Alan W. Wolf a, pendant son enfance, vécu dans différents pays (dont la France), avant de s’installer en Espagne, terre natale de sa mère. Passionné de B.D. et de fantastique, il appréciera tous les commentaires que ses lecteurs voudront bien adresser à

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La Mort a pris mon visage

Alan W. Wolf
 
  Tout a commencé par un bruit si léger qu’il vaudrait mieux parler d’un silence. Bien sûr, je l’ai entendu et je me suis réveillé. Je n’étais pas né de la dernière pluie. Les premiers cheveux blancs n’allaient pas tarder à apparaître, et, depuis ma naissance, j’avais été formé au bizness, comme un prince l’est au trône. Même si – aucun doute ! – les autres n’étaient pas non plus des poids plume. Carpenter, Vàzquez, Skiovak, Bronzelli. Tous des durs, tous morts. Et je n’avais pas la trouille, parce que Manilal Kiffiru n’a jamais été un lâche, mais je me sentais esseulé. Mon père et le père de mon père me manquaient, eux qui avaient fait de moi ce que j’étais et qui n’étaient plus là cette fois.
   Pourtant, la famille Kiffiru n’avait pas bâti sa puissance à coups de jérémiades, et ce n’était pas la première fois qu’il me fallait défendre ma peau. Je me suis dégagé lentement des draps de soie, et ma main s’est tendue vers la table de nuit. Les Magnums ont toujours été mes préférés : ils me donnaient l’air si élégant, si professionnel…
   De nouveau j’ai entendu le crissement qui m’avait réveillé. Sûr qu’on marchait, on marchait dans le jardin. Que faisaient les chiens de garde ? Que faisaient les vigiles ? Je n’ai pas pu m’empêcher de me caresser la moustache, puis la belle barbe qui me recouvrait les bords des mâchoires. Non, je n’étais pas nerveux. Rien qu’un réflexe. La glace de l’armoire me montrait un homme d’indéniable ascendance hindoue qui ne paraissait pas ses quarante ans, au tronc bien moulé, vêtu d’un pyjama de la même soie que les draps. Et qui était seul dans la chambre. J’ai tourné mon regard vers la gauche. Le miroir ne mentait pas. Sheyla avait disparu. Et, bien que Sheyla soit mon épouse légitime, impossible de ne pas entendre la chanson que fredonnait toujours ma grand-mère :
   Seigneur, aie pitié de moi
   J’ai pris la femme d’un autre, la plus belle
   Maintenant, c’est le Diable qui couche avec elle.
   La grand-mère avait un couplet de la même veine pour chacun des dix Commandements. Quel que soit ton péché, en fin de compte, c’était toujours le Diable qui jouissait. Le grand-père n’aurait jamais dû épouser une catholique.
 
   Bon, il s’agissait cette nuit-là de me faire la peau. Je suis sorti du lit par le côté de Shyla, tel un tigre prêt à bondir. Surtout, je prenais garde de ne pas m’exposer à la lumière de la lune qui entrait par les portes de verre. L’ombre était mon amie ; elle me protégerait de mes ennemis. Ce genre de conseils expliquait pourquoi je portais plus d’intérêt aux histoires du grand-père qu’à celles de la grand-mère. Il avait dirigé la famille pendant quatre décennies ; il avait formé mon père pour qu’il prenne la relève. Il nous avait débarrassés du maire qui prétendait nettoyer la ville.
   Tandis que ma main s’approchait de la poignée de la porte, je pensais à une de ces histoires.
   La mafia n’existe pas pour ton avantage personnel, ni pour le mien. Les sept familles s’organisaient pour protéger la ville, mais chacune visait aussi à protéger sa communauté : les Anglo-saxons, les Hispaniques, les Polaques… Personne ne voulait être à la merci de ce régime colonial, quel qu’il soit à l’avenir, ni dépendre de sa plus ou moins grande tolérance raciale. On avait déjà assez souffert. C’est pour ça que les sept familles se sont imposées et qu’elles ont fait la paix entre elles.
   Il n’y avait pas de doute : depuis plus de quatre-vingts ans la paix régnait totalement entre les sept grandes. À part la police, la seule chose qui nous créait des problèmes, c’était les quelques bandes qui ne se résignaient pas à un rôle mineur et qui prétendaient se faire une place. Rien de sérieux. Mais, en deux semaines, les chefs de quatre familles avaient trouvé la mort, à commencer par Carpenter. Qui avait assez de pouvoir ? Qui ? Qui s’en prenait à moi ?
 
