La nouvelle



   Le premier septembre 2000, le journal Le Temps fondé, comme il le souligne, en 1861, analysait, sous la signature de son rédacteur en chef, Michel Broguilard, un livre qui venait de paraître et qui faisait quelque bruit, car il remuait des cendres encore tièdes plus d'un demi-siècle après les événements. Il s'agissait des mémoires de XXX, diplomate de carrière, ancien secrétaire général du Quai d'Orsay.
   L'auteur de l'ouvrage, soucieux de ménager la réputation des personnalités survivantes et d'éviter d'éventuelles poursuites judiciaires, avait demandé que son livre ne fût publié qu'à la fin du siècle, soit bien après la mort de tous les protagonistes, y compris la sienne.
   Broguilard ouvre son article du Temps par une longue citation du diplomate qui évoque Antoine Capel, ministre des affaires étrangères de la France en ce jour mémorable du 1er septembre 1939.
   La scène se déroule dans le bureau du ministre, où celui-ci s'entretient avec son chef de cabinet. L'ancien secrétaire général relate et commente ainsi les propos de Capel :
   
   La France dénonce le coup de force de l'Allemagne contre la Pologne au mépris du droit et des accords internationaux.
   — C'est nul ! s'écria Antoine Capel, un réaliste, un cynique, selon ses adversaires. De la main, il écarta les objections qu'allait formuler son chef de cabinet. C'est l'aveu de notre impuissance, reprit-il. Je sais, Duparc, Hitler s'en tamponne le coquillard, mais protester solennellement, c'était bien le moins que nous puissions faire. Il faut ménager l'avenir.
   — Monsieur le Ministre me pardonnera, insista Duparc, mais aux termes des traités conclus, la France s'est engagée à défendre la Pologne.
   — Saint-Pierre a eu droit à trois reniements. Après la Tchécoslovaquie, nous n'en sommes qu'au second.
   — Monsieur le Ministre paraît oublier la remilitarisation de la Ruhr, entre autres.
   — Duparc, une fois que l'on a commencé à manger sa casquette, autant la finir.
   — Mais nos alliés anglais ?
   — Ils protesteront eux aussi. Rassurez-vous, ils n'iront pas tout seuls au casse-pipe. D'ailleurs, ils ne sont pas prêts, pas plus que nous. Encore moins. Faute de fusils, ils entraînent leurs réservistes avec des bâtons. Comme en 1914, ils comptent sur l'armée française, mais, cette fois-ci, ils ont tort. Vous savez qu'au Conseil supérieur de la guerre, le général Vuillemin, alors chef de notre aviation, a déclaré avec des sanglots dans la voix : face à la Lufwaffe de Goering, nous ne tiendrons pas trois semaines. Ouvrir les hostilités dans ces conditions serait aller au suicide.

   Le rédacteur en chef du Temps. poursuit son article en ces termes :
   « Antoine Capel, comme la plupart de ses collègues français et étrangers, avait lu La Grande Lessive et il en avait tiré les conclusions. Dans ce roman d'anticipation qui avait fait l'effet d'une bombe, les auteurs imaginaient, avec force détails et de solides arguments, la défaite qui attendait la France à une époque qu'ils situaient au printemps 1940, si, dans les conditions de l'époque, elle avait l'inconscience de déclarer la guerre à l'Allemagne d'Adolf Hitler pour le couloir de Dantzig ou quelque autre raison.
   Dans les milieux influents, on avait tout d'abord sous-estimé l'impact de l'ouvrage. Certes, on avait envisagé de l'interdire pour atteinte au moral de l'armée et de la nation, mais il était trop tard. Sa réputation s'était répandue comme une traînée de poudre – sulfureuse, bien entendu. Engager des poursuites à ce stade aurait été le meilleur moyen de faire exploser le chiffre des ventes, et l'interdire aurait été un moyen encore plus efficace de faire exploser le nombre des lecteurs.
   À lui seul, le titre choquait, d'entrée, par sa brutalité peu conforme aux usages de l'époque, car celle-ci, sauf dans le cas d'extrémistes et autres professionnels de la haine, préférait aux charges frontales les insinuations diffamatoires, les allusions perfides, les coups soigneusement fourrés ou tordus, les attaques de biais. Les auteurs avaient écrit un roman à clés. Mais les clés ne fermaient rien. Les masques étaient transparents. Derrière eux, tout le monde reconnut les personnages visés. Le scandale fut énorme.
   Les murs se couvrirent de graffiti vengeurs, de fausses publicités vantant sur le mode sarcastique les vertus de détergents imaginaires. On y voyait Marianne nettoyée, sans tache, rendue au lin blanc ou au bleu horizon. Microbes et parasites affublés de têtes anthropomorphes, portraits caricaturaux de célébrités, fuyaient, paniqués, sous des jets de lessive. Les journaux doublaient leurs tirages, la TSF triplait son audience. Dénonciations, manifestations se succédaient. Partis, ligues, groupes et groupuscules se mobilisaient, s'insultaient, se heurtaient. On se battait dans la rue et à la Chambre. Les vedettes de la politique et de la presse en étaient encore à se pourfendre en duel. Un vent de folie soufflait sur Paris et gagnait la province. Tout cela à cause d'un livre.

