Résidant actuellement à la Réunion, Joëlle Brethes écrit « sérieusement » depuis 1990. Enseignante au seuil de la retraite, elle espère avoir d’ici peu tout son temps pour assouvir sa passion d’écriture, notamment dans les genres science fictif et fantastique qui sont ceux où elle s’est fait le plus souvent remarquer. (Elle a reçu une soixantaine de premiers prix sur 264 nominations à divers concours d’écriture, tous genres confondus). Elle anime un atelier d’écriture et de diction dans son collège. Inscrite à la fac de lettres de la Réunion où elle a repris des études d’anglais, elle en profite pour participer, avec ses jeunes « copines » aux différents ateliers (théâtre, chorale) proposés aux étudiants. Elle vient aussi de faire sa première expérience cinématographique en étant la « vedette » d’un court métrage d’une quinzaine de minutes. (la photo a été prise lors d’une séance de dérushage en juin 2006).



Ses 5 dernières parutions
* Au-revoir Granmèr Kal (conte), Dicolor livre, août 2001
* Quand le Diable s’en mêle (conte), ARS Terres Créoles, octobre 2002
* Trois coups de folie (Théâtre), Dicolor livre, août 2004
* Le secret de Judith (roman jeunesse), Laféladi, juin 2006
* L’Homme de Larachney (Roman SF), Masque d’Or, septembre 2006



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   Marie entra silencieusement dans la grande pièce aux murs recouverts de dessins d'enfants. Chaque élève avait son secteur d'expression ; chacun avait ses couleurs codées, impossibles à utiliser sur le territoire des autres. La petite fille s'arrêta un instant, rêveuse, pour contempler ces uvres qui s'effaceraient spontanément le lendemain, soir de pleine lune, et devraient être renouvelées. Cela faisait plus d'une semaine qu'elle imaginait sa prochaine réalisation. Maintenant qu'elle maîtrisait mieux le trait, elle essaierait de représenter Suzanne. Et elle lui mettrait au cou et aux poignets toutes sortes de bijoux ; comme ceux de la maîtresse.
   Bonjour, Marie. Comment fais-tu pour arriver toujours aussi tôt ? Installe-toi ; tu peux commencer, si tu veux.
   La petite fille s'assit à sa table. Le puzzle, représentant un coucher de soleil sur l'île de Djerba, était dans l'état exact où elle l'avait laissé la veille en fin d'après-midi. Les dégradés de mauve, les nuances de bruns très sombres n'étaient pas faciles à repérer puis à placer... Avec un soupir, Marie se mit au travail tandis que, petites ombres silencieuses, ses camarades arrivaient les unes après les autres. Un quart d'heure plus tard la classe était pleine, et des chuchotements commencèrent à se faire entendre. Marie, qui avait du mal à fixer son attention, eut un mouvement d'humeur. Elle faisait des fautes, tâtonnait... Le moniteur électronique qui contrôlait son travail avait déjà clignoté quatre fois ; à la cinquième, elle serait punie. On l'avait plusieurs fois avertie : son intelligence étant au-dessus de la moyenne, elle se devait d'obtenir de meilleurs résultats en utilisant au maximum ses facultés de réflexion et d'observation ; sinon...
   Les punitions ne touchaient guère la petite fille ; elles étaient de toute façon légères pour les enfants de sa section, même pour les surdoués comme elle. Mais en rentrant à la maison, elle sentirait la réprobation et la tristesse dans les yeux de Suzanne et ça, elle ne le voulait pas...
   Suzanne était la maman de Marie.
   La fillette n'appelait jamais sa maman par son prénom : ça ne se faisait pas. Mais elle aimait en murmurer les syllabes quand elle était toute seule. Elle arrondissait tendrement la bouche, comme pour un baiser en laissant partir doucement le " Su " ; puis elle écartait lentement les mâchoires pour laisser couler à l'infini le " zanne " qu'elle ne voulait pas couper. Elle préférait de beaucoup cette longue envolée et se refusait absolument à refermer la bouche sur un " ne " qui, pour elle, avait un goût agressif d'interdit : " Ne fais pas ceci... Ne fais pas cela " disait si souvent tante Marguerite qui était vieille et laide... et méchante.
   Oui ! Marie aimait vraiment beaucoup prononcer le nom de sa maman ; surtout depuis le grave accident qui, l'année précédente, avait éloigné cette dernière de la maison quarante trois jours.
   Comme elle lui avait manqué ! Et comme elle avait craint ne plus jamais la voir revenir dans le petit appartement ! C'est que papa n'était jamais revenu de l'hôpital, lui ! On leur avait dit qu'il avait été emporté par un virus non identifié rapporté d'un de ces longs voyages professionnels qui l'éloignaient parfois de la maison pendant de longs mois... Suzanne avait pleuré, le grand frère, Sébastien, avait pleuré. Elle seule n'avait pas réagi ; elle était trop petite, à l'époque, pour comprendre ce que c'est, la mort, et ce qu'elle implique. Maintenant, elle savait. À cinq ans, on sait tout... Tout ce qui est important, en tout cas.
 
