La nouvelle


   L'homme parcourut rapidement les titres des journaux posés sur la table basse de la salle d'attente : « Le mystère de l'enfant du lac » ; « L'enfant du lac reste muet » ; « L'enfant du lac : le mystère s'épaissit »... En comparaison, les magazines rivalisaient d'imagination avec des titres plus alléchants les uns que les autres, qui laissaient supposer de grandes révélations à l'intérieur : « L'enfant du lac artiste de talent » ; « L'enfant du lac, un peintre en herbe totalement autiste » ; « L'enfant du lac se révèle » ; « Une jeune réfugiée turque réclame l'enfant du lac »... Il se jeta avidement dans leur lecture, pour découvrir comme d'habitude, hélas, que tout était faux. L'enfant ne savait pas vraiment peindre, il avait juste gribouillé un enchevêtrement de lignes au crayon devant les psychiatres, qui ne leur en avait pas appris davantage sur lui ; la jeune femme en question était en réalité mère de huit enfants, dont l'un s'était simplement égaré le même jour dans un supermarché. Et de l'enfant blond du lac, qui arborait sur toutes les photos ce même sourire triste, rien, toujours rien, pas un mot, pas un indice qui pourrait mettre la police ou les docteurs sur une piste... Il soupira, en pensant que deux semaines avaient passé déjà et qu'on n'en savait pas plus que ce dimanche matin où il l'avait aperçu flotter à la surface de l'eau, à quelques mètres à peine du bord. Il se souvenait très bien de son émotion : il était en train de rechercher le meilleur endroit où jeter sa ligne, et voici qu'il tombait sur un corps : et soudain, en s'approchant, il se rendait compte que ce n'était pas un cadavre, que la tête légèrement hors de l'eau bougeait, que l'enfant gémissait faiblement, et il se jetait à l'eau pour le tirer de là... Depuis qu'il avait réussi à le ranimer, que les secours les avaient enfin rejoints, il venait régulièrement lui rendre visite à l'hôpital. D'une certaine façon, il continuait à se sentir responsable. Jamais personne n'avait jamais tenu autant de place dans sa vie.
   — Pierre-François Brun ?
   Il leva les yeux vers le nouvel infirmier. Les autres ne l'appelaient plus déjà que par son prénom.
   — C'est moi.
   — Vous pouvez venir.
   Son cœur se serra en entrant dans la chambre blanche, lorsqu'il reçut le même sourire anonyme que sur la photo. Les deux médecins psychiatres achevaient de reporter leurs tests. Depuis la découverte de l'enfant, les plus grands cerveaux ne cessaient de comparer leurs notes à son sujet. Les avis de recherche inondaient le Net : tous les pays se l'arrachaient, les mères du monde entier le réclamaient comme leur cher enfant disparu, les offres d'adoption pleuvaient... et lui se tenait là dans sa petite chambre, seul au monde, ignorant de tout ce tapage autour de lui, oublieux de tout, même de son nom.
   — Tous les tests prouvent qu'il n'est pas autiste. C'est un traumatisme qui a provoqué une perte de mémoire.
   — Et jusqu'à quand, pensez-vous ?
   — On n'en sait rien ; chez un enfant de onze ou douze ans comme cela semble être le cas, ça peut revenir dans une heure, dans un jour, un mois, un an... Ou ne pas revenir du tout. L'expérience prouve cependant que, dans la majorité des cas, ça revient.
   — Et... Il n'y a pas de méthodes pour...
   Le docteur secoua la tête avec énervement et il se tut aussitôt. Il n'était pas en droit de demander des explications ; la science, c'était leur domaine. On lui avait fait comprendre qu'il devait déjà s'estimer heureux qu'on lui accorde un droit de visite. Il s'assit sur le fauteuil près du lit, tandis que l'infirmier débarrassait le plateau repas et que les docteurs continuaient à s'entretenir sur son cas dans le couloir.
   — Tiens, je t'ai ramené quelque chose. Regarde si tu aimes ; qui sait, il y a peut être quelque chose là-dedans qui t'intéresse ?