   Broguilard laisse de nouveau la parole au diplomate :
Je ne dis pas que les auteurs n'ont pas un peu poussé dans leur désir de rechercher le sensationnel à tout prix, commentait Capel. C'est la règle du genre. Mais ils sont remarquablement informés. Et ça tient debout, en particulier quand ils soulignent la servilité avec laquelle les responsables français se conformeraient à ce que le livre appelle les diktats de l'occupant, et la manière dont un chef illustre profiterait de la défaite pour étrangler une république qui l'avait couvert d'honneurs. En échange, ce qui peut paraître assez extravagant, c'est le choix de Vichy comme refuge du, je cite : « gouvernement de l'armistice ». Certes, les auteurs l'expliquent par l'existence d'une ligne de démarcation coupant la France en deux, le nord et l'ouest étant occupés par le prétendu vainqueur. Pourquoi Vichy plutôt que Lyon ou Marseille ? Là aussi, les auteurs tentent de justifier leur choix, sans parvenir à convaincre, toutefois. Mais ne pinaillons pas, ajoutait le ministre, dans le style qu'il affectionnait.
   Devant le scandale déclenché par La Grande Lessive, on avait beaucoup protesté, mais aussi, sans l'avouer tout d'abord, on avait beaucoup réfléchi.
   Le gouvernement d'alors, présidé par Edouard Daladier, craignait que le chancelier Hitler, inquiet, à l'idée que la France allait réagir en accélérant son réarmement, ne provoque, sans plus tarder, un affrontement direct avec Paris. Tout ce qui comptait dans la France de 1938-1939, après Munich, avait accusé le coup. Traumatisée, la Chambre, à l'exception des communistes bientôt déboussolés par le pacte germano-soviétique, avait alors conclu une nouvelle Union sacrée, porté au pouvoir un ministère de choc, avec Capel au Quai d'Orsay, et, selon le terme du nouveau responsable des affaires étrangères, viré tout le haut commandement, avant de voter les crédits nécessaires au renforcement de la défense nationale. Un expert de l'arme mécanisée, le colonel Charles de Gaulle, avait été nommé secrétaire d'Etat à la guerre et multipliait des unités blindées. La France avait acheté aux Etats-Unis les derniers modèles de chasseurs et de bombardiers.
   En échange, les personnalités rendues responsables de la défaite annoncée, les "collaborateurs" annoncés et, parmi eux, les plus illustres, furieux, ulcérés, attaquaient en diffamation – et en cascade – les auteurs d'un ouvrage que les spécialistes classaient dans une catégorie très ésotérique dont personne n'avait entendu parler, celle des dystopies.

   Dans ses mémoires, l'ancien secrétaire général du Quai, ajoute :
   L'Histoire s'est déroulée comme l'avait prévu Capel. Le Blizkrieg a déferlé à travers une Pologne abandonnée à son sort, que l'Allemagne et la Russie se sont partagée. Bien entendu, les deux complices, Hitler et Staline, n'ont pas tardé à en venir aux mains. Une fois la Wehrmacht saignée dans les plaines russes, la France et l'Angleterre, s'alliant à Moscou, ont déclaré la guerre à l'Allemagne. Entre temps, Mussolini était mort, victime de ses prouesses sexuelles. Son remplaçant, le comte Ciano, avait maintenu l'Italie dans la neutralité, se contentant, à l'instar de Franco, d'envoyer un contingent symbolique se battre aux côtés de la Wehrmacht sur le front soviétique, contingent qu'il avait d'ailleurs retiré dès les premiers revers. Pendant ce temps, les Etats-Unis s'expliquaient avec le Japon.
   En mai 1943, les forces anglo-françaises, dont le haut commandement avait assimilé les leçons des campagnes menées à l'est par le Reich, bousculaient la Wehrmacht à Sedan, la refoulaient jusqu'à la Sarre et pénétraient en territoire allemand. Deux ans plus tard, en mai 1945, elles avaient atteint les faubourgs de Berlin, fait leur jonction avec les Soviétiques, Hitler se suicidait, et le troisième Reich capitulait sans conditions.

   À son tour, le rédacteur en chef du quotidien rappelle la suite des événements :
   « Bien qu'ayant triomphé, la France a tiré les conclusions des faiblesses constatées avant 1939. Elle a changé de constitution et porté à la magistrature suprême l'organisateur de la victoire, le général Charles de Gaulle, qui devenait ainsi le premier président de la quatrième République. Cette quatrième République qui, en l'an 2000, célèbre son 55ème anniversaire, record de longévité parti, semble-t-il, pour égaler, voire dépasser, celui de la troisième. »
   Fièrement, Broguilard conclut : « Le Temps a vu se succéder, sans déchirement national et sans coupure, les deux régimes qui ont fait la France forte et prospère de l'an 2000. »

FIN


© Pierre Jean Brouillaud. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur.

 
 

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19/09/10