   Suzaaaaan... Suzaaaaan... Suzaaaaan...
   Marie rouvrit les yeux, sourit, et plaça sans plus se tromper les quinze dernières pièces de son puzzle. Le moniteur électronique la félicita et l'autorisa à rejoindre " les grands " à la piscine. Avec un peu de chance, elle y retrouverait le grand frère, et il lui apprendrait à utiliser le poumon sous-marin miniature. Malgré le coût élevé de l'objet, Suzanne venait de leur en offrir un à chacun. Elle avait été folle de joie, Marie, en recevant ce cadeau inespéré. Sébastien, lui, s'était contenté de mettre l'instrument dans sa poche avec cette froideur incompréhensible qu'il manifestait à sa mère depuis qu'elle était rentrée de l'hôpital.
 
   Marie en voulait à son aîné pour ce comportement odieux que rien ne justifiait. Avant l'accident de Suzanne, Sébastien était toujours dans ses jupes, à respirer son parfum, à l'embrasser. Il lui volait même des épingles à cheveux. Et il faisait la tête quand sa sur venait se blottir contre la poitrine tiède pour se faire câliner à son tour. Mais quand la jeune femme avait été autorisée à quitter le service chirurgical où elle achevait sa convalescence, le drame avait éclaté. Dès les retrouvailles, Sébastien avait pris son regard des mauvais jours, et s'était arraché aux bras qui l'enserraient affectueusement : « Tu n'es pas ma mère ! » Suzanne avait ri, s'était avancée... Mais l'adolescent avait saisi sa sur par l'épaule comme pour la protéger. « Ce n'est pas notre maman ! » avait-il affirmé.
   Marie se rappelait la stupeur qui l'avait saisie à cette sotte assertion.
   Suzanne l'avait aussitôt soustraite à l'étreinte de son frère et l'avait entraînée dans une autre pièce où elle avait passé un rapide et sibyllin coup de fil... Un docteur de l'hôpital était venu presque aussitôt. Il s'était montré très gentil. Il avait expliqué à Marie et à Sébastien que Suzanne était bien leur maman ( Quelle idée d'en douter ! ), qu'elle allait peut-être leur paraître bizarre pendant un certain temps, qu'elle aurait probablement des trous de mémoire, mais qu'il faudrait l'aider, pas la rejeter !... Marie était toute disposée à le faire. Même si elle en avait voulu à maman de ne pas revenir tout de suite à la maison, elle comprenait parfaitement, maintenant, que ce n'était pas sa faute...
   « Ce n'est pas notre mère ! » avait de nouveau protesté Sébastien. Le médecin avait alors jeté un regard perplexe à Suzanne avant d'aller s'isoler avec le réfractaire, dans une pièce voisine. Leur conversation avait duré presque deux heures. Au grand étonnement de Marie, Sébastien en était sorti les yeux rouges, mais il n'avait plus jamais dit que Suzanne n'était pas leur maman...

   Il n'avait plus dit grand chose, en fait ; et ce soudain mutisme, cette dureté à fleur de peau et au ras de l'il effrayait parfois la petite fille.



   Sébastien !