   Nouveau crissement. Là ! J’ai pressé deux fois la détente. J’ai fait deux trous dans ces précieuses portes de verre. Rien. Celui qui avait bougé dans le jardin continuait dans le jardin, attendant sans doute que je fasse une connerie.
   Mais non. On a entendu deux pas de plus sur le gravier, et l’intrus a eu le culot de se montrer devant les portes de verre, comme s’il s’exhibait devant son ennemi. Il m’a regardé. L’intrus, c’était moi. J’avais fière allure, avec mon costume croisé de couleur foncée et la cravate crème. En plus, je venais de me tailler la barbe.
   J’ai couru jusqu’à moi – jusqu’à lui – en vidant le chargeur. Haletant, je restais perché sur le lit. Le canon de l’arme fumait, il y avait un grand trou dans le verre, mais là-bas il n’y avait personne. Le sang me battait aux tempes, et je me demandais si je devenais dingue.
 
   Mon grand-père n’était pas là, mais sa voix, dans mon souvenir, me répondait par une de ses vieilles histoires.
   Le pouvoir corrompt si personne ne le contrôle.
   Et alors ? J’étais corrompu, mais sans pouvoir. J’étais seul avec moi-même. J’avais la certitude qu’il n’y avait personne d’autre dans toute la propriété. Rien que moi et moi.
   Le pouvoir corrompt si personne ne le contrôle. Est-ce que tu as une idée du pouvoir que les sept familles ont accumulé ? Mais ce pouvoir, rappelle-toi, est né d’un projet. Qui veillera à ce que ce projet ne dévie pas ? Qui pourra contrôler les sept familles de manière que leurs objectifs ne soient pas corrompus ?
   Babarûk. Je me souvenais de son nom, donc je n’étais pas fou. J’aurais préféré l’être. J’avais des sueurs froides, et, un instant, mon cerveau s’est bloqué. Je suis descendu du lit et j’ai ouvert le tiroir de la table de nuit à la recherche d’un autre chargeur. Tout en préparant mon Magnum, je me suis efforcé de me rappeler le reste.
 
   Tu n’es qu’un morveux qui a grandi entre les McDonald’s et les jeux vidéo. Tu vas certainement croire que mes paroles ne sont que délire sénile, mais pour moi la magie est aussi réelle que le sol que je foule. Personne ne croit plus au vaudou, aux saints ou aux chamans. Mais les ténèbres existent et revêtent mille formes. Les premiers chefs des sept familles pensaient comme moi. Ils ont donc décidé de créer un être né des ténèbres, un être sans âme, sans conscience et sans nom, bien qu’on lui ait prêté beaucoup de noms par la suite. Et ils lui ont donné le pouvoir de punir leurs propres successeurs si, un jour, ils le méritaient. De leur infliger un châtiment pire que la mort.
   Un instant, j’ai cru que ça n’était pas possible, que les contes pour enfants ne se mettraient pas à vivre afin de punir nos péchés. Alors la porte de ma chambre s’est ouverte dans mon dos, et j’ai fait feu sans avoir le temps de rien voir. Et c’est bien ce qu’il y avait dans l’ombre : rien. Genre suicidaire, j’ai couru sans précaution jusqu’à la porte et suis sorti dans le couloir, braquant à droite et à gauche. Personne. Pas le moindre bruit.
   J’ai pris trois respirations. Nous, les Kiffiru, nous n’étions pas des femmelettes. Je me fichais de savoir si mon ennemi n’était qu’un tueur à gages efficace portant un masque de latex ou Satan en personne. Il fallait s’en débarrasser. Savoir ce qu’étaient devenus mes hommes et Sheyla. Les venger si on leur avait réservé le sort que je soupçonnais. Mais sortir dans le jardin, ça revenait à offrir une cible idéale à un tireur. Si j’avais besoin d’air frais, ma seule chance était de connaître la maison mieux que quiconque.
   Pieds nus, je me suis glissé silencieusement dans le couloir, jusqu’au fond. Je suis passé dans le salon, immense, avec son haut plafond, ses moquettes et ses meubles Art déco. Vide. J’ai jeté un regard méfiant à travers les vitrages qui me plaisaient tant et que maintenant je maudissais, mais il n’y avait personne dehors. Apparemment. Contre une paroi, les marches d’un petit escalier à vis menaient au second étage. Il n’existait pas dans le monde entier un endroit plus propice à une embuscade. Merde ! J’avais planifié cette propriété comme un caprice, un luxe, pas une forteresse. On ne pouvait pas arriver jusqu’ici par voie de terre sans traverser trois hectares de beaux arbres truffés d’alarmes, de vigiles et de chiens. Essayer par la mer, c’était absurde : à mon niveau, il y avait une côte escarpée, une houle terrible et de monstrueux rochers. Mais, comme ça n’était pas assez, la paroi de la falaise fourmillait d’alarmes et de caméras vidéo. Qui aurait pensé que ça ne suffisait pas ?
 
