Résidant actuellement à la Réunion, Joëlle Brethes écrit « sérieusement » depuis 1990. Enseignante au seuil de la retraite, elle espère avoir d’ici peu tout son temps pour assouvir sa passion d’écriture, notamment dans les genres science fictif et fantastique qui sont ceux où elle s’est fait le plus souvent remarquer. (Elle a reçu une soixantaine de premiers prix sur 264 nominations à divers concours d’écriture, tous genres confondus). Elle anime un atelier d’écriture et de diction dans son collège. Inscrite à la fac de lettres de la Réunion où elle a repris des études d’anglais, elle en profite pour participer, avec ses jeunes « copines » aux différents ateliers (théâtre, chorale) proposés aux étudiants. Elle vient aussi de faire sa première expérience cinématographique en étant la « vedette » d’un court métrage d’une quinzaine de minutes. (la photo a été prise lors d’une séance de dérushage en juin 2006).



Ses 5 dernières parutions
* Au-revoir Granmèr Kal (conte), Dicolor livre, août 2001
* Quand le Diable s’en mêle (conte), ARS Terres Créoles, octobre 2002
* Trois coups de folie (Théâtre), Dicolor livre, août 2004
* Le secret de Judith (roman jeunesse), Laféladi, juin 2006
* L’Homme de Larachney (Roman SF), Masque d’Or, septembre 2006
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L'Extraterrestre de MIR

Joëlle Brethes



   Y'a un extraterrestre sur la station MIR !
   Vraiment ?
   Parfaitement, ma chère, et il paraît que... »

  Depuis que la nouvelle, qui aurait dû rester secrète, s'était ébruitée, la Terre était en ébullition.
  Les médias avaient essayé d'avoir des détails croustillants à mettre sous les yeux de leurs fidèles ou à verser dans leurs oreilles, mais les instances politiques et scientifiques avaient frappé sur la table. Furieuses que l'événement eût été divulgué, elles avaient clairement fait savoir que l'extraterrestre serait d'abord vu, étudié, interrogé et mis en fiches par un comité international avant d'être présenté aux caméras et aux appareils photographiques des paparazzi.
  Par prudence, évidemment ! Car enfin, ce personnage, d'où sortait-il ?
  Venait-il vraiment des espaces sidéraux ?
  N'était-ce pas plutôt un espion ? Ou un farceur de génie ?
  Et puis d'abord, existait-il vraiment ?
   Un extraterrestre ? Allons donc ! avait d'abord dit le technicien américain qui, le 29 septembre 1997, avait été le premier à recevoir l'information. Et il l'avait clamée haut et fort comme une bonne plaisanterie.
  Le médecin de la base qui supervisait l'opération s'était quant à lui inquiété. S'agissait-il d'un délire ? D'une hallucination collective ? On pouvait tout craindre puisque l'ensemble des spationautes de la station, les anciens comme les nouveaux, avaient confirmé la véracité de l'affirmation.
   Faites-le nous voir, ce phénomène ! avait-il exigé.
  Mais il s'était heurté à un refus catégorique. L'extraterrestre était timide et se refusait, selon l'équipage, à s'exhiber. Il suffisait d'être patient : on le verrait quand il serait sur Terre. Si toutefois on l'autorisait à débarquer dans la dignité et la discrétion. Dans le cas contraire...
   Qu'est-ce qui se passera dans le cas contraire, hein ? Qu'est-ce qui se passera ? tonna Youri Koptev qui, dès l'annonce de la nouvelle, avait frété un avion spécial, et venait d'arriver de Moscou.
   Dans le cas contraire, il partira comme il est venu, répondit Titov penaud.
   Et il est venu comment ? demanda le médecin de la NASA.
  Il y eut un moment de silence. Les spationautes n'avaient aucune idée de la façon dont l'extraterrestre s'était introduit dans la station. À un moment, il avait été là, un point c'est tout. Il ne s'était même pas présenté et avait tout de suite entrepris de leur donner un coup de main.
  Et il avait l'air " calé "...
  Et il avait l'air costaud...
  Et il avait l'air...
  Il avait l'air de quoi, au fait ? La question cruciale circulait à mi-voix dans les travées de techniciens installés devant leurs claviers d'ordinateurs. Elle finit par trouver son expression dans la bouche agressive du Russe qui semblait avoir pris les choses en mains :
   Il ressemble à quoi, votre extraterrestre-timide-qui-refuse-de-venir-devant-la-caméra ?
  Nouveau silence perplexe d'un des spationautes, plein cadre sur les écrans de contrôle de la NASA.
   Ben...
  D'autres questions s'étaient succédées qui n'avaient attiré qu'un silence embarrassé unanime. Il était inutile, apparemment, de harceler l'équipage. Le plus raisonnable était d'attendre le retour de la mission.
  
