La nouvelle




   Il y a bien longtemps, le petit village de Fons Venæ se résumait à quelques huttes de terre et de torchis blotties autour de la colline sous laquelle coule la source de la Vanne. L'eau sourd doucement du rocher, se répand dans un vaste bassin qui servait autrefois de lavoir, puis s'en va serpenter parmi les arbres.
   En ces temps reculés, un démon désœuvré avait établi son repaire dans ce lieu ombragé appelé Le Prez la Fontaine. Pour se désaltérer, il s'était fabriqué une coupe d'or fin enrichie de pierreries et la laissait flotter sur les eaux du lavoir. Les voyageurs, humbles ou riches, qui vendaient de la ville ou y retournaient pouvaient boire dans la coupe du diable. Tout en ignorant qui en était le propriétaire, ils respectaient cependant l'objet tentateur qui jetait mille feux aux rayons du soleil. Chacun se doutait bien qu'il y avait là quelque sortilège et personne n'eût songé à s'en emparer.

   Jusqu'au jour où, par une belle fin d'été, une marchande de charbon, juchée sur son âne, passa à proximité de la source. La jeune fille arrivait de Bucey, la route promettait d'être longue, la chaleur déjà l'accablait. En entendant l'eau gazouiller, elle s'approcha, mit pied à terre et alla se pencher au-dessus du bassin. C'est là qu'elle aperçut la coupe d'or. Après l'avoir regardée de près, elle la trouva splendide, si finement ouvragée qu'elle eut envie de l'emporter, mais sans oser car, après tout, son propriétaire ne pouvait pas être bien loin.
   Elle la remplit alors, se désaltéra longuement avant de remettre l'objet en place, prête à repartir vers la ville vendre sa charge de charbon de bois.
   Au retour, elle fit à nouveau halte au Prez La Fontaine et fut fort étonnée de retrouver la coupe. Comme elle n'en avait jamais vu d'aussi belle, elle décida de l'emporter sans plus tergiverser. Elle la glissa furtivement dans un sac accroché sur le dos de son âne et reprit le chemin de la forêt.
   « Cours, bourrique, cours ! Il est déjà midi ! » cria-t-elle gaiement au mulet.

   Il était également midi pour le diable, le soleil tapait tout ce qu'il pouvait, il était assoiffé. Descendu à la source, il chercha vainement sa coupe. Ne la retrouvant pas, il se mit dans une colère noire.
   « Par tous les diables de l'enfer ! Quel est donc ce dérespectant qui a osé me voler ? Aussi vrai que j'existe, moi Astoré, je vais déchirer ce coquin de mes griffes acérées, je lui arracherai l'âme, je le condamnerai à rôtir aux flammes éternelles ! »
   Il se releva aussitôt et bondit sur les traces du voleur en beuglant :
   Par les cornes du diable,
   Par la barbe du démon,
   Où es-tu, toi,
   Qui es à moi ?

   Ô prodige ! Voici que, du fond du sac où la petite marchande l'avait glissée, la coupe, d'une petite voix flûtée, répondit au démon :
   — Je suis là, je suis là,
   Je t'appartiens, je suis à toi,
   Ô mon maître !

   La jeune fille, effrayée d'entendre ainsi parler la coupe, la sortit vite fait de son sac et la lança loin derrière elle.
   Et Vlap ! Elle fouetta son âne en criant :
   « Cours, bourrique, cours ! Je suis dans le pétrin ! Cours, si tu peux, jusqu'à demain matin ! »
   Le démon, qui la talonnait, aperçut bien la coupe abandonnée dans l'herbe et s'en saisit. Mais sa colère n'en fut pas pour autant apaisée. Il se dit : « J'ai retrouvé mon bien, il me faut maintenant retrouver mon voleur ! » et il poursuivit sa course en braillant :
   Par les cornes du diable,
   Par la barbe du démon,
   Où es-tu, toi,
   Qui es à moi ?

   C'est là que le sac de charbon, attaché sur le dos de l'âne, répondit au diable :
   — Je suis là, je suis là,
   Je t'appartiens, je suis à toi,
   Ô mon maître !

   La jeune fille effarée détacha aussitôt le sac et le jeta bien vite sans oser regarder derrière elle.
   Et Vlap ! Elle fouetta son âne en criant :
   « Cours, bourrique, cours ! Je suis dans le pétrin ! Cours, si tu peux, jusqu'à demain matin ! »

   « Ah ! Ah ! s'exclama le démon. J'ai retrouvé ma coupe et le sac de charbon ; il me faut à présent retrouver mon voleur ! »
   il poursuivit sa course en hurlant :
   Par les cornes du diable,
   Par la barbe du démon,
   Où es-tu, toi,
   Qui es à moi ?