   C'était un très vieux livre d'images qu'il avait retrouvé sur une étagère, chez lui, qui se présentait un peu comme un dictionnaire regroupant des thèmes tels que la maison, la famille, les jeux, la ville, la campagne... Idiot, pensa-t-il ; on lui avait déjà fait passer sous les yeux un tas de films, de dessins, de diapositives, sans rien éveiller d'autre que ce même sourire absent. Il tournait les pages, et son regard effectivement glissait sur chaque représentation comme sur autant d'objets étrangers. Il était sur le point d'abandonner tout espoir lorsqu'il lui sembla discerner une vague hésitation sur le visage de l'enfant. Il se pencha sur la page. C'était une série d'animaux de ferme. La brebis, le bélier, la chèvre, le cochon... L'enfant avait cessé de feuilleter le livre. Manifestement, il y avait là quelque chose, mais quoi ? Il n'osait pas parler, de peur de rompre le fil qu'il sentait se renouer, si imprécis encore, si ténu. Soudain, l'enfant saisit le crayon qu'on laissait toujours avec un bloc à portée de lui, et il barra la chèvre, la brebis et le bélier, du même geste systématique et appliqué, avant de continuer de fixer la page. Comme s'il y cherchait toujours quelque chose, pensa-t-il.
   — Tu ne les aimes pas ?
   Silence. L'enfant referma distraitement le livre et fixa le mur devant lui, sans plus aucune expression particulière. Il comprit qu'il n'en tirerait plus rien.
   — Je vais revenir te voir demain. Je t'apporterai autre chose...
   Il se demanda s'il ne devait pas faire part de sa découverte aux médecins, puis il se décida :
   — Je lui ai montré un livre ; il n'a rien dit, mais il a barré les moutons.
   Le docteur haussa les épaules :
   — Oui, il fait toujours ça. On peut tout lui dessiner, à ce gosse, sauf un mouton... Ça fait peut-être partie de son traumatisme ; dans le temps, on trouvera peut-être une explication.

   Il réfléchissait. Le mouton barré ne l'intriguait pas autant que le regard de l'enfant à ce moment-là. Le lendemain, il eut l'idée de s'arrêter en chemin dans une librairie et de demander un livre sur les ovins. « Avec plein d'images, pas spécialement pour enfant, non... et qu'ils y soient tous... même les sauvages. » Il finit par se décider pour un guide qui contenait un bref historique de toutes les espèces. La page du milieu se dépliait comme un poster géant, découvrant l'arbre détaillé de toutes les races ovines de la planète. « Regarde ceux-ci, s'ils te plaisent davantage. » Le livre s'ouvrit de lui-même à la page du milieu et il aida l'enfant à déplier la carte. Immédiatement, il se saisit du crayon et commença à les barrer, méthodiquement. Le mouton, la chèvre, le daim, le chamois... Cela lui rappelait un jeu, comme « cherchez l'intrus » ou le jeu des erreurs. Toute la page n'était pas barrée cependant. À mi-chemin sur une branche restait un animal intact, un seul. Le crayon s'arrêta un instant, en suspends, avant de l'encercler d'une main sûre. « C'est lui alors ? Fais voir : Mouflon méditerranéen. Tu as déjà vu des mouflons ? Ils sont sauvages. Ils vivent dans les hauteurs... » Il s'arrêta, saisi lui aussi par des bribes de souvenirs. Il y avait bien une vingtaine d'années de cela, son père lui avait raconté une histoire sur les mouflons. Des mouflons qui étaient montés de plus en plus haut dans la montagne pour échapper à l'homme... Et il y avait autre chose. Son père avait ajouté qu'il n'y avait pas que les mouflons : des hommes aussi autrefois avaient fui, étaient montés toujours plus haut, pourchassés comme eux. Au départ ils vivaient juste au dessus du lac, dans les premières grottes, en une petite communauté sectaire qui s'efforçait de reconstituer très exactement le mode de vie des troglodytes, en complète autarcie. Il y avait tellement longtemps de cela que l'idée que quelques uns aient pu survivre semblait absurde. La plupart avaient fini par redescendre et adopter des vies tout à fait régulières, ou avaient quitté la région pour s'établir ailleurs. On ne se souvenait même plus de leur existence. Il se demandait pourtant... « Tu aimerais qu'on monte les voir ? S'il y en a, ils doivent être très haut au-dessus des premières grottes. Il doit y avoir de la neige... » Pour la première fois, il lui sembla que ses paroles ne tombaient pas complètement dans le vide.