  Sur MIR, les spationautes contemplaient cependant le nouveau venu avec curiosité. À quoi ressemblait-il, en effet ?
  À pas grand chose.
  C'était une sorte d'amibe grand format dans laquelle il eût été vain de chercher un équivalent humain.
   Ils vont avoir un choc quand tu débarqueras, fit Chrétien pensif.
   Pourquoi auraient-ils un choc ? Vous n'avez pas eu l'air choqué, vous, en me découvrant à bord, fit remarquer l'extraterrestre.
   C'est vrai... Mais c'est sans doute dû à l'atmosphère. Cet infini qui nous entoure...
   Je comprends, fit l'extraterrestre : à grands espaces, esprits ouverts ; à espaces bornés, esprits étroits... Ce n'est pas illogique. Heureusement que vous vous ressemblez tous étonnamment. J'imagine, dans le cas contraire, les problèmes posés par la moindre différence : les moqueries, les insultes, les mises à l'écart...
   Ben... bredouilla Jean Loup Chrétien.
   À vrai dire... surenchérit David Wolf.
  Et chacun soupira, évoquant intérieurement les drames de son petit coin de planète. Guerres, persécutions, sottes chamailleries. C'étaient de simples mais terribles constats que ne tempérait aucun remords, juste un soupçon de lassitude.
  L'extraterrestre frissonna. Il avait machinalement pénétré ces pensées humaines, et avait reçu le choc d'images d'une violence et d'une sottise insoutenables.
   C'est affreux, gémit-il... Êtes-vous tous aussi sectaires ? Aussi persuadés que votre couleur, votre religion, vos idées sont les meilleures ?
   Ben...
  Il y eut quelques regards en coin, et l'extraterrestre en fut très affecté : il perdit ses jolis reflets verts et devint grisâtre. Il sembla aussi se recroqueviller sur lui-même.
   Ça ne va pas ? demanda Wolf.
  Mais il n'eut aucune réponse et l'extraterrestre fut inerte et silencieux pendant quelques heures. Comme il était inutile de le regarder en se tournant les pouces, les spationautes le laissèrent à ses tristes réflexions pour mettre en route les expériences de leur programme.
   Il faut absolument que je sache ce qui se passe sur votre planète, fit soudain l'extraterrestre en sortant de sa torpeur. Je veux la voir.
  Il devait avoir fini sa crise de mélancolie car il avait presque retrouvé ses couleurs initiales.
   Comment ça, voir notre planète ? demanda Chrétien. N'importe qui peut la voir par le grand hublot de la station juste en face du principal ordinateur de bord.
   Ce n'est pas un spectacle que je veux, protesta l'extraterrestre, je veux voir comment on vit chez vous. Vous communiquez avec votre base terrestre, n'est-ce pas ? Vous devez donc avoir un moyen de capter des images d'actualité. Je veux voir ces images.
   Nous ne sommes pas équipés pour ça, mon vieux, désolé, fit Chrétien.
   Ce ne doit pas être compliqué de capter les enregistrements que vos satellites diffusent sur l'ensemble de votre globe !
   Non, ce n'est pas compliqué, mais nous avons été envoyés ici pour autre chose que pour nous affaler devant des émissions de télévision.
   Vous, peut-être, mais moi, j'ai tout mon temps et je dois savoir.
   C'est impossible. Le matériel disponible n'est pas adapté à ce genre de retransmissions.
   Je peux me débrouiller tout seul. Montrez-moi ce que je peux utiliser et laissez-moi faire.
  Après concertation, les spationautes confièrent à leur hôte du matériel périmé ou abîmé destiné à revenir sur Terre. Après tout, si ça l'amusait...
  Grande fut donc leur surprise, quand, peu après, ils se rendirent compte que l'extraterrestre, lové dans un siège, regardait défiler des images sur l'écran d'un moniteur qu'il devait avoir bricolé.
   Comment est-ce qu'il a fait ça ? balbutia Parazynski.
   Va savoir ! répondit Wolf.
  Et les spationautes, aussi admiratifs qu'étonnés, s'agglutinèrent dans l'étroit passage pour essayer de " voir " ce que regardait leur hôte... Mais leur cerveau était bien incapable de profiter des images tant elles défilaient vite. Le spectacle, d'ailleurs, ne devait pas être très réjouissant à en croire la teinte grisâtre qu'avait de nouveau pris l'extraterrestre.
