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Jean-Pierre Planque

Après L'homme à queue de cochon, voici une autre des ces lettres aux amis écrite en une soirée et revue le lendemain... C'était en 2003. Plus tard, j'ai eu envie de regrouper toutes ces lettres en recueil...

 

 

 


   Je débarquais au terminal d'Orly Ouest à 9h15. Il faisait froid et j'étais mal. Faut dire que je venais de Guadeloupe. Au dessous de 30°, aucun endroit au monde ne peut se prétendre réellement convivial. Je récupérai mon sac à dos sur le tapis roulant puis cherchais les panneaux indiquant la navette. RER, direction Paris, puis Métro. Je ne savais plus à quoi cette ville ressemblait. Je ne l'avais jamais vraiment aimée.
Mes pieds me faisaient mal, comme en novembre 1987 quand j'étais revenu de l'Inde avec le même sac à dos. Sols bitumés, voies bétonnées. Il est tellement plus agréable de marcher les pieds nus sur la terre, de sentir le vrai sol sous ses pas. Que venais-je foutre dans cette galère ? Cette salope allait entendre parler de moi !
   Zombies, fausse lumière. On s'assied sur des sièges fatigués, couturés ou taggés, on évite le regard de l'autre, on jette un œil discret vers le plan des stations. J'avais quitté tout ça douze ans plus tôt ! J'en pouvais plus de cette ville et cette salope qui m'engluait à nouveau dans le piège de l'urbanité. Tu m'auras pas ! Tu vas cracher tout ce que tu me dois !
   Gambetta. Je descends.
   Sortie Place Martin Nadaud.
   Je suis mal, de plus en plus mal. Johanne, tu te souviens ? Le Père Lachaise, nos promenades entre les tombes, te souviens-tu ? J'étais stone, amoureux fou de toi, pour moi tout semblait possible... On s'aimait, oui, on rêvait encore ensemble. C'est plus tard, quelques années plus tard, que nous nous sommes déchirés. Mais ça n'a rien à voir. Emmanuelle s'est peu à peu installée chez nous.
   Après ta mort, j'ai cherché des locataires pour notre appartement. Le désastre. À croire qu'ils étaient tous coulés dans le même moule : ils payaient leur loyer cash pendant plusieurs mois et puis, un beau jour, ils ne payaient plus, partaient à la cloche de bois. J'ai un sens très limité des affaires. Quand Eric, un collègue de la Poste, m'a parlé d'Emmanuelle, préposée, divorcée avec gamine à charge, j'ai craqué.
   Elle a payé son loyer pendant trois ans.
   Mais alors après, quelle galère…

   Rue de la Bidassoa, puis rue Boyer.
   Peu de choses ont changé, sauf La Manufacture qui est un peu plus loin. C'est calme. Je retrouve le 12 bis et tape le code. Le portail s'entrouvre. Ça fait tout de même une drôle d'impression de se retrouver ici. Tout au bout du passage, le pavillon de Françoise, la mère de Mathilde. Rien n'a changé. J'ai aimé Mathilde (Galina). Ah, sa bouche sensuelle et le grain de beauté tout contre sa lèvre supérieure... Son père était d'origine russe, mais russe blanc, de ceux qui furent chassés par la révolution. Il aurait été l'un des fondateurs du Club Méditerranée. La mère touche les dividendes, la fille crève à petit feu et décide un beau jour de s'installer... dans ma cave.
   Matelas et bougies. Mathilde meurt du SIDA quelques années plus tard. Sa mère, elle, vient de mourir d'un cancer !
   Devant la porte de mon appartement, je sors les clés d'une enveloppe kraft. Ma locataire indélicate a-t-elle changé les serrures  ? Non, ça marche. Je retrouve l'appart' tel que je l'ai trouvé un an plus tôt. C'est pas franchement clean. Bernard, le copain qui a refait la salle de bains, m'en a touché quelques mots... Je sors le matelas gonflable du sac à dos et souffle dedans. Putaing, j'ai perdu le sens de l'effort ! Je m'enfile une dose de rhum Damoiseau et c'est reparti.
   « Qu'est-ce que vous foutez là ? »
   Je m'étais endormi. Ça fait tout de même bizarre d'être réveillé de la sorte. Je mets un petit moment avant de réaliser...
   — Tu ne me reconnais pas, Emmanuelle ? Je suis ton proprio !
   — Merde... qu'elle fait, j'allais vous envoyer un chèque...
   — Laisse tomber, tu m'as roulé une première fois, c'est bon. J'ai décidé d'entamer une grève de la faim, les médias sont prévenus.
   — On pourrait peut-être s'arranger...
   — Arrête de délirer, Emmanuelle, t'es tellement moche que tu pourrais à peine jouer dans un film de Mario Bava. T'aurais pas plutôt une copine, genre sexy ?
   — Ben, non. Je vois pas...
   Sarah, sa gamine qui devait avoir huit ans, commence à s'impatienter :
   — Bon, écoutez, vous êtes bien gentils, mais j'ai envie de prendre un bain !
   Là, ça me fout carrément les boules, j'ai envie de la claquer !
   — J'ai fait refaire la salle de bains, merde, ça m'a coûté un max, espèce de petite conne ! Ta ère n'a jamais été foutue de réparer les fuites. Tu fais pas chier, tu te laves dans l'évier ! Quand j'avais ton âge...
   — C'était quand ? qu'elle fait. Au début de quel siècle ?
   Je craque :
   — Tu regardes trop la Télé. T'es déjà vieille avant l'âge. Tu devrais aller vivre à la campagne. Loin, le plus loin possible de Paris, avec ta maman.
   — Tu rigoles ou quoi ? Paris, c'est trop bien !
   J'affiche un air contrit.
   — Explique un peu. La gamine ne s'en laisse pas compter. Elle a le sens de la répartie :
   — Bah, y'a la plage le long des quais de la Seine, des activités gratuites...
   — Ouais, je vois, gratuites comme cet appart... (Je sens monter en moi une irrésistible envie de hurler.) Bon, écoutez, les nanas, vous faites votre vie. Moi, j'entame ma grève de la faim. Je ne bougerai pas d'ici tant que vous ne vous serez pas barrées, vu ? J'ai faxé à Libé, à France 3, ainsi qu'à quelques radios. Attendez-vous à recevoir de la visite ! Regardez-moi, merde, j'ai pas bouffé depuis cinq heures...
   — Je pourrais peut-être vous... te faire des œufs au plat, propose Emmanuelle.
   — Laisse tomber ! Baigne ta chère fille et allez vous coucher. Demain sera un autre jour...

