© photo S. Graul.

Elia Barceló
est née en 1957 à Alicante et enseigne la littérature espagnole à l'Université d'Innsbrück depuis 1981. Considérée comme l'un des plus grands écrivains espagnole de science-fiction, elle est également l'auteur de romans fantastiques et d'un grand nombre d'ouvrages pour la jeunesse ainsi que d'un essai sur les figures de la terreur dans les romans de Julio Cortazar. Le Secret de l'orfèvre, court roman traduit dans cinq langues et publié chez Flammarion en février 2006, consacre son succès international.



Nouvelles traduites et publiées dans la revue ANTARÈS :
– La Dame-Dragon
(La Dama Dragón), Antarès 30 (1988).
– Peau (Piel), Antarès 34 (1989).
– L'Étoile (La Estrella), Antarès 39/40.
– Folle (Loca), Antarès 47 (1996).




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Vient de paraître :

Rivière Blanche

La Cinquième loi
(La quinta ley)

Elia Barceló


   
   Comme tous les jours, il prit la déviation «Expo 2000» et, quittant la H-5 peu fréquentée, il descendit les deux niveaux de la rampe en spirale jusqu’aux anciens feux qui étaient toujours au rouge. Il attendit les deux minutes de rigueur dans une solitude totale, et, quand le feu passa au vert, il reprit sa route vers ce qui, autrefois, avait été l’allée centrale de l’Exposition : une belle avenue de près de trois kilomètres, flanquée d’arbres gigantesques qui commençaient à perdre leurs feuilles et de ces grands édifices qui, cent ans plus tôt, représentaient l’architecture du XXe siècle dans ce qu’elle avait de plus moderne et de plus audacieux, aujourd’hui coquilles vides, à peine préservées de la ruine par un ensemble, réduit mais actif, de machines silencieuses et invisibles.
   Le moteur électrique de son minipark, véhicule aussi vétuste que le paysage qui l’entourait, ronronnait doucement dans le silence qui marquait, à sept heures du matin, le début d’une journée particulièrement prometteuse, un de ces derniers jours ensoleillés d’automne, avant l’arrivée de la pluie et de la neige fondue qui transformerait la ville en une gadoue gelée pendant plus de six mois.

   Comme tous les jours, Otto Frick, retraité et conservateur du musée Isaac Asimov de l’Invention Moderne, réduisit la vitesse déjà faible de son minipark et se laissa gagner par la nostalgie du passé, se remémorant le temps de sa jeunesse, la splendeur de la matinée qui vit l’inauguration de l’Expo 2000 de Hanovre, la plus grande merveille du monde. Il venait d’avoir dix-huit ans et, en octobre, il allait s’inscrire à l’École d’Ingénieurs. C’est pour ça, parce qu’il était jeune et qu’il voulait devenir ingénieur, qu’il avait passé la nuit devant les portes closes, emmitouflé dans son sac de couchage, pour tenir la promesse qu’il s’était faite d’être parmi les premiers à franchir les portes de ce royaume des merveilles.
   Il se rappelait comme son corps tremblait lorsque, le jour naissant enfin, les dormeurs commencèrent à se lever et comment arrivèrent, les uns après les autres, les person-nalités qui venaient participer à la cérémonie d’inauguration : rois et reines, présidents, ambassadeurs, autorités ecclésiastiques, vedettes du cinéma et de la chanson. Et la masse des curieux, des rêveurs, des oisifs, des enfants, des vieillards, des familles entières, des associations, des clubs, des centaines et des centaines d’autocars déversaient des gens avides de distraction et d’émotion. Mais il était parmi les premiers, comme il l’avait rêvé.
   Il était revenu tous les jours, grâce à l’abonnement qu’il avait payé avec l’argent qu’il avait économisé pendant un an. Tous les jours, pendant trois mois glorieux, il s’était promené entre les merveilles du parc, entrant dans les nouveaux cinémas à trois dimensions, assistant aux séances d’holovision, de réalité virtuelle, qui en était à ses débuts, pénétrant dans les pavillons de pays exotiques qu’il n’avait jamais visités. Trois mois pendant lesquels il partagea l’orgueil de sa ville qui pouvait montrer au monde ce que l’humanité avait réalisé dans les quelques milliers d’années de son existence. Il se rappelait les voix excitées des visiteurs, les annonces par hauts parleurs, les odeurs de tous les restaurants, les sourires, les ballons colorés, aux formes animales que portaient les enfants, les fleurs qui surgissaient de tous côtés, comme une invasion de la nature dans le royaume de la technologie et du progrès, la musique des défilés, les filles aux tenues estivales, avec des pantalons courts et le ventre à l’air pour montrer les anneaux de leur nombril où brillaient des pierres de couleur. Trois mois durant, le parc avait été le centre de l’univers. Et maintenant…
   Maintenant, comme tous les jours, le silence, la solitude, la lente dégradation de la beauté, les mauvaises herbes qui surgissaient ça et là entre les massifs de buis devenus informes, les façades qui se délitaient imperceptiblement jusqu’au jour où un bloc de marbre tombait et se brisait sur le pavement boueux, le vent qui hurlait à travers les vitres cassées, les feuilles mortes qui envahissaient les salles d’albâtre, les fontaines de malachite et le lapis-lazuli des pavillons orientaux, les vieux vestibules de bois scandinaves. Personne ne venait plus se perdre dans le royaume des prodiges. L’humanité avait oublié ses anciens rêves et en avait créé d’autres dans lesquels il n’avait pas sa place. Maintenant, c’était son domaine, le lieu des fantasmes des temps meilleurs où ni sa décadence ni son minipark n’attirait l’attention, le lieu où la mort s’était réfugiée en un monde qui avait failli la vaincre.