   C'est affligeant ! Affligeant ! murmurait celui-ci périodiquement. Affligeant et incompréhensible !
   Qu'est-ce qui est affligeant et incompréhensible, mon vieux ? lui demanda Chrétien.
   Tout ! À vrai dire, je ne comprends rien à rien.
   Rien, c'est vague ! Et c'est vaste !... Par exemple ?
   Des exemples, il y en a des milliers. Parmi les plus sots, celui de la misère et de la famine : comment peut-on laisser mourir ses voisins alors qu'on ne sait plus où stocker ses propres réserves ? Pourquoi détruire des tonnes de marchandises au lieu de les distribuer à ceux qui sont totalement démunis ? Ce serait plus logique, non ?
  Les dix spationautes se regardèrent ébaubis.
   Non, ce ne serait pas logique, lança Wolf avec détermination, ce serait même idiot, au contraire. Voyez-vous, l'ami, quand une denrée devient rare, elle prend de la valeur. Alors vous pensez bien que...
  Et il se tut devant l'énormité de ce qu'il allait dire et dont l'horreur venait de lui sauter aux yeux.
   Évidemment, ce serait différent si l'argent n'existait pas, fit-il confus.
   On ne peut pas vivre sans argent, coupa Foale. D'ailleurs, s'il n'y avait pas d'argent à gagner, qui travaillerait ?
   Celui qui a l'argent a le pouvoir de décision, fit pensivement Parazynski.
   Les femmes le regardent d'un autre œil, fit Chrétien en lorgnant Wendy qui se contenta de hausser les épaules avec dédain.
   En tout, cas, sans argent, pas moyen d'acheter des objets, de se nourrir, de...
  Bref, de consommer...
  Une grande dispute s'ensuivit sur les bienfaits et les méfaits de l'argent, sur ses avantages et ses inconvénients. Sans perdre une miette de la conversation, l'extraterrestre entreprit d'achever le déchargement de la navette. Les spationautes tireraient meilleur parti d'une telle discussion que d'un pénible transbordement en apesanteur. Il ferait cela bien plus facilement qu'eux, lui, et bien plus rapidement !
  Après des heures et des heures de confrontation, la discussion n'avait pas avancé ; ou plutôt le problème s'était déplacé. Les défenseurs de l'argent l'attaquaient maintenant avec virulence tandis que ceux qui le vomissaient lui trouvaient brusquement des vertus insoupçonnées. L'extraterrestre leur fit remarquer qu'ils étaient d'accord, l'argent n'étant ni bon ni mauvais par nature mais dépendant de l'usage qu'en faisait son possesseur.
  Peu après, ils surprirent l'extraterrestre devant un défilé d'images publicitaires. Il avait capté la Nuit des Publivores de l'année précédente, et venait d'arrêter l'image sur un superbe mâle tirant pensivement sur sa cigarette. Autour de lui, se pressaient de jolies jeunes femmes admiratives...
   Voir une vie partir en fumée est-ce vraiment poétique, pour vous autres, Terriens ? interrogea l'extraterrestre.
  Et la discussion glissa vite sur l'inutilité de beaucoup des produits dictés par le marché et dont, on pourrait facilement se passer... Que de problèmes posés par nombre de ces produits souvent nocifs : cancer du poumon causé par le tabac, alcoolisme générateur de maladies mais aussi de troubles divers dans des familles, d'accidents souvent mortels sur les routes... Autant de maux créés de toute pièce par une société qui s'effilochait. Une minorité de ses membres en vivait grassement, d'autres, beaucoup plus nombreux, en mouraient. Ceux qui restaient regardaient le spectacle avec, au cœur, un épouvantable sentiment d'impuissance et de lassitude.
  Et l'argent, encore l'argent comme moteur infernal...
  Heureusement qu'il y avait la poésie, la peinture, l'ART en général... Mais à y regarder de plus près, l'Art était-il si désintéressé que cela ?...
  Et les spationautes n'en finissaient pas de discuter tandis que l'extraterrestre, faisait les relevés des expériences délaissées, prenait l'initiative d'en lancer d'autres, accomplissait à lui seul les différentes tâches de la mission.
  
