Eduardo J. Carletti

Eduardo Julio Carletti est né à Buenos Aires, Argentine, le 17 avril 1951. Il habite Ituzaingo, province de Buenos Aires. Il est ingénieur en électronique. Eduardo Carletti a publié un roman, Instante de Maximo Quebranto et deux recueils de nouvelles, Por media eternidad cayendo et Un largo camino. Il a créé et dirige depuis 1989 la revue
qui est notre correspondante en Argentine.

 


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    La Machine

 

Photo © Eric Le Meudec
Eduardo Julio Carletti
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Il n’y avait pas de brume ce jour-là. On distinguait les voies sur une assez grande distance, jusqu’à la courbe de la montagne, pour être précis. Marini appuya prudemment le pied pour faire un pas de plus. Il était nu. Entre les traverses du chemin de fer, une infinité de pierres cassées montraient leurs bords tranchants. S’il se blessait le pied, il lui faudrait abandonner, et tout le village devrait attendre que la coupure guérisse. Les gens porteraient sur lui un autre regard. Bon, il se montrait utile, mais un peu fou.
    Marini était fort. Il avait passé les trois-quarts de sa vie à charger des charrettes dans les champs de son oncle et il avait développé une solide constitution. Depuis sept ans, il faisait travailler ses muscles au moyen d’exercices spéciaux qui renforçaient l’équilibre et fortifiaient le cœur. À une époque où tant de gens souffraient de la faim, tout le village l’avait nourri et protégé, lui permettant de penser à autre chose qu’à sa subsistance.
    En plus de ses activités agricoles, il avait étudié la mécanique et l’électricité. Presque tout le monde étudiait ce genre de choses. Ce n’était pas des matières faciles, car on n’avait pas la possibilité de pratiquer. Vu la façon dont les livres étaient conçus, il aurait fallu, pour apprendre la mécanique, avoir les instruments devant soi, s’en servir et résoudre de la sorte les problèmes. Aucun des auteurs de ces livres n’avait eu à affronter la mécanique comme s’il s’agissait d’une étude théorique. Mais, depuis l’Évènement, beaucoup de tâches manuelles se présentaient ainsi.
    Heureusement, Marini s’était bien débrouillé en physique et avait une bonne formation. Maintenant, il lui fallait montrer à quoi ça servait.
    La locomotive se trouvait à une vingtaine de pas, un peu rouillée mais intacte. Elle restait là depuis plusieurs générations. Marini fit un pas mais commença à sentir le Tenseur. Ça donnait l’impression d’étouffer, comme si vous dormiez sur le ventre avec un bras replié sous le corps. Une pression diffuse, mais une gêne sur la poitrine.
    Il fit quelques pas. Chaque centimètre se faisait plus difficile. La résistance se manifestait de deux façons : l’étouffement dans la poitrine dû au Tenseur qui, bientôt, deviendrait douloureux et le terrain qui semblait se modifier et qui exigeait toujours plus d’effort de ses muscles, car la pente ne cessait d’augmenter.

    Il n’existait pas vraiment de déclivité : le terrain paraissait plat, et la différence tenait à la force de gravité. Pour ses jambes, la rampe semblait avoir atteint trente degrés.
    Marini transpirait abondamment, bien que le jour se soit à peine levé et que la température soit basse. Il fit un pas de plus.
À douze pas de la machine, il eut l’impression qu’une main puissante lui saisissait le cœur, le serrait et, en même temps, tirait en arrière comme pour l’arracher dans son dos. Le Tenseur. Il lui résistait.
   