   Il arriva devant la façade du musée, immense et blanche et se gara à sa place habituelle ; il n’y avait pas d’autres véhicules pour la lui disputer. Il connecta la prise mâle à la prise de courant et gravit les vastes marches qui menaient à l’entrée. Autrefois, l’eau courait, jaillissait et murmurait par les fins canaux qui se croisaient avec grâce aux pieds des visiteurs ; aujourd’hui ils étaient pleins de poussière et de feuilles sèches. Il y avait longtemps que l’eau avait cessé de courir, mais la porte s’ouvrait toujours aussi doucement, et la musique commençait à retentir dès que son pied droit se posait sur le tapis bleu de nuit.
   Le vestibule, immense salon aux courbes élégantes et aux surfaces nettes, était désert, comme d’habitude. Il leva les yeux jusqu’à la verrière d’en face pour s’assurer que tous les fragments de mosaïque étaient en place. Ils l’étaient. Le système solaire avec toutes ses planètes et à peu près tous ses satellites continuait à briller au fond de l’escalier.
   Il passa derrière le comptoir, ouvrit une armoire cachée et changea ses vêtements de ville pour un uniforme prestigieux qui lui restitua un peu d’une jeunesse presque oubliée. Puis il se tourna de nouveau vers le vestibule et, comme tous les jours, attendit avec un léger pincement au cœur, le bruit lointain de l’ascenseur qui descendait de la terrasse.
   L’appareil, tel une larme brillante, glissa tout le long de sa colonne transparente, produisit le même bruit rassurant de succion que tous les matins et ouvrit ses portes. Roy, impeccable et resplendissant, en sortit et, avec son comportement amical, se dirigea vers Otto Frick :
   — Bonjour, monsieur Frick. Une belle matinée, n’est-ce pas ?
   — Très belle, Roy.
   Il se faisait vieux. Cela seul pouvait expliquer ce désir de fondre en larmes chaque fois qu’il voyait Roy avancer sur la moquette du vestibule de ce pas glissé qui, cent ans plus tôt, avait impressionné le public, alors qu’aujourd’hui il ne pouvait même pas concurrencer le pauvre équivalent qu’un enfant de quatre ans créerait sur un ordinateur bon marché. Son compagnon vieillissait lui aussi. En fait, il était dépassé dès sa naissance, ayant été construit comme attraction de foire pour un public ravi qui, les yeux brillants et la bouche ouverte, battait des mains quand l’androïde répondait à ses questions ou les accompagnait à travers les salles d’exposition.
   En 2000, il était devenu évident que l’humanité ne voulait pas de robots androïdes comme les avait rêvés le Bon Docteur. Personne n’avait rien contre les aspirateurs qui marchaient tous seuls, le cerveau central domestique ou les avions intercontinentaux sans équipages, mais tous éprou-vaient l’inquiétude suscitée par le complexe de Frankenstein quand ils imaginaient un de ces beaux androïdes d’argent poli se promenant dans la maison plongée dans une obscurité totale tandis que ses patrons dormaient. Et cela n’avait servi à rien d’essayer de convaincre le public que les androïdes pouvaient être déconnectés comme un vulgaire grille-pain puis reconnectés selon les besoins. Les campagnes publicitaires qui les faisaient apparaître comme de parfaits substituts aux chiens d’aveugle, aux infirmiers à domicile, au personnel de compagnie, baby-sitters, secrétaires particuliers, etc s’étaient révélées contre-productives, car, dans un monde comme celui de la fin de siècle où le chômage qui frappait les êtres humains constituait le problème numéro un de l’Europe, on ne pouvait faire la promotion d’un produit que tous considéraient comme une menace sur les quelques postes de travail qui restaient encore. Comment un être humain allait-il concurrencer un androïde qui pouvait faire la même chose que lui, mais mieux, plus vite et sans arrêt, sans crise de nerfs, sans dépression due à l’épuisement, sans sentiment d’humiliation, d’envie ou de colère, sans prendre de vacances ni revendiquer des prestations sociales ? La pression du public sur les entreprises avait été déterminante. On ne voulait pas des androïdes, mais du personnel humain, sauf pour les travaux toxiques de nettoyage, le ramassage des ordures contaminées et les autres postes dangereux qui n’exigeaient pas des androïdes aussi perfectionnés que Roy et ses semblables.
   C’est pourquoi tout ce rêve se résumait en cet unique prototype construit cinq ans avant l’Expo 2000, révisé et actualisé par Frick à l’époque où, brillant ingénieur que les grandes entreprises se disputaient, il avait réussi à réunir les fonds nécessaires à la poursuite de son travail sur le rêve de sa vie, même lorsqu’il eut pris conscience que ce rêve ne deviendrait jamais réalité.
   Roy eut ses trois mois de gloire auprès du public durant l’exposition puis cinquante ans de progrès dans le laboratoire privé du docteur Frick jusqu’à sa mise à la retraite officielle en 2052. Depuis lors, les quarante-sept dernières années, ils avaient partagé l’exil volontaire du Musée Asimov, tous les jours de huit heures à six heures, sept jours par semaine, sauf pendant les fêtes nationales.
   Au début, Otto avait pensé donner une impulsion nouvelle non seulement au musée, mais à tous les pavillons qui étaient plus au moins en relations avec sa spécialité et qui auraient encore été utiles. Il avait lancé, via Internet, une campagne d’information pour encourager la visite de tous les trésors qui étaient restés là, abandonnés, comme les coffres d’un galion naufragé, mais cela n’avait pas servi à grand-chose. Les collèges et les universités visitaient fréquemment le musée, mais jamais matériellement ; ils se connectaient aux visites virtuelles et s’épargnaient les déplacements dans l’espace, les problèmes d’horaire, les ennuis dus aux perturbations météorologiques et la corvée de chercher un endroit pour manger. Si quelque chose était vraiment accessible, c’était l’information, et depuis le développement des nouveaux systèmes de réalité alternative avec leurs dimensions olfactives et sensorielles, personne ne voyait l’utilité d’un déplacement matériel qui, d’une manière ou d’une autre, représentait toujours un danger physique. Et le troupeau de lâches qu’étaient devenus les peuples des pays civilisés depuis l’invention du régénérateur cellulaire qui promettait pratiquement la vie éternelle, ne voyaient pas l’intérêt de risquer d’endommager une partie de leur corps pour le privilège douteux d’accéder physiquement à une réalité matérielle, quelle qu’elle soit.
   — Une visite, Roy ?
   — Depuis votre départ hier soir, vingt-deux consultations et trois visites guidées, M. Frick.
   — Pas mal, mon vieux. Il semble qu’il y ait encore des gens qui s’intéressent à nous. Sur quoi est-ce qu’on t’a consulté ?
   — Presque toujours sur des thèmes littéraires.
   — Littéraires, reprit Frick, tristement.
   — Nous figurons sur la Toile comme base d’information sur l’histoire de la littérature de science-fiction.
   – Et comme base de données sur la robotique et la construction d’androïdes.
   — Oui, monsieur, mais vous savez que la mode influe aussi sur le thème des consultations. Il y a longtemps que nous, androïdes, ne sommes plus à la mode.
   Frick secoua la tête pendant un bon moment, comme s’il se parlait à lui-même.
   — Tout va bien au musée ? demanda-t-il enfin.
   — Comme sur des roulettes.
   Frick eut comme un sursaut en entendant ces mots. Il devait y avoir plus de soixante-dix ans qu’il avait introduit cette expression dans un programme d’information sur le langage familier et, dans le système aléatoire, quelque chose venait précisément de la choisir. Il lui faudrait ajouter des expressions récentes ; si Roy continuait à s’exprimer ainsi, ils passeraient bientôt pour des vieillards séniles. Il n’aurait plus manqué qu’il dise : « Ça baigne ! »
   — Aujourd’hui j’aimerais manger sur la terrasse si tu n’as pas encore enlevé la table, Roy. Qu’est-ce que tu as prévu pour le déjeuner ? J’ai envie d’œufs au jambon ; il y a des semaines que je n’en ai pas goûté.
   Roy mit quelques secondes avant de répondre : il consultait le bilan médical d’Otto Frick.
   — Je regrette, monsieur, votre niveau de cholestérol reste assez élevé. Je suggère une sole au gril avec une salade d’endives et des radis.
   Frick poussa un soupir de dépit et revint au bureau de la réception :
   — Un déjeuner de vieux gâteux, grommela-t-il.
   — On pourrait ajouter une bonne soupe à la citrouille avec un doigt de crème, si ça vous fait plaisir.
   Frick garda le silence.
   — Et une tartelette avec une crème glacée à la vanille et du chocolat chaud, comme dessert.
   Le visage de Frick s’anima ; il ajouta dans un sourire :
   — Et un verre de rouge.
   — Non.
   — Zut ! Tu ne me feras pas ça, salopard ! Tu ne vas pas m’interdire un verre de rouge.
   — Vous ne croyez pas qu’avec la sole, un blanc doux serait plus indiqué ?
   Frick se mit à rire et, une fois de plus, réprima l’envie de donner une accolade à ce tas de ferraille qui était le meilleur être humain qu’il ait connu de sa vie. Si on avait pu aller jusqu’à lui inoculer un peu le sens de l’humour !
   — D’accord, Roy. Va travailler. Je t’appellerai s’il y a quelque chose.