   Ce soir-là, il le passa à s'organiser. Il savait que l'hôpital lui refuserait toute sortie avec l'enfant, en haute montagne qui plus est. Et partir sans lui en reconnaissance, c'était aller au devant de l'échec : si ce petit connaissait vraiment les mouflons, il saurait mieux que lui les trouver. Il lui apparut brusquement aussi que, très certainement, il n'était ni vraiment amnésique, ni autiste. Ce n'était qu'un troglodyte égaré dans la société des hommes, qui se taisait pour se protéger. Une semaine durant, il étudia la météo, les allées et venues de l'hôpital, accumula tout le matériel dont ils auraient besoin pour une telle excursion : chaussures, pulls, K-way, couvertures de survie, nourriture, piles, torches... Il se faisait l'effet d'un criminel projetant un enlèvement et pourtant s'il n'agissait pas, aucun de ces docteurs prétentieux, il en était persuadé, ne feraient le moindre effort pour le croire : il y avait la science d'un côté, l'intuition de l'autre. Il optait, lui, pour cette dernière. Sa situation lui paraissait sans issue : s'il ne faisait rien, l'enfant restait prisonnier de l'hôpital ; s'il l'emmenait, lui se rendait passible d'une peine tellement lourde qu'il n'avait d'autre choix que de réussir. Coupable dans les deux cas. Mais à la passivité, il préférait encore l'action.
   — Dis-moi, sais-tu où ils sont dans la montagne ?
   Il accrocha le regard : le sourire était toujours absent et insignifiant, le visage restait impassible, mais les yeux lui criaient la réponse : « oui, oui, oui ! » Alors, quand il se baissa ce soir-là au-dessus du lit pour l'embrasser : « Demain matin, on y va », lui glissa-t-il à l'oreille ; « tiens-toi prêt ». Au regard ardent qu'il reçut en retour, il sut qu'il avait été parfaitement compris.

   Ils se hâtaient tous les deux. L'enfant marchait devant, bien plus rapide, plus léger que lui aussi. Il y avait déjà bien deux heures que le lac était derrière eux, et, pensait-il, la gendarmerie ne tarderait pas à être à leurs trousses. Passées les grottes, la fuite serait à la fois plus difficile et plus aisée. Il n'y avait plus de sentier balisé, et il fallait escalader un premier pierrier assez pénible. D'autre part, ils seraient moins visibles. Les premières grottes ne suscitèrent pas l'attention de l'enfant. Il remarqua au passage que les plus larges d'entre elles avaient été consciencieusement murées, comme pour interdire tout retour possible. Plus haut, l'ascension était encore assez facile, malgré les rochers glissants et les sources qui ruisselaient à même la terre. La végétation changeait, les pins s'enfonçaient au dessous d'eux, faisant place à des buissons plus secs, des arbres plus bas, plus tordus et clairsemés. La roche dominait.

   En début d'après-midi, les hélicoptères se firent entendre. Ils se dissimulèrent dans les anfractuosités du rocher, et se reposèrent ainsi deux grandes heures avant de partir à l'assaut du pierrier suivant, qui se transformait brusquement en une paroi presque à pic. L'enfant était toujours en tête, de plus en plus à l'aise au fur et à mesure de la montée. Il connaissait manifestement les lieux comme sa poche, et pour cette raison, la nuit ne les surprit pas. Ils se retrouvèrent sur un plateau parsemé à ses flancs de grottes plus étroites, qui avaient conservé des traces d'habitation ancienne et des débris de civilisation qui le laissèrent perplexe : un vieux réchaud à gaz complètement rouillé (comment avaient-il donc pu le monter jusqu'ici, à dos de mulet ?), une baignoire, encore plus énigmatique, des débris de vaisselle mêlés à des objets de toilette incongrus : des peignes, des miroirs, des colliers de graines d'eucalyptus, autre mystère, car il n'y avait pas un eucalyptus à la ronde : tous ces trésors devaient provenir de la vallée, d'où ils avaient été patiemment acheminés. Un bout de corde retint son attention : elle avait été sans nul doute tressée à la main, et ce n'était pas vraiment du poil de chèvre mais plutôt, oui : de mouflon... Il était donc bien en train de remonter le temps, sur les traces des troglodytes ! Ils passèrent là leur première nuit ensemble en montagne, sans feu, entre baignoire et réchaud rouillés, emmitouflés dans leurs couvertures de survie.

