La nouvelle



Des erreurs étant intervenues dans la première version de cette nouvelle diffusée le 7 janvier 2011, nous vous prions de nous en excuser. Vous trouverez ci-après le texte revu et corrigé.

   Il s'était écoulé soixante-douze journées, et autant de nuits, depuis le jour où les sept familles formées par ces créatures avaient fait une virée à travers les faubourgs de la Grande Ville. Des hameaux avaient été rasés sur leur passage, laissant un sillage interminable de cadavres mutilés, de maisons saccagées et cette puanteur, mélange d'urine et de moisi, dans un air raréfié qui, à chaque instant, se faisait plus dense, plus pesant.
   Chaque famille se composait invariablement de deux hommes adultes en état avancé de décomposition, d'une femme, également d'âge adulte, à la longue tignasse hirsute qui lui couvrait le visage jusqu'au niveau du menton, d'un individu, qui semblait bien étre un adolescent, qui se déplaçait toujours au moins un pas derrière les trois chefs de famille et qui passait à l'attaque quand ses aînés avaient fait le sale boulot, ainsi que deux enfants qui ralentissaient la marche parce qu'ils traînaillaient et avaient l'habitude de régurgiter les gros morceaux de bidoche auxquels se mêlait la bave épaisse des caïds du groupe, et celle de lècher de leurs langues vertes et visqueuses les fragments de peau que les pierres avaient arrachés le long du chemin.

   Leur nombre variait en fonction des pertes qui survenaient au cours des trajets, il s'agissait presque toujours des plus petits qui ne pouvaient plus tenir debout et finissaient par tomber évanouis sur les pavés. Alors ceux qui restaient se regroupaient avec d'autres, de façon à former des groupes importants. De cette façon, les incursions étaient eficaces, chacun pouvait se tailler une bonne part et assouvir sa faim insatiable. De toute façon, quand les masures ne contenaient qu'un ou deux occupants, il restait toujours le choix d'un jeune rat bien dodu.
   Le benjamín du clan constitué par la dernière famille de l'expédition s'attardait à observer une lumière bizarre qui brillait au bout d'un chemin écarté. Tous les autres étaient passés, sans avoir vraiment remarqué quelque chose qui ressemblât à une petite ferme au bout du chemin.
   Les sept autres s'aperçurent de l'absence du benjamín et, revenant sur leurs pas, le trouvèrent en train de déguster les dernières bouchées d'une grenouille qui agitait ses pattes dans une lutte vaine pour se libérer des dents pourries du gamin jusqu'à ce qu'elle finisse par céder aux morsures qui mirent fin aux sursauts de l'animal empoisonné. Il en finissait avec sa trouvaille, et ils furent ainsi témoins des ultimes étouffements du gosse ; ils virent comment il se tordait frénétiquement tandis que sortait de sa bouche une écume épaisse mêlée aux résidus de la peau de grenouille.
   Bien qu'ils fussent absorbés par ce qui arrivait au gamin, soudain, l'un des anciens perçut lui aussi l'éclat de cette curieuse lumière et, avec sa maladresse habituelle, se lança, d'un pas incertain vers ce qui brillait ainsi et lui promettait de quoi manger… Les autres oublièrent le gamin mais écoutaient les pas irréguliers de celui qui s'éloignait, et ils se mirent à le suivre, avec ce rictus mal dessiné sur leurs lèvres et le regard fixé sur ce qui brillait au fond.