   Bon ! Mon caractère ne prête pas aux pleurnicheries. Je me suis approché résolument de l’escalier, regardant et braquant vers le haut. La douce pénombre lunaire ne révélait pas de présence. Ce qui ne voulait pas dire qu’il n’y avait pas, dans un coin que je ne voyais pas, un type attendant que le bois craque pour être sûr que sa proie montait et qu’elle était mûre. Cependant, en haut se trouvaient mon bureau et l’unique téléphone fiable. Appeler à l’aide sur le portable aurait été une imprudence digne d’un débutant ou d’une tantouze hystérique.
   J’ai encore examiné le salon, centimètre par centimètre, pistolet pointé. Non, il n’y avait personne. Je suis revenu à l’escalier et j’ai exercé une pression sur la première marche jusqu’à la faire craquer une fois, deux fois, prêt à transformer l’exécuteur présumé en passoire. Personne ne s’est manifesté. J’ai encore essayé, sans résultat. J’ai commencé à monter, et, pendant une seconde, l’arme a tremblé dans ma main. J’ai suspendu mon souffle jusqu’en haut de l’escalier. On n’entendait rien, pas même les battements de mon cœur. J’ai monté une marche après l’autre et compté jusqu’à trois.
   J’ai bondi, et tout mon corps a obéi aussi harmonieusement que celui d’un félin. Mes cinq sens étaient en alerte comme ils l’ont rarement été dans ma vie. Il n’y avait personne pour attendre que ma tête se pointe. En roulé boulé, j’ai atterri presque sans bruit sur le bois froid du palier. Mes yeux guettaient toujours une attaque qui ne se produisait pas.
   Je me trouvais dans une grande salle aux parois vitrées. Il y avait un bar au fond et deux tables de billard au premier plan. C’est là que, pour me relaxer, je pratiquais les figures de billard artistique ou bavardais avec un ami en buvant un verre et en admirant la superbe vue sur la mer. La porte qui menait à mon bureau était derrière moi et, en sautant, j’avais vu qu’elle était fermée. Je me suis redressé. Et, si incroyable que ça puisse paraître, il était là, debout, derrière l’une de mes foutues tables de billard, à m’attendre, comme si nous avions quelque chose à nous dire.
   Mais il n’a rien dit. Au lieu de cela, il a mis la main droite dans sa veste. Je l’ai flingué. La balle l’a atteint à l’épaule gauche, et sa bouche s’est contractée en forme de cri, mais on n’a rien entendu. Il n’a pas chancelé non plus. Le sang coulait, mais il ne semblait pas s’en rendre compte. Il s’est contenté de dégager la main gauche qui, maintenant, tenait un revolver, un Smith & Weston, un bon choix.
   J’ai tiré à nouveau, visant le front cette fois. J’ai vu sa tête basculer vers l’arrière tandis que le sang jaillissait, mais il a encore regardé comme si de rien n’était, avec cet orifice au-dessus de l’œil droit. Je me suis jeté sur le sol au moment même où il tirait sur moi. J’ai répliqué en m’abritant derrière la table de billard qui se trouvait entre nous. Je me suis vu vaciller sous la force des impacts, la cravate tachée de sang, mais je savais que ça ne suffisait pas. J’ai réagi sans y penser : je me suis jeté sur lui par-dessus la table. Profitant de ce qu’il avait perdu l’équilibre, je l’ai empoigné par les cheveux et par les couilles et je l’ai projeté de toutes mes forces sur le vitrage. Le salaud a eu le temps de presser la gâchette contre ma jambe, juste avant que son corps passe à travers la vitre. Et, tout en grognant de douleur et en me tenant la cuisse, je me suis offert ce drôle de spectacle : me voir tomber sans que ce soit moi qui tombe.
   De toute façon, il ne s’agissait manifestement pas d’un être humain. Alors me sont venues à l’esprit d’autres histoires que j’avais entendues, cette fois de la bouche de mon père.
   Cette chose, le Babarûk, est indestructible, éternelle. Elle ne peut pas mourir. Donc, ne l’oublie jamais : respecte les règles des sept familles et respecte l’honneur de ton sang, les Kiffiru. Autrement, rien ne pourra éviter que le diable t’emporte. Et tu préférerais être mort avant que ça se produise, non ?
   Oui ou non ? Je ne savais pas. Je ne me souvenais pas qu’ils m’aient raconté autre chose à son sujet. Ah, si ! Ils m’avaient indiqué qu’il changeait de forme, mais quoi d’autre ? Il était clair qu’il voulait me buter. Pourquoi valait-il mieux mourir qu’être trucidé par lui ? « Leur infliger un châtiment pire que la mort », avait dit le grand-père… Mais quoi ? À quoi est-ce qu’il pouvait prétendre ?
   J’ai boité douloureusement jusqu’à la porte de mon bureau, me reprochant de ne pas avoir prêté plus d’attention à ces folles histoires. Je ne parvenais pas à me les rappeler toutes. Je savais que j’en savais davantage, mais je ne parvenais pas à m’en souvenir.
   Ensuite, si le Babarûk devait veiller aux principes sur lesquels ont été fondées les sept familles, nous tous, les chefs, pouvions nous considérer comme morts, de la même façon que Carpenter et les autres. Oh, oui ! Nous étions coupables. Depuis au moins deux décennies, nous avions oublié tout sens de l’honneur pour ne nous soucier que du fric. Sans codes de conduite ni règles absurdes : c’était les affaires, et on vivait dans les années quatre-vingt-dix. J’ai ouvert la porte et je suis entré dans mon bureau. Ça m’embêtait tellement de laisser des taches de sang sur le tapis que j’ai presque ignoré la douleur physique.
 