   Tous les jours la même formule : « s’il y a quelque chose ». Quel imprévu allait surgir dans ce cimetière des éléphants ? Qui s’intéressait aux rêves du docteur Asimov, aux premiers plans de la station orbitale imaginés par M. Clarke, aux problèmes éthiques des répliquants qui préoccupaient M. Dick ? Qui attachait de l’importance à la salle interactive sur l’Eniac* ou aux maquettes de la série Apollo ? Il fit un tour dans les salles du bas, regardant sans le voir ce qu’il avait vu mille fois les cinquante dernières années, depuis qu’au Département professionnel des Âges supérieurs il avait sollicité cet emploi que personne ne voulait, afin d’avoir quelque chose à faire depuis qu’on lui avait interdit de continuer à travailler comme ingénieur. Les Âges supérieurs ! Encore une idiotie linguistique à laquelle s’était tant attachée la civilisation occidentale qui avait voulu bannir des termes comme « vieillesse » ou « ancienneté », considérés comme offensants. Pourquoi serait-il offensant de s’appeler un « vieillard » à cent vingt ans ? Euphémismes ou pas, une personne de cent vingt ans était vieille. Avec ou sans implant médical, malgré tous les stimulants de la régénération cellulaire ou les dispensateurs d’hormones, à cent vingt ans, on se sentait comme un sac de poubelle que quelqu’un aurait laissé trop longtemps sur le balcon en plein soleil. Le sac évitait que le contenu se répande, mais ce qu’il y avait dedans restait des ordures.