   Arrivée à la maison éclairée, toute la troupe allait entrer. Pas besoin de tirer la porte qui se trouvait ouverte, comme pour inviter à entrer. Les six se trouvèrent alors au milieu d'un grand salon qu'occupaient seulement un vieux fauteuil à bascule qui grinçait à chaque mouvement, une table recouverte d'une nappe d'un noir délavé, et, sur la table, un médaillon portant une inscription qui entourait une étrange figure… Et, dans un coin, à quelques pas de la table, un berceau, un berceau en bois qui se balançait rythmiquement et attira aussitôt l'attention des six qui s'approchèrent et l'entourèrent, comme s'ils voulaient comprendre pourquoi il bougeait, comme le fauteuil.
   Soudain, les regards des six se fixèrent sur l'occupant du berceau. Regards et salive suspendus à mi-chemin entre les bouches grandes ouvertes et le sol… Un enfant noir comme du charbon, aux yeux d'un bleu intense, pénétrant… Le petit regarda tour à tour chacun des arrivants, si fixement, si intensément que tous se sentirent livrés à sa merci et étendirent les bras en direction de ceux de l'enfant, dans un acte de totale soumission.
   Puis la femme prit le petit dans ses bras, et les six sortirent pour aller chercher de la nourriture dans la maison voisine. Ils y rencontrèrent une femme d'une soixantaine d'années, asssise sur un fauteuil roulant, ses maigres jambes abritées sous une couverture. Celle qui tenait l'enfant posa celui-ci sur le côté et, en même temps que les cinq autres, se jeta sur la vieille, la dévora si avidemment que, vingt minutes après, il ne restait que la couverture maculée de sang sur les os nus de la victime. Foie, viscères… tout avait été englouti par ces créatures.
   Pour finir le travail, la femme prit dans ses mains le seul fragment de la vieille qui restait entier, intact : le cœur. Elle se dirigea lentement vers l'enfant aux yeux bleus et, dans une attitude d'étrange révérence, le lui offrit, tenant les mains en l'air tandis que celui-ci regardait et buvait gorgée après gorgée le sang qui ruisselait en direction de sa bouche et, quand il eut bu la dernière goutte, dans les mains mêmes de la femme, il fit brûler le cœur. Le feu consuma rapidement la femme, ne laissant au bout de quelques secondes qu'un tas de cendres fumantes, cependant que se répandait une forte odeur de sang et de soufre.
   Et, tandis que la femme devenue boule de feu se réduisait à un tas de cendres, les cinq autres reprirent leurs recherches, gravirent des escaliers branlants, jusqu'à une petite píèce où ils trouvèrent la suite du repas : la fille de la vieille cachée sous le lit avec sa propre fille, un bébé né récemment dont la mère essayait en vain de faire taire les pleurs. Les cinq firent cercle autour d'elles. Les compères, jamais repus, se jetèrent à nouveau sur les deux êtres sans défense et, bientôt, les pleurs du bébé avaient cessé dans la masure. Les cris de la mère se réduisirent à des sons gutturaux à peine audibles, car elle était incapable d'articuler le moindre mot tandis que les dévoreurs se partageaient sa langue et se disposaient à déguster, à grandes bouchées sonores, les orbites qu'occupaient, un instant plus tôt, des yeux d'un noir de jais, yeux qui finirent dans la bouche avide du plus jeune… Une fois achevé le rituel des yeux et des langues, ils passèrent aux délicats viscères du bébé dont il ne resta que les chaussons de laine rose, lesquels adhéraient à ce qui semblait avoir été deux petits os des jambes…
   Mais l'appétit de ces prédateurs de l'espèce humaine ne connaissait pas de limites, et, ayant ingéré cette chair tendre, ils sortirent de la léthargie à laquelle les avait soumis l'enfant aux yeux bleus. Celui-ci se trouvait maintenant endormi dans la píèce où avait brûlé la vieille femme… Les cinq descendirent l'escalier et, avant que l'enfant ne se réveille, ils avaient fait leur affaire des yeux et de la langue. Alors, ils démembrèrent le petit corps et vidèrent dans leurs bouches insatiables la dernière goutte de sang.
   Le festin terminé, le silence tomba sur toute la ferme, et les cinq gisaient sur le sol, plongés dans un sommeil profond et malodorent…
   La transe des cinq survivants dura sept heures et, quand ils se réveillèrent, ils virent qu'ils étaient entourés de tous les membres des familles restantes prostrés à leurs pieds, tendant dans leurs mains levées des cœurs frais et sanguinolents…
   Une race nouvelle s'éveillait.

FIN


© Blalih. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur. Titre original : Casadelaluz. Traduit de l'espagnol par Pierre Jean Brouillaud.

 
 

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07/01/11 & 14/01/11