   Tu peux garder un secret ?
   Marie qui était arrivée toute joyeuse près du bassin d'eau claire et tiède, se rembrunit. Son frère était manifestement en pleine crise de cafard. Il avait l'air plus détendu, pourtant, ces derniers jours. Il avait même laissé échapper un demi-sourire quand Suzanne lui avait chiffonné les cheveux pour le féliciter d'un exposé où il avait eu la meilleure note de la classe.
   Bien sûr que je peux... Si ce n'est pas trop grave... Tu sais bien qu'il est interdit par le règlement de taire des éléments susceptibles de mettre en danger l'intégrité physique ou morale d'un camarade ou d'un adulte de l'établissement.
   Sébastien eut un ricanement assez désagréable. Faire gober de tels articles à une gamine de cinq ans, lui paraissait aussi incroyable que monstrueux. Sans compter que la grande gentillesse et l'extrême docilité de sa sur l'irritaient depuis toujours au plus haut point.
   Et il paraît que tu es une surdouée ! ironisa-t-il. Si tous les surdoués sont aussi dépourvus que toi de libre arbitre et d'esprit critique, je suis bigrement content de n'être qu'un " sujet ordinaire ".
   Marie fit la lippe mais elle s'installa près de son frère et essaya, elle aussi, de faire des vagues avec ses pieds ; mais elle avait les jambes trop courtes. Le moniteur leur fit d'ailleurs signe, de loin, de se laisser couler dans l'eau et de commencer leur entraînement. Par signe, lui aussi, Sébastien réclama quelques instants de répit pour parler à sa sur. De l'index et du majeur dressé, l'homme leur accorda deux minutes.
   Je suppose que tu sais reconnaître les humains des non-humains qui s'occupent de nous à l'école ?
   Des non-humains à l'école ?...
   Marie était tout effarée. Elle savait qu'une majorité de postes fatigants ou dangereux étaient occupés par des androïdes. Elle savait aussi qu'ils avaient une apparence humaine parfaite de façon à ne pas heurter la susceptibilité des hommes qui travaillaient avec eux. Mais, dans un établissement scolaire, il n'y a pas de postes dangereux... ni vraiment fatigants !...
   Une surdouée ! siffla de nouveau Sébastien avec mépris... Tu commences pourtant à être grande ! Je croyais que ta classe avait commencé une cession d'observation et de raisonnement. Vous êtes tous aussi nuls ?
   Les larmes vinrent aux yeux de Marie. Toutes les qualités que lui reconnaissait son maître de travaux pratiques étaient donc sans valeur ? Etait-elle aussi sotte que ça ?
   Sébastien se radoucit. Il n'avait pas beaucoup de temps et ne reverrait pas sa sur de sitôt. On venait de l'avertir qu'il partirait en stage de langues dès la fin des cours de la journée. Il ne repasserait pas à la maison. Suzanne avait préparé son bagage, et le taxiborg le récupèrerait avant de passer à l'école prendre la poignée de jeunes concernés, eux aussi, par la mesure. Une navette conduirait ensuite les adolescents en Nouvelle Californie où ils resteraient trois ans. Des fortes têtes comme lui, sans doute ; des brebis galeuses qui ne devaient pas risquer de contaminer le reste du troupeau.
   Étonnant qu'on ait laissé sa sur l'approcher ! Lui faisait-on confiance à ce point ? C'est vrai qu'il avait promis ; mais une promesse solennelle, quand elle a été arrachée, ne peut survivre à l'urgence. Et il se trouvait en situation d'urgence.
   Tu n'as rien remarqué de bizarre concernant les personnels ?
   Non. Marie n'avait rien remarqué de spécial. Quoique... Et elle admit que, fait étonnant, les enseignants qu'elle avait cette année ne se fâchaient jamais et faisaient preuve d'une remarquable patience. Sébastien la fixait avec intensité.
   Et tu trouves ça normal, toi, que des êtres humains soient aussi impassibles, quelles que soient les situations ?
   Ce ne sont pas des humains ? murmura Marie catastrophée.
   Eh, non ! Mais ça n'a pas d'importance, grosse bête. Au contraire... Mais tu n'as remarqué aucun signe distinctif te permettant de faire la différence entre eux et des humains ?
   Marie fit la moue. Sébastien n'eut pas le loisir de terminer sa conversation car un nouveau maître nageur vint s'interposer entre les deux gosses. L'adolescent devait se présenter au service médical pour le bilan de santé obligatoire réclamé par son école d'Outre Atlantique. Marie, elle, devait se mêler à un groupe de son âge qu'une jeune naïade initiait à la plongée.
   Juste là !... fit simplement Sébastien en appuyant un baiser sur le cou de sa sur, entre l'épaule et l'oreille ; juste là... Tu verras...
 
  Tout en écoutant les conseils de la naïade, Marie l'observait attentivement... La jeune fille avait un minuscule numéro en relief à l'endroit indiqué par son frère. À peine visible. Une androïde ? Pas si difficile à concevoir, finalement, car elle était parfaite : jolie, bien proportionnée, souriante.
   Un peu plus tard, étant revenue dans sa classe, la petite fille dut utiliser des ruses de Sioux pour examiner le cou de l'assistant de la maîtresse. Lui aussi avait le numéro révélateur. Mais qu'il fût un non-humain était plus étonnant : assez âgé et légèrement boiteux, il était tout à fait ordinaire.
   Un horrible soupçon s'empara de Marie dont le cur se serra...

 

   Suzaaaaan... Suzaaaaaan... Suzaaaaaaaan...

 

   « Pas trop triste que Sébastien soit parti ? Je ne le voulais pas, tu sais. L'école en a décidé autrement, et je n'ai rien pu faire. Mais si tu veux, nous irons le voir dès les prochaines vacances... »
   Marie sourit à travers ses larmes. Suzanne était sa maman... Elle le resterait... Elle était telle que n'importe quelle petite fille pouvait le souhaiter... Et elle se précipita entre les bras grands ouverts, évitant soigneusement le contact tactile ou visuel qui aurait pu bouleverser sa résolution. Elle ne voulait aucune certitude. Pas encore... Quand elle serait plus grande, peut-être...

FIN

© Joëlle Brethes. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur.

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09/06/2000 actualis 27/08/06