus un pentacle et une croix ankh. Et des livres, beaucoup de livres poussiéreux.
   Les meubles, tout au moins la plupart d'entre eux, auraient eu besoin d'une restauration, mais paraissaient de grande qualité, outre le fait qu'à première vue ils ne dataient que de quelques années. Je me demandai si eux aussi étaient en vente et comment leur éventuel acquéreur aurait pu emporter l'énorme armoire que j'avais devant moi, car la porte d'entrée était si étroite que je ne voyais pas comment on avait pu la traîner jusque-là. Sans doute l'avait-on remontée à l'intérieur.
   Un vieillard voûté, à la barbe blanche peu soignée, se tenait derrière le comptoir. C'était apparemment le patron de la boutique.
   Je lui posai un certain nombre de questions. Quand il me dit qu'il connaissait Elise, ce qui, d'ailleurs, était prévisible, je réagis vivement ; j'étais aussi excité qu'un enfant participant à une course au trésor.
   Je continuai, je ne voulais pas jouer tout de suite mon as, bien que j'eusse beaucoup de mal à me contenir. Et, au bout de quelques minutes, je lui montrai le manuscrit portant la mention « Walz no 23 ».
   Mon excitation ne tarda pas à retomber. Le vieillard secoua la tête et dit ne l'avoir jamais vu.
   — Mais comment… protestai-je et j'agitai la feuille sous son nez. Ce papier est ancien, ça se voit à la couleur. Où aurait-elle pu dénicher un truc pareil, sinon chez vous ?
   — Je n'en ai aucune idée, me répondit-il. Mais cette feuille ne s'est jamais trouvée ici. J'en suis certain.
   Le vieillard avait rougi, la peau se contractait sous l'effet d'un tic nerveux qu'il ne parvenait pas à maîtriser. Je sentais battre mon cœur et, moi aussi, je commençais à ne plus me maîtriser. Moins encore que lui, peut-être. Erreur impardonnable chez le professionnel que je croyais être. J'en perdais le souffle, parce que je me sentais frustré, un peu parce que je m'étais trop engagé, un peu parce que je me retrouvais au point mort. Plus mort que jamais. Totalement mort.
   Je saluai poliment le vieillard, le remerciai du temps qu'il m'avait consacré et m'en allai. Je n'ai jamais pu me défaire de l'idée qu'Elise avait sans doute trouvé la partition en cet endroit et que le vieux m'avait menti.

   Je choisis un pub minable pour la soirée. Je n'ai jamais été un gros buveur, mais, à ce moment-là, j'éprouvais l'irrésistible besoin de noyer mes problèmes dans un flot ambré de whisky.
   Ce n'était pas la première affaire restée sans solution ; il y en avait toujours eu et il y en aurait encore. Mais je n'arrivais pas à accepter mon échec. Le morceau était trop gros, il ne passait pas, et je ne pouvais rien faire d'autre que le cracher ou étouffer. Tout en buvant, je n'arrêtais pas de me répéter que je n'aurais jamais dû me fourrer dans ce guêpier, que je ne connaissais pas cette fille, que ça n'était pas mes oignons et que je n'étais pas obligé de trouver une solution à cette énigme. Ça resterait un mystère ; et après ? Il y en avait tellement dans le monde, ça ne ferait qu'un de plus. Celui-ci irait rejoindre l'Atlantide et le monstre du Loch Ness.
   Si seulement tout avait été aussi simple…
   Je me sentais humilié, et cette fille m'obsédait toujours. Quand je fermais les yeux, ce n'était pas le noir total qui bloquait ma vue, mais le vert de ses iris qui semblait projeté sur un écran. Même quand je battais des paupières pendant un millième de seconde, elle était là. C'était quelque chose à quoi je ne pouvais, je ne pourrais jamais échapper. C'était comme si on m'avait lié les chevilles. J'avais beau me démener, j'avais beau essayer d'arracher les liens, de sautiller, je ne pouvais pas faire plus de quelques mètres sans m'apercevoir que j'avais aussi autour du cou une chaîne en fer qui me clouait sur place. Ce qui est une image…
   Je vidai les dernières gouttes de la bouteille, payai et partis en titubant. J'arrivai à la voiture et m'assis au volant. Tout d'abord, quand je mis le contact, j'avais l'intention de rentrer à la maison et de sombrer dans un sommeil réparateur, mais, peu à peu, je réalisais qu'il me fallait aller ailleurs. Après avoir satisfait mon besoin de boire, j'en éprouvais un autre, tout aussi inéluctable : je devais quitter la ville.