   L'âne répondit alors, d'un braiement à vous déchirer les oreilles :
   — Je suis là, je suis là !...
   Terrorisée, la jeune marchande sauta de sa monture, abandonna la bête et détala de toute la vitesse de ses jambes.
   « Cours, ma fille, cours ! Tu es dans le pétrin. Cours, si tu peux, jusqu'à demain matin ! »

  Illustration Jean-Jacques Rouger « Ah ! Ah ! fit le diable. J'ai retrouvé la coupe, le sac et maintenant l'âne, il me manque toujours mon voleur ! »
   Il poursuivit sa course en hurlant :
   Par les cornes du diable,
   Par la barbe du démon,
   Où es-tu, toi,
   Qui es à moi ?

   Horreur ! Les sabots de la fille répondirent au diable aussitôt.
   Alors, aussi vite qu'elle le put, la petite marchande quitta ses sabots sans cesser de courir, à présent pieds nus, par les champs et les haies.
   Mais c'est là que son devantier1 se mit à son tour à parler !
   — Je suis là, je suis là !...
   Vloup ! Sans plus réfléchir, elle le retira et fonça droit devant elle.
   À peine le devantier sur le bord du chemin que ce fut le tour du jupon.
   Et Vloup ! Elle s'en débarrassa en poursuivant sa course folle. Elle ôta ainsi chemise et culotte, lorsque ces dernières se mirent, à leur tour, à crier : Je suis là, je suis là !
   « Ah ! Ah ! tempêta le démon. J'ai retrouvé la coupe, les sacs, l'âne, les sabots, le devantier, le jupon, la chemise et la culotte ; je retrouverai bien ma voleuse ! »
   Par les cornes du diable,
   Par la barbe du démon…


   Lorsque la jeune fille entendit sa féminité répondre : Je suis là, je suis là ! et qu'elle perçut, juste derrière elle, le ricanement sinistre du démon, elle comprit ce que c'est que d'avoir le diable à ses trousses ! L'épouvante lui serrait la poitrine, elle ne savait que faire, à part courir et espérer lui échapper. Mais elle sentait là, tout près, son odeur de souffre qui se rapprochait…
   Un sursaut d'énergie la propulsa dans le jardin d'un petit homme.
   Que dire de l'affolement de celui-ci qui vit arriver cette jeune fille toute, toute nue, avec sa féminité toute, toute dévoilée… et une féminité qui parlait ! Il n'aurait jamais imaginé pareille aventure et prit peur. Mais la belle l'empêcha de s'enfuir – il faut avouer qu'elle avait de jolis arguments ! Elle lui raconta qu'elle était poursuivie par une créature infernale qui allait la réduire en pièces et implora son aide.
   L'homme était cultivé, il connaissait les secrets des sorciers et comprit bien vite la situation. Il accepta de la sauver, si toutefois elle consentait à lui accorder une petite politesse.
   La jeune fille ne put qu'accepter.
   Alors, le petit homme alla dans son jardin, cueillit une citrouille orangée et courut la poser au mitan du carrefour où Astoré s'apprêtait à passer. Il assortit le tout d'une formule secrète et s'éclipsa bien vite.
   Et lorsque le démon, au croisement des chemins, se remit à hurler : Par les cornes du diable !, ce fut la cucurbitacée qui répondit :
   — Je suis là, je suis là,
   Je t'appartiens, je suis à toi,
   Ô mon maître !

   Astoré comprit aussitôt qu'il avait été abusé. De toute sa rage, il se jeta sur la citrouille, la taillada à coups de griffes, la pourfendit en grondant :
   « Voici le traitement que je t'aurais fait subir, voleuse ! Par la barbe du diable, par les cornes du démon, je ne saurai jamais ton nom ! »

   C'est ici que mon histoire s'arrête, le temps de laisser la jolie marchande de charbon rendre la politesse au petit homme qui vient de lui sauver la vie.
   On peut cependant ajouter que tous deux y prirent goût et partirent sans tarder se marier en bonne et due forme. Quant au démon, fort dépité, il revint habiter au Prez la Fontaine. Il en fut chassé lorsqu'on construisit, au-dessus de la source, l'église de Fontvannes. Il s'en retourna alors en enfer, emportant avec lui sa coupe enchantée.


FIN


1- Devantier : tablier de travail.

© Léo Lamarche pour le texte. L'illustration est © Jean-Jacques Rouger. Reproduit avec l'aimable autorisation des auteurs.


 
 

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18/12/13