  
Le lendemain, les spationautes cherchèrent en vain leur nouveau passager.
   L'ami !... Où es-tu ? appelèrent-ils en commençant à fouiller l'étroit espace qui n'offrait pas beaucoup de cachettes et qu'ils auraient tôt fait de passer au peigne fin.
   Ne me cherchez pas, vous ne pouvez pas me voir pour le moment, fit une voix sourde ; je suis en train de me mettre à votre portée.
   Comment ça, à notre portée ? demanda Wolf.
   Je me prépare à notre retour sur Terre. Ne vous inquiétez pas : je serai très bientôt parmi vous, et tel que vous et les autres me souhaitez sans doute. Laissez-moi me concentrer sur ma tâche et faites comme si je n'étais pas là.
  Ainsi firent les spationautes. Et le matin suivant :
   C'est... c'est toi l'ami ? fit Chrétien en découvrant un humanoïde, installé dans un siège.
   Ce n'est pas moi, tout au plus une représentation de ce que vous pouvez, si vous le voulez, appeler mon moi. Mais quelle importance ?... J'ai pris un peu de chacun d'entre vous ; j'espère que cela vous conviendra et conviendra aux autres le moment venu. Tout de même... Je ne pensais pas que des organes aussi spécialisés seraient aussi mal commodes.
   Mal commodes des jambes pour marcher ? Des bras pour saisir ? Un système pour respirer, se nourrir, se reproduire ? Tu plaisantes, l'ami... Je ne sais pas comment tu fonctionnais avant, mais...
   Mais tu as pu en voir les résultats : sans jambes, je me déplaçais mieux que vous sur cette station ; sans bras, j'ai pu faire à votre place le déchargement de votre navette... Et il serait trop long de vous expliquer le reste. Trop long et trop compliqué.
   Mais enfin... D'où viens-tu, et qui es-tu exactement ? intervint Wetherbee.
   Vous êtes nombreux, comme ça, à vous balader dans l'espace ? demanda Bloomfield.
   Et comment diable est-ce que tu as fait pour te métamorphoser de façon aussi radicale ? s'enquit à son tour Parazynski.
  Les autres spationautes s'étaient approchés, eux aussi, et faisaient cercle autour de l'extraterrestre qui les regarda alternativement avec une grande douceur avant de répondre :
   Je viens de nulle part en particulier et je peux aller n'importe où. Ce que je suis ? Comme vous, un assemblage d'atomes différant à peine des vôtres...
  Les spationautes se regardèrent, interloqués, puis se laissèrent aller à une douce rêverie, de celles qui préludent aux grandes découvertes poétiques ou philosophiques.
  C'est le moment que choisit prosaïquement la Terre pour se rappeler à eux. La NASA s'inquiétait de la raréfaction des liaisons entre la mission et la base. L'extraterrestre avait-il contaminé l'équipage ? l'avait-il perverti ?... Les grands patrons du programme, Daniel Goldin en tête, commençaient à envisager l'anéantissement total de la mission, hommes et matériel.
  Un seul regard suffit à l'ensemble de l'équipage pour se mettre d'accord et les deux commandants de bord, Wetherbee et Soloviev allèrent posément mettre la transmission radio en panne. Puis, l'opération terminée, ils revinrent parmi les autres, autour de leur hôte. L'expédient leur procurerait trente-six ou quarante-huit heures de paix. Ensuite, on verrait bien. La menace de destruction de la mission ? Il y avait fort à parier qu'elle ne serait jamais mise à exécution. Les enjeux de tous ordres étaient trop importants.
   Où en étions nous ? demanda Soloviev en rompant le silence songeur de l'aréopage. Ah oui ! l'importance de votre population, je crois...
  L'extraterrestre opina et reprit avec gravité :
   Nous sommes quelques-uns, en effet, à errer ainsi au milieu des galaxies pour veiller à l'harmonie de ses mécanismes, mais nous n'avons que récemment pris conscience de votre existence. Nous vous observons de très loin depuis quelque temps, et je suis venu voir de plus près ce que vous étiez exactement et s'il y avait lieu de vous... accompagner ou de vous ignorer.