À sept pas, par l’effet conjugué de ces barrières – la force de gravité croissante et le Tenseur – il avait l’impression de se cramponner sur un versant à soixante degrés, suspendu au-dessus de l’abîme, avec un poids de cent kilos tenu par un crochet fiché dans son cœur. Cette chose qui tirait sur le cœur, c’était qu’on appelait le Tenseur. Sa fonction consistait à empêcher les hommes d’atteindre tout ce qui était interdit. La force du Tenseur augmentait de façon exponentielle à mesure que l’on avançait vers ces interdits.
    Marini avait envie de crier. Il enfonça les doigts de pied entre les pierres, à la recherche d’un terrain solide où s’accrocher. Sa progression se comptait alors en centimètres. Maintenant, il n’essayait plus de calibrer la douleur dans son cœur et dans ses muscles. Peut-être s’arrêterait-il. Parce qu’il serait mort.
    Il se donna un répit, à cinquante centimètres de la locomotive, et il l’observa, tandis qu’il tentait de reprendre des forces. Il sentait son cœur qui, par instants, flanchait, s’arrêtait, puis recommençait à bondir par spasmes, comme un animal blessé qui essaie de s’échapper. Il avança d’un centimètre, de deux, de trois.
    On dit que nos gènes gardent la trace de nos plus lointains ancêtres. Marini redevenu reptile se servit de ses pieds comme de griffes pour s’accrocher, et il poussa.
    La rampe était de près de quatre-vingt-dix degrés. Le Tenseur le tuait.
    Les derniers centimètres furent une véritable agonie. Plusieurs fois, il se crut déjà mort, mais il continua. Il grimpa sur la locomotive, se glissa par la rambarde latérale, ouvrit la portière d’un coup, écarta le squelette du conducteur et se mit à vérifier les commandes.
    Maintenant, son cœur battait librement.
À l’intérieur de la locomotive, la gravité était normale – il n’y avait pas de pente – et le Tenseur n’opérait plus. Le tableau de bord était intact. Les témoins de l’Évènement avaient entendu le moteur s’arrêter, comme ils l’avaient écrit dans le Livre. Les contacts étaient en position de marche, mais, d’après le Livre, la machine s’était arrêtée après la mort du conducteur parce que celui-ci était tombé sur le levier. À l’époque où tout était encore normal, à la suite de divers accidents ferroviaires provoqués par la mort soudaine du conducteur, on avait décidé que les commandes resteraient dans une position déterminée pour permettre à la machine de fonctionner.
    Marini pensa qu’à en juger par les livres de mécanique – et il avait le Manuel de la motrice diesel bien gravé dans la tête – il devait rester du combustible dans la soute.
    La locomotive s’était arrêtée un mardi à 12h05, dix minutes après le début de l’Évènement. Il faisait beau, un temps clair, et il y avait donc peu de chances pour que l’électricité soit restée allumée dans la machine. Alors la question, la seule, se posait en ces termes : l’entreprise de Marini se solderait par un terrible échec si la batterie de la locomotive était à solution d’acide, parce qu’alors elle se serait détériorée, mais une batterie de la dernière génération, scellée et à électrolyte semi-solide, aurait très probablement tenu la charge.
   
À la droite du conducteur se trouvaient trois sacoches contenant du matériel d’entretien. Il en prit une, passa dans la coursive latérale et ouvrit les accès au moteur. Il utilisa les lubrifiants, nettoya les conduits, purgea ce qui devait l’être, testa les embrayages, tourna et ajusta les manivelles, démonta plusieurs pièces, les nettoya et les lubrifia comme s’il s’agissait d’objets précieux.
    Avant de tester le démarrage, il essaya tous les appareils de mesure et tous les leviers.
    Sur le pare-brise étaient collées une gravure représentant San Cayetano et une photo de Gardel*. On ne distinguait presque plus ces images tellement elles étaient décolorées. Il toucha la gravure du bout de l’index ; elle se détacha. Il l’approcha révérencieusement pour l’embrasser.
    Il pensa à une femme, petite et jolie, qui l’aimait passionnément. Il pensa aux enfants qu’il n’aurait pas.
    Il poussa les leviers en position de départ et actionna le démarrage.

