La nouvelle



   Il prit soigneusement son bain, comme tous les soirs. Il se disposa à accomplir méthodiquement tous les rites de l'habillage, mais il vit à la pendule que c'était presque l'heure de sa rencontre virtuelle, celle de tous les jours. Il se pressa d'en terminer le mieux possible avec les rites. Ceux-ci étaient, pour son équilibre physique et mental, aussi importants que la respiration.
   Il s'assit devant son grand écran afin de converser avec Elle. Comment ces rencontres avaient-elles commencé ? Il ne s'en souvenait pas. Mais il aimait partager ces moments avec une personne aussi belle qu'intelligente. Les sujets étaient parfois trop philosophiques, mais il les trouvait fascinants. On aurait pu dire qu'il avait trouvé son âme sœur. Était-il tombé amoureux ?
   L'écran s'alluma. La jeune femme qui apparut avait l'air contrarié.
   — Bonsoir ! dit-il, et, voyant l'expression de la jeune femme, il ajouta :
   — Je te trouve bizarre aujourd'hui. Y a-t-il quelque chose qui ne va pas ?
   — Oui. (Un léger sourire se dessina). À l'université où je travaille, ils ont annulé un de mes projets, pour manque de fonds.
   — Oh ! Je regrette beaucoup ! C'est un sérieux problème au niveau mondial, le manque de fonds, la crise, tu sais ?
   Elle soupira :
   — Oui.
   Entre eux s'installa un silence gêné. Et lui n'avait jamais très bien su tenir des propos consolants. Elle ne semblait pas savoir comment expliquer ce qui avait tellement d'importance pour tous les deux :
   — Tu ne m'as jamais demandé à quoi je travaille.
   — Vu les sujets dont nous parlons, j'ai pensé que ta spécialité était la philosophie ; je n'ai pas éprouvé le besoin de te demander confirmation.
   Il sourit.
   — En réalité, dit-elle, je suis informaticienne, spécialiste de l'intelligence artificielle.
   — Je n'aurais jamais pensé ça !
   — Il y a quelques années, j'ai présenté mon grand projet : comment faire pour qu'un cerveau artificiel soit capable de raisonner, d'élaborer des idées complexes.
   — Cogito ergo sum.
   — Exactement. Ça a marché. C'était incroyable de voir comment le cerveau était capable de tirer ses propres conclusions sur la différence qu'il y a entre vivre et exister, par exemple.
   — Un de nos sujets favoris.
   — Oui. Eh bien, l'université me dit que j'ai prouvé ce que j'avançais, qu'ils sont en train de gaspiller un argent dont ils ont besoin pour de nouveaux projets.
   — Tu m'en vois désolé.
   Il y eut un second silence embarrassé qu'elle rompit abruptement :    — Tu es la Danse de Shiva et je suis Shiva.
   Il se sentit tout confus. Il se souvenait bien de la discussion qu'ils avaient eue sur ce thème. Il ne savait rien de l'hindouisme. Elle lui avait expliqué : tout ce qui, dans les autres religions, est censé avoir été créé par un dieu est, pour les hindouistes, une illusion entretenue par Brahma tandis que Shiva danse. Il savait maintenant quelle était sa profession et il comprit donc pourquoi la conversation avait porté sur les scientifiques qui utilisaient la danse de Shiva comme métaphore illustrant la danse de la matière subatomique, une danse de création et de destruction continue qui implique tout le cosmos.
   Il se rappela lui avoir dit que maintenant ils faisaient partie de la danse de Shiva et que le jour où celle-ci cesserait, ils cesseraient d'exister. Mais que voulait-elle dire au juste par cette remarque bizarre ?
   — Pardon ? fit-il.
   — Tu existes, mais tu n'es pas vivant.
   Il se sentit aussitôt très mal à l'aise.
   — Tu es mon projet, je dois le supprimer, dit-elle et elle se mit à pleurer.
   Il pensa que c'était une plaisanterie de mauvais goût, mais il s'angoissa de la voir pleurer :
   — De quoi parles-tu ? Bien sûr que j'existe et que je suis vivant ! Ici, c'est ma maison, mes affaires !
   — Quel est ton travail ? Quelle est ta famille ?
   Il ouvrit la bouche mais resta muet. Il ne pouvait répondre, il n'avait pas les réponses.
   — Je suis désolée, l'heure approche. Je dois te supprimer.
   — Non ! cria-t-il, désespéré. Attends, vous ne pouvez pas me faire ça, je suis vivant !
   — Non, dit-elle et elle se remit à pleurer. Tu existes, mais tu n'es pas vivant. Je regrette, c'est l'heure.
   Il voulut dire quelque chose, mais il sombra dans le néant.

FIN


© Tanya Tynjälä. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur. Traduit de l'espagnol par Pierre Jean Brouillaud. Titre original : La Danza de Shiva.
 
 

Nouvelles
Légende
Le Loup-garou
Gargouilles
La Conspiration



21/12/13