   Quand j’ai de nouveau regardé devant moi, il était là, dehors, en train d’escalader la maudite verrière. Avec ses blessures. Avec ma figure. Avec son beau costard et un revolver dont il se servait pour cogner sur la vitre. Moi, je ne pouvais même pas me rappeler ce que voulait dire « Babarûk ». Bon Dieu ! Comme j’aurais alors souhaité une seconde chance, si j’avais eu le temps de souhaiter quoi que ce soit !
   La chose a réussi à faire un trou dans la vitre et à se glisser dedans sans se soucier des bords tranchants. Je voulais penser, je voulais me souvenir. Il n’y avait pas moyen de le tuer. Toutes les histoires étaient d’accord là-dessus. Bon ! Mes vieux lui avaient donné la permission de me faire mon affaire si je déconnais, si j’oubliais nos objectifs. « La mafia n’existe pas pour ton avantage personnel ». Je regardais mon double prendre appui, puis se tourner dans ma direction. Son corps a traversé la vitre, et j’ai dû me protéger le visage contre les morceaux de verre.
   Je suis sorti du bureau à la course, mais en traînant la patte. Ça n’était pas une idée géniale, mais c’était plus sensé que de vouloir flinguer un truc immortel. Tandis que je descendais l’escalier à cloche-pied, les souvenirs me sont revenus en rafale. Sheyla et mes gars devaient être indemnes. Le truc avait seulement le droit de liquider le chef de famille. Il avait dû les mettre K.O. et les enfermer dans un autre endroit de la propriété pour avoir le champ libre et éviter d’être dérangé. De ce point de vue, je me sentais soulagé, oui, mais de ce point de vue seulement. Je n’avais aucun espoir de les retrouver ou d’obtenir leur aide.
   J’ai atteint le salon. Je reconnais qu’un instant j’ai envisagé de tourner le pistolet contre moi-même. Mais j’avais l’instinct de conservation, et jamais on ne m’avait appris à capituler. J’ai réfléchi vite, tandis que je l’entendais descendre une marche après l’autre. La vue sur la mer, la vue sur la mer… Toujours boitant, j’ai foncé. Et, au moyen d’un porte-revues en métal, j’ai brisé les vitres, du premier coup, puis j’ai donné un second coup au niveau de mes genoux. J’ai franchi ce seuil improvisé, tête baissée. Mes pieds nus avaient dû fouler les débris de verre, mais maintenant ils marchaient sur le gravier du jardin. La mer, la mer qui se voyait si bien du deuxième étage ne se trouvait plus qu’à quelques mètres.
   Une balle a sifflé à mes oreilles. Le truc continuait à tirer. Combien de munitions avait-il ? Si les munitions venaient à lui manquer, comme ça arrive à tout le monde ? Je luttais contre la douleur et continuais, chancelant, dans l’espoir d’atteindre la rambarde. Cinq mètres, quatre, encore quelques sautillements.
   Je me suis pratiquement effondré sur cette rambarde, l’étreignant comme si c’était le salut. Les rosiers me perçaient la poitrine de leurs épines. Mais, accroché à la pierre, je voyais la mer, là-bas, dans la nuit. Tout ce qui me restait à faire, c’était de sauter, en évitant les rochers du brise-lames. Je pensais que je pouvais y arriver. Puisque j’étais parvenu jusque-là, je pouvais le faire. Qu’il me suive s’il en était capable !
   J’ai hurlé quand une balle s’est logée dans mon épaule. Je n’avais même pas entendu le coup de feu. Je me suis redressé, j’ai fait demi-tour, j’ai pressé la gâchette une fois, dix fois, sans écouter mon propre cri. Je l’ai fait pour gagner du temps. Je l’ai fait parce qu’il fallait le faire.
   Rassemblant ce qui me restait de vigueur, j’ai laissé tomber le pistolet et ai sauté par-dessus la rambarde. D’un pied et de toutes mes forces, je me suis propulsé vers le vide.
  