    Il y eut un moment de silence. Puis le cri aigu des engrenages. Rien. Il actionna de nouveau. Grincement. Série d’explosions. Chaque fois plus rapprochées. Un rugissement.
    Il eut la joie de sentir vibrer la cabine. Le moteur fonctionnait. Il le laissa tourner, se stabiliser. Il attendit patiemment, tandis que les larmes coulaient sur ses joues.
À une douzaine de mètres, le long de la voie, on voyait les habitants du village qui s’agitaient et brandissaient des drapeaux.
    Le levier de marche avant s’engagea sans difficulté. Une plainte s’éleva de toutes les parties mobiles de la machine, mais celle-ci avança. Lentement.
    Le village fit fête à son héros. Musique, drapeaux. Et, sur une estrade rudimentaire, les plus belles filles se lancèrent dans une danse énergique. Le maire, ridicule dans son complet noir fané, le salua de la main.
    Marini arrêta la machine devant l’estrade. Acclamations.
    Marini avait une belle femme. Elle était là, très calme, les épaules tombantes et les mains croisées dans son giron.
    Il crut qu’il allait la voir saluer, mais c’était beaucoup lui demander.
    Il vit qu’elle portait une petite fleur sur la poitrine et, dans un élan ridicule, puisque, quelques heures plus tôt, il était encore en sa compagnie, il eut très envie de s’approcher pour sentir son parfum.
    Tous savaient que maintenant il ne pourrait plus descendre de la machine. Au moyen de fils et de cordages, ils lui passeraient la nourriture, l’eau, les récipients pour sa toilette, un peu de matériel pour qu’il s’installe un lit et un tuyau à insérer dans l’entrée de la soute, de manière à remplir le réservoir quand ce serait nécessaire.
    Personne ne pourrait s’approcher davantage de la machine. Quand la fête serait finie, ils se retireraient et ne pourraient revenir aussi près, à moins qu’ils ne soient disposés à lutter contre le Tenseur et à supporter ce que Marini avait supporté. Aucun autre habitant du village n’en aurait été capable, et l’avaient choisi pour ça.
    Ils lui lancèrent des pierres auxquelles ils avaient fixé des fils en plastique. En ayant tiré un, il attacha une corde fine à l’une des extrémités. Le reste était formé de fils solides utilisés par les pêcheurs. Il les fixa dans la cabine, et, de leur côté, les villageois les tendirent. C’était comme ça qu’il communiquerait avec le monde.

    Il tira la corde jusqu’à ce que lui parviennent les extrémités de câbles électriques qui avaient été fixés au bout. Il dénuda soigneusement les fils de cuivre et les terminaux, comme s’il avait opéré dans le ventre de sa mère. Il les connecta au panneau d’électricité et actionna un interrupteur.
    Il vit les lumières s’allumer sur le trottoir et entendit les acclamations. L’émotion lui serra la gorge.
    C’était une locomotive diesel électrique. Dorénavant, le village aurait l’électricité.
    Il n’y eut pas de feux d’artifice, mais des mannequins de carton. Les extraterrestres étaient minces, de grande taille et de peau bleue. Ils avaient les yeux en amande, entièrement blancs, comme ceux de certains poissons. Les mannequins faisaient des grimaces de sévérité et d’aversion. Ils exprimaient avec assez de force et de précision la souffrance et la haine que l’artisan éprouvait.
    Le jour de l’Évènement, ils étaient arrivés sur leurs vaisseaux à propulsion magnétique pour exécuter une sentence. Au nom de qui ? Personne ne le savait. En quelques heures, ils avaient mis fin aux technologies de l’humanité et avaient laissé derrière eux leurs tenseurs, gardiens chargés de s’assurer qu’on ne pourrait plus utiliser ce savoir. Comme ils étaient plutôt mesquins, ils avaient calculé la force des tenseurs selon l’importance des installations. Personne ne pouvait s’approcher d’un réacteur nucléaire, parce que, là, les tenseurs se révélaient invincibles. Les industries de pointe étaient inaccessibles, de même que les centrales électriques.
    Ils avaient ramené l’humanité à l’âge de pierre.
    Puis les extraterrestres étaient repartis, et maintenant les hommes voulaient recommencer.
    Le maire du village s’approcha et en termina avec la cérémonie. On brûla les mannequins bleus, et la foule acclama. On agita les drapeaux.
    Marini vit que tout le monde s’étreignait, s’embrassait, comme si c’était la nuit de Noël.
    Il vit les larmes couler sur la joue de sa Lucia, si tranquille là-bas, sans que personne n’ose l’embrasser ni la toucher.
    Le reste de la foule se retira, peu à peu, jusqu’à ce que la délicate silhouette de femme, de sa femme, petite, fragile et tremblante, reste seule sur l’estrade, fleur entre les fleurs qui avaient décoré la cérémonie.
    Tandis que le vent séchait ses larmes, elle le regardait. Tout ce que ces yeux exprimaient, Marini pouvait le lire.
    Longtemps après – un siècle peut-être – elle leva la main, fit un faible salut et partit en courant.
    Marini resta seul, goûtant ce qu’ils appelleraient son triomphe, que ça lui plaise ou non.


FIN



(*) Chanteur et acteur argentin, célèbre interprète de tangos.

© Eduardo Julio Carletti. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur. Traduit de l’espagnol (Argentine) par Pierre Jean Brouillaud. Inédit dans sa version française. 

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21/12/04