   J'avais mal dormi. Le jour commençait à poindre.
   Cette histoire de loyers impayés me bouffait la tête depuis des mois. J'avais bien fait le nécessaire auprès du Tribunal, contacté des huissiers, mais rien à faire ! Emmanuelle et sa fille s'accrochaient à mon appartement comme des putains de moules à un rocher. Je mesurais alors tous les risques de ma stratégie : combien de temps tiendrai-je ans ingérer la moindre miette, le plus infime morceau de pain ? Pourrais-je longtemps boire uniquement de l'eau ? N'avais-je pas placé la barre un peu haut ?
   Le matelas s'était dégonflé et j'avais mal partout. Mon portable vibra quelque part dans une des poches de ma chemise explorer.
    — Oui ?
   — JPP ? C'est Sandrine Deschamps de Libération. Notre équipe est bloquée au portail du 12 bis. Pourriez-vous me communiquer le code d'entrée ?
   Le code, merde, le code... Je l'avais recopié dans mon carnet d'adresses... C'est vrai qu'entre le code Carte Bleue, le code machin, le code truc d'abonné au site X d'Internet, on mélange très vite tout, faudrait se faire greffer carrément un portable dans le cortex. La nana s'impatientait :
   — Pardonnez-moi, mon reportage est limité à dix minutes...
   — Oui, j'ai trouvé, le code d'entrée est ***** !
   Putain, j'ai faim. Je erais prêt à bouffer n'importe quoi.
   En fait d'équipe, ce furent deux personnes qui entrèrent dans la pièce où j'avais installé mon matelas et qui faisait office de salon. La journaliste était accompagnée d'un photographe. C'était bien assez pour impressionner ma locataire...
   — Bonjour, fit Sandrine Deschamps, j'ai reçu votre fax. Allez-vous vraiment entamer une grève de la faim ?
   — J'ai commencé ! Mon but est d'alerter l'opinion publique au sujet de l'injustice dont je suis victime. (J'offrais mon meilleur profil au photographe qui mitraillait consciencieusement.) Ma locataire ne me règle aucun loyer depuis des mois. J'ai donc décidé de faire le siège de mon propre appartement jusqu'à son départ. Comprenez : je fais du social malgré moi depuis huit mois et ça commence à bien faire !
   — Oui, je comprends... (Elle baissa la voix.) Pourquoi ne pas tenter une conciliation ? Je crois savoir que votre locataire a un enfant à charge, qu'elle ne perçoit plus de revenus et qu'elle est surendettée...
   — Je suis au courant ! C'est moi qui vous en ai parlé. Ce n'est tout de même pas de ma faute si elle a démissionné de la Poste pour chercher un emploi dans une agence immobilière ! Tenez, elle est tellement naze qu'elle est foutue de me faire visiter mon propre appart', de m'en vanter les qualités (orientation Sud-Est, quartier calme, petit jardin privatif, commerces et Métro à proximité, voisins charmants). Demain, elle me fera signer dans son agence et touchera sa commission ! Merde, je rêve. Faut l'enfermer !
   — De nos jours, la vie est difficile pour les propriétaires, soupira Sandrine Deschamps. Je me suis laissée dire que vous aviez vous même démissionné de la Poste. Vous avez vécu quelques années dans le Vaucluse avant de vous envoler vers la Guadeloupe...
   Elle commençait à me gonfler, la journaleuse, avec ses insinuations. Il était temps qu'elle se barre avec son photographe sous le bras.

   « Bon, Emmanuelle, dis-je, si on allait se bouffer quelque chose au restau de la place Gambetta ? Tu enfiles une robe pas trop crade, tu noies ta charmante fille dans la baignoire, et on y va ? Je reprendrai ma grève de la faim plus tard... »
   En fait, j'ai tout payé, y compris cette glace de merde que s'est enfilée Sarah. Si j'avais pu y glisser du cyanure ou un peu de mort au rats…


FIN



© JPP, juillet 03
© Jean-Pierre Planque. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur.

21/10/2018
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