   Je volais, et ce vol me paraissait lent, très lent. Depuis mes jeunes années, j’avais inévitablement une tendance à l’orgueil, mais à ce moment-là, je l’ai perdue. Au long de ma vie d’adulte, j’en étais arrivé à croire que j’étais paré pour tout. Alors j’ai ri de ma propre naïveté. Dans ma tête lucide se gravait la certitude que j’allais tomber, tandis qu’en l’air mon corps, lui, y croyait toujours.
   Mais la chute a été rapide. Rapide comme un coup de fouet. J’ai vu un éclat de lumière quand mon épaule a heurté le rocher, et j’ai cru que les yeux me sortaient de la tête. Je n’avais pas réussi. Essayer, ça n’était pas si mal pour un type amoché, comme moi, mais un prix de consolation, c’était la douleur, une douleur sans limite. Je n’étais pas mort. Il aurait mieux valu que je le sois…
   L’agonie progressait, mon esprit s’obscurcissait par instants. Les vagues déferlaient près de moi et, par intervalles, l’écume m’éclaboussait. Une minute s’est écoulée. J’ai voulu bouger, et j’ai découvert ce que ressent un tétraplégique. La voix de mon père m’est parvenue :
   Il n’y a pas de refuge pour ceux qui ne tiennent pas leur parole. Où qu’ils fuient, la Multitude les trouvera.
   Je m’étais brisé la colonne vertébrale pour rien, mais ça m’était égal. J’avais perdu. Que ce démon m’achève une bonne fois ! Pourquoi l’appelait-on la « Multitude » ? Peut-être parce qu’ils étaient nombreux. Je me suis souvenu que son autre nom, « Babarûk », venait d’un ancien dialecte africain. La traduction, à ce qu’on m’a dit, n’est pas claire : « Sans âme et sans rémission » ou « Infiniment cruel ». Je préférais la seconde.
   Une autre minute s’est écoulée. Peut-être l’attente était-elle le châtiment dont parlait mon grand-père. Pire que la mort. Infiniment cruel. Oh, non ! Il ne pouvait pas me laisser ici ! Il ne pouvait pas me laisser !
   J’ai soupiré et presque souri en entendant ses pas. Il arrivait. Du coin de l’œil je pouvais le voir marcher sur les rochers. Les impacts avaient fini par gâcher cette veste magnifique, mais, en revanche, la cravate avait plutôt meilleure allure avec les taches de sang. Ma démarche assurée et mon fier maintien m’ont fait venir les larmes aux yeux.
   Je me suis souvenu d’autre chose. C’était un être de chair et d’os. Chair immortelle, mais, en fin de compte, chair matérielle, qui pouvait fouler la terre et entrer en contact avec les humains. Je me suis demandé de qui venait la chair, à qui les premiers chefs de famille l’avaient volée. Sans doute à quelque clochard solitaire. J’essayais d’imaginer la terrible cérémonie païenne par laquelle ils l’avaient sacrifié pour créer quelque chose de nouveau.
   Ma propre figure se penchait sur moi et me visait avec un revolver. Je voulais murmurer : « Vas-y. » Mais je n’ai pas eu la force. Ça n’était pas nécessaire. Il m’a tiré en pleine gueule… et je suis mort.
   Horrifié, j’ai su alors quel était mon châtiment, mon châtiment pire que la mort. Mon corps restait derrière tandis que je me rapprochais de sa bouche sans pouvoir l’éviter, je me rapprochais, me rapprochais toujours davantage… Son visage a changé, et j’ai vu les visages de ceux qui m’attendaient à l’intérieur : Carpenter, Vàzquez, Skiovak, Bronzelli. Quand je me suis fondu dans la Multitude, j’ai entendu les lamentations angoissées de tous. J’y ai ajouté les miennes, qui n’ont pas cessé depuis. Notre prison éternelle s’est mise en route. Elle s’en allait, et elle avait le visage de sa prochaine victime.


FIN


© Alan W. Wolf. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur. Traduit de l’espagnol par Pierre Jean Brouillaud. 

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05/01/04