   Ce que vous avez vu de plus près n'a pas eu l'air de vous plaire beaucoup, murmura Wendy Laurence qui n'avait rien dit jusqu'alors. Quelles sont vos intentions exactes, maintenant ?
   Il y a chez vous de bien belles choses et de bien belles personnalités... soupira l'extraterrestre. Dommage qu'elles soient aussi rares, aussi périssables et aussi vite oubliées par ceux-là mêmes qui devraient les prendre pour modèles.
   Vous êtes de belles personnalités non périssables, vous et les vôtres ? ricana Foale.
   De belles personnalités, oui, je le pense, fit l'extraterrestre. Périssables ?... Moins que les vôtres. Beaucoup moins... Car notre mort, pour employer un équivalent que vous puissiez comprendre, est une semence pour ce qui nous entoure. Une infime parcelle de notre moi éparpillé se posant sur le roc ou le sable stérile de n'importe quelle contrée de l'univers, et c'est l'amorce d'une oasis... Une autre rencontrant un organisme vivant et c'est un Gandhi, un Luther King ou un Christ qui se lève...
  Vinogradov et Wolf échangèrent un sourire gentiment narquois :
   Peut-on inversement supposer qu'il existe d'autres êtres vivants, d'une apparence semblable à la vôtre, mais malfaisants ? lança Vinogradov un tantinet provocateur.
   De vilaines âmes, en quelques sorte, ajouta Wolf, des affreux qui viendraient s'éclater au-dessus de notre planète pour provoquer, exprès, des catastrophes ou pour créer des monstres de cruauté et de bêtise.
   Vous ne savez pas si bien dire, acquiesça l'extraterrestre. Et si nos semences de vie tombent plus rarement sur vous que leur semence de mort, c'est qu'ils vous ont sans doute repérés depuis plus longtemps, qu'ils rôdent depuis plus longtemps autour de vous, et se plaisent à vous déformer à leur image.
   Et vous ne pouvez rien faire, vous, les parfaits pour rendre impossible cette situation ? Vous avez peur d'eux ? Peur qu'ils vous éliminent ?
  L'extraterrestre eut un joli sourire triste et un geste gracieux de la main :
   Nous les tenons à distance, mais nous ne pouvons pas les détruire sans semer leur mortel poison, de même qu'ils ne peuvent pas nous anéantir sans répandre nos germes de vie... Que nous le voulions ou non, nos destins sont liés. Nous sommes obligés de cohabiter pacifiquement... dans l'intérêt de tous.
   Si seulement nous pouvions en faire autant ! murmura Wendy. Ce serait la solution à tous nos problèmes...
  Il y eut de nouveau un long silence, chacun se laissant pénétrer par ce sentiment de plénitude mystique qui, ils le savaient bien, se ratatinerait comme une pomme au soleil dès qu'ils seraient de retour sur la planète bleue. C'est Vinogradov qui rompit le charme :
   Vous ne nous avez pas dit comment vous aviez pu aussi vite devenir ce que vous êtes pour le moment. On pourrait se métamorphoser, nous aussi ? Devenir par exemple ce que vous étiez le jour de votre arrivée ?
  L'extraterrestre rit doucement. Ce n'était pas moquerie mais tendresse et c'est d'ailleurs ainsi que le prirent les dix spationautes, de nouveau pendus aux lèvres de leur hôte.
   Avec un stock de pierres, ne peut-on faire indifféremment un chemin, un hangar, une maison d'habitation, un château ? murmura-t-il. Tout dépend de leur agencement, de la technique mise en œuvre et bien sûr, bien sûr... de l'habileté de l'artisan.
  Les spationautes acquiescèrent, pensifs. Ils étaient sans nul doute de piètres artisans comparés à l'extraterrestre. Mais ils se regardèrent et regardèrent ce qui les entourait avec un regard neuf. Quand ils retourneraient sur la Terre, ils reprendraient sans doute leurs œillères et en souffraient déjà.
  