   L’horloge du musée sonna délicatement, et une voix désin-carnée annonça qu’il était onze heures du matin. Donc finie la ronde, et il revint au bureau écouter les nouvelles. Il se fichait pas mal de ce qui se passait dans le monde, mais toute sa vie il avait écouté les nouvelles de Onze heures, parce que ça l’avait toujours ennuyé d’apprendre les mésaventures de l’humanité à l’heure du repas et qu’il mangeait à midi, et d’ailleurs il y avait longtemps qu’il sautait les actualités pour passer directement aux nouvelles scientifiques, seul sujet qui faisait encore, mais de moins en moins souvent, palpiter son vieux cœur.
   À peine s’était-il assis, disposé à introduire la fiche dans l’implant neuronal, qu’il avait fini par accepter après avoir beaucoup réfléchi, qu’il resta l’appareil en main et la bouche ouverte d’étonnement car il se produisait quelque chose d’inouï : dans la porte d’entrée, sur fond d’un éclatant soleil de midi se détachaient deux silhouettes humaines.
   Il ferma la bouche et, toussant désespérément pour s’éclaircir la voix, il les vit s’avancer, rejeter la tête en arrière pour admirer la façade, puis abaisser le regard pour faire quelque commentaire sur les arabesques que les anciennes rainures dessinaient sur le perron. Ensuite, assez rapidement, les portes s’ouvrirent et les deux personnages entrèrent dans le vestibule : des jeunes, comme tout le monde, portant, comme tout le monde, d’amples vêtements confortables et de couleurs brillantes, l’un avec le crâne rasé et l’autre avec une tignasse très noire, un homme et une femme à en juger par la voix.
   — Hello !


* Eniac : premier ordinateur mis en service aux USA entre 1942 et 1955. Occupait toute une pièce.

 

© Elia Barceló. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur. Titre original : La quinta ley. Traduit de l'espagnol par Pierre Jean Brouillaud.

Première publication in Asimov siencia ficción 17 (mars-avril 2005).

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13/10/06