   Par chance, j'avais fait le plein et pouvais rouler tout mon soûl. Je fis longuement le tour des environs, échappant à tous ces immeubles qui m'oppressaient, jusqu'au moment où j'atteignis une route de bord de mer au milieu des rochers.
   L'asphalte était glissant et légèrement mouillé ; la lune, telle un œil, scrutait un ciel que seule éclairait sa lueur. J'appuyai sur l'accélérateur avec une force que mon cerveau imbibé d'alcool et mes sens à demi assoupis ne pouvaient apprécier. Quand je m'aperçus que j'avais perdu le contrôle de la voiture, c'était trop tard.
   Je n'essayai même pas de freiner. J'enfonçai la barrière de sécurité, sortis de la chaussée et continuai. Quelques centimètres plus loin, il n'y avait plus de revêtement mais une paroi de rochers à pic. Ma Volkswagen ne semblait pas avoir l'intention de s'arrêter, les freins ne semblaient plus répondre, et je basculai dans l'abîme. En bas, au fond du précipice, je vis les flots écumants se briser sur les rochers. Je savais que tout à l'heure j'allais m'y briser moi aussi, mais ça me laissait indifférent.
   Sauf que…
   Quand je fermai les yeux, il se produisit l'incroyable.

   Je me retrouvai dans la chambre d'Elise où on avait découvert son corps inanimé, et elle était là, sur le lit même où je l'avais vue. Maintenant, elle était vivante.
   Elle était assise sur le bord du matelas, sur les couvertures bleues, et elle étreignait son violon. Elle avait devant elle la partition effrangée portant, en haut de la page, la mention « Walz no 23 », mais ce n'était pas ce qu'elle jouait. Simplement, elle paraissait improviser, peut-être pour s'échauffer, le regard perdu dans les profondeurs de la musique.
   Tout me semblait si vif et si étrange. Au début, je regardais la scène d'en haut, puis je m'aperçus que ce n'était pas uniquement une vision, que je pouvais me déplacer à l'intérieur. J'allai vers la jeune fille et, en passant devant elle, je m'aperçus qu'elle ne me voyait pas. Pour elle j'étais comme inexistant. Comme un fantôme. Je m'assis à côté d'elle, si près que je pouvais sentir le parfum de ses cheveux. Elle avait une peau rosée. Elle était très, très belle. J'avais pris conscience de sa beauté en voyant le cadavre. Cette beauté que la mort avait sans doute voulue préserver.
   Un instant la jeune fille cessa de jouer, écarta l'instrument, installa soigneusement la feuille de papier sur le pupitre, devant elle, puis posa de nouveau l'archet sur les cordes.
   Un frisson me parcourut quand elle se remit à jouer.
   Les doigts volaient sur le bois par un mouvement léger, fluide. À chaque note qu'elle jouait, j'avais l'impression que, d'une manière ou d'une autre, dans un repli de mon cerveau, je savais quel son viendrait ensuite. Et, pourtant, j'étais surpris, stupéfait par l'harmonie parfaite qui en résultait.
   Durant ces instants brefs mais intenses, le violon chanta comme je ne l'avais jamais entendu, comme s'il avait son âme propre qui luttait pour s'exprimer autrement que par de simples sonorités. Elise était devenue la parfaite interprète de cette musique. Par sa virtuosité, par son émotion, elle la transformait : partant du papier, des signes, cela devenait vérité, vie. La mélodie me transportait à travers des songes irréalisables, des mondes qui n'avaient jamais existé, elle me faisait participer à des événements passés et futurs ; j'ai entendu le chant des sirènes et ai pleuré d'émoi à la vue des anges. Ce fut terre eau et feu, et, en même temps, leur négation. Je me sentis plus léger que l'air que je respirais, quand le miracle, comme tout ce qui est beau, s'interrompit.
   La jeune fille exécuta le morceau à la perfection, sans la moindre bavure et, quand elle arriva au bout de la partition, ses yeux s'écarquillèrent, le corps eut un sursaut, se renversa, les doigts de la main droite continuant à serrer l'archet.
   Le bruit que fit le bois du violon en tombant sur le sol finit de rompre l'enchantement et me rendit à la réalité, si tant est que l'on puisse parler de réalité. Je revins à l'état ordinaire de conscience, ou devrais-je dire d'inconscience. Aussitôt, je me jetai sur le corps de la jeune fille, tâtai le pouls pour le sentir battre, mais il n'y avait plus de pouls. Refusant de l'admettre, j'approchai l'oreille de la poitrine d'Elise pour entendre son cœur. Mais ce fut l'ultime confirmation : elle était morte. Tout souffle vital avait abandonné ce joli corps.
   Je restai à côté d'elle jusqu'à ce qu'elle soit froide. Mes yeux étaient noyés de larmes.
   Un instant après, je me retrouvai dans ma voiture. Les rochers sombres, menaçants étaient terriblement proches. Je pris une dernière inspiration.
   Tout devint noir.


FIN


© Jacopo Gattanella. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur. Traduit de l'italien par Pierre Jean Brouillaud. E la morte danzava a ritmo di walzer est paru dans SHORT STORIES n°5, edizioni Scudo.
L'illustration est © Victoria Francès.

 
 

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05/03/10