   Aux aurores, l'enfant était déjà prêt à entamer la seconde journée, davantage une journée d'escalade que de marche, le long de la paroi de plus en plus abrupte. Aucun des deux ne parlait, toute leur énergie tendue vers ce seul but d'atteindre... D'atteindre quoi, au fait ? La montagne était désormais aussi nue qu'un désert. Et puis, brusquement, au détour d'un rocher il comprit : la corniche étroite, dangereuse, légèrement enneigée débouchait sur une faille presque invisible dans la montagne, qui devait relier les deux vallées. Pour l'atteindre, les derniers mètres devaient se franchir collé à la paroi, carrément suspendu au dessus du vide. Il pensa qu'il fallait sortir enfin le matériel sérieux : les cordes ; les crampons. Mais l'enfant était déjà loin devant. Il fit trois pas, hésitant ; c'était un bon montagnard, il n'avait pas particulièrement peur de la chute, mais là... Et il vit l'enfant devant lui revenir sur ses pas au dessus du vide, comme s'il avait ressenti sa crainte, et lui montrer lentement, une à une, les prises que lui ne connaissait pas : « Viens ! » Sa voix résonna ainsi pour la première fois contre la paroi toute proche, fluette et grave, comme un écho à la sienne lorsqu'il lui avait murmuré dans la chambre d'hôpital : « Tiens-toi prêt. » Il respira un grand coup, franchit les derniers mètres et se retrouva dans une cavité tellement étroite qu'il dut se coucher et ramper jusqu'au bout. Et là, surprise. L'entaille ne donnait pas comme il l'avait cru sur un gouffre montagneux béant au dessus d'une vallée, mais sur une sorte de prairie suspendue au rocher, assez semblable à ces mesa, ou plateaux surplombant les canyons qu'il avait pu voir dans des émissions télévisées sur les très anciennes tribus des Indiens d'Amérique. Et la prairie n'était pas vide : une dizaine de mouflons y paissaient aussi paisiblement que des chèvres domestiques. Des enclos protégeaient de petits espaces potagers... Mais où étaient les grottes, donc ? et les hommes ? L'enfant le guidait en courant vers le bord du plateau. Des échelles de cordes solidement arrimées aux rochers pendaient dans le vide : là, sous le plateau, de petites habitations primaires où l'on pénétrait par les fenêtres, des nids d'aigles, construits à même le rocher. C'était donc là qu'ils étaient venus se réfugier, les derniers troglodytes. Mais où étaient-ils ? « Il n'y a personne ? » L'enfant s'approcha d'une niche creusée dans le roc et en sortit un objet enveloppé dans un morceau de tissu, qu'il lui tendit. Il l'ouvrit avec précaution : elle contenait deux petits portraits d'un homme et d'une femme grossièrement gravés au couteau sur des plaquettes de bois poli.
   — Je m'appelle Jean Baptiste. Mes parents.
   — Ils sont partis ?
   — Oui. Papa est tombé un jour, il y a longtemps. Et maman, il y a pas longtemps...
   — Alors tu es tout seul ici ?
   — Oui. C'est pour ça que je suis descendu. Je voulais... Je voulais juste voir comment c'était en bas.
   — Et comment es-tu tombé dans le lac ?
   — Je voulais voir. Je ne savais pas que ça s'enfonçait si vite.
   Il s'assit sur une pierre, dans la pièce étroite qui sentait la suie, la graisse, la fumée. La chose la plus invraisemblable, pensait-il, n'était pas l'existence de cette communauté oubliée de troglodytes, ni cet endroit magique tout aussi inconnu : il lui semblait que c'était que cet enfant ait pu survivre, et qu'un jour, il ait voulu descendre, et qu'il soit tombé dans le lac, et que lui se soit trouvé là par hasard pour le sauver...
   — Alors comme ça, tu étais... tu étais simplement descendu, comme ça, pour voir ?
   — Ben oui.
   — Et ?
   L'enfant s'assit par terre en face de lui, et pour la première fois il reçut son vrai sourire, en même temps qu'il haussait les épaules :
   — Ben, rien : j'ai vu.
   Puis il commença à rassembler du bois sec dans une autre niche. Il réalisa qu'effectivement, le soir tombait. Il fallait faire du feu d'abord oui, et après, demain...
   Il songea soudain à la peine de la descente, aux hélicoptères, aux gendarmes, aux docteurs, aux explications qu'il devrait fournir, à tout ça... Peut-être bien qu'il n'avait pas envie de redescendre si vite. Peut être bien que... qu'il "avait vu", lui aussi, oui, qu'il en avait assez vu. Peut être. Il verrait bien. Entre temps, il lui semblait soudain qu'il y