  Chaque jour qui passait apportait sa moisson de découvertes. Après les grands problèmes humains, les spationautes réfléchissaient sur ces petits défauts qui rendent la vie impossible aux autres ou à soi-même...
  Alors, la veille du retour programmé d'Atlantis :
   Je voudrais ne pas retourner sur terre, confia Wendy à l'extraterrestre. J'ai peur de ce qui nous y attend. Ne pouvez vous m'emmener avec vous dans l'espace ? Apprenez-moi comment devenir comme vous.
  L'extraterrestre la regarda avec bonté.
   Quand je déciderai de retourner là d'où je viens, je ne suis pas sûr que vous aurez encore envie de m'y accompagner.
   Pourquoi ? protesta Wendy.
   À cause de tous ces liens avec la Terre que la distance a relâchés mais qui se feront de nouveau sentir dès que la navette aura quitté cette station.
  Wendy baissa la tête. Elle allait bientôt revoir des amis qu'elle aimait et qui l'aimaient ; elle allait bientôt reprendre possession de choses auxquelles elle était attachée... Ce ne serait pas facile, en effet, de les retrouver pour renoncer aussitôt à eux.
   Il faut être plus léger que le souffle du vent pour me suivre là où je dois nécessairement retourner un jour, murmura l'extraterrestre. Et vous autres, terriens, êtes pieds et poings liés à vos possessions, à vos affections... Chacun sa voie, chacun sa vie.
   Vous n'aimez personne, vous ?
   Mon amour enveloppe tout, pénètre tout...
   Même les malfaisants ?
   Ma pitié est tendresse et j'ai beaucoup de pitié pour eux...
   Et vous ne possédez vraiment rien ? Je ne peux pas m'imaginer sans rien, moi. Ceux qui n'ont rien sont malheureux et ils font tout pour posséder quelque chose comme les autres.
   Quand on ne possède rien, murmura l'extraterrestre, on ne peut rien perdre.
   C'est inhumain, cette façon de voir.
   Je ne suis pas humain…
   Êtes-vous...
  Elle hésitait, n'osant pas poursuivre. Il se moquerait d'elle. Ses yeux brillaient d'ailleurs de malice car il devait déjà connaître la pensée qui venait de germer en elle.
   Êtes-vous Dieu ? se décida-t-elle.
   Dieu, c'est la perfection absolue, sourit l'extraterrestre. Vous le cherchez en moi qui suis moins imparfait que vous... Je le cherche peut-être moi aussi dans un être encore plus parfait que moi...
   Alors, vous êtes un ange ?...
  L'extraterrestre secoua légèrement la tête, mais il ne répondit pas.

  Le 5 octobre en fin d'après-midi, Atlantis pénétra sans problème dans l'atmosphère terrestre. Une curieuse torpeur s'empara aussitôt de l'équipage.
   Qu'est-ce que c'est que ça ? tonna Koptev en pointant un doigt tremblant vers l'immense panneau de contrôle mural de la NASA.
  Une semence d'or entourait la navette et commençait à s'éparpiller dans l'air. C'était très beau, très mystérieux et très émouvant...
  
  Quand Atlantis se posa à Cap Canaveral, l'extraterrestre n'était plus à bord.

 FIN

© Joëlle Brethes. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur.

L'Extraterrestre de MIR a obtenu le 2ème Accessit au Concours Francophilie – section nouvelles, adultes – en novembre 2003.

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02/02/06 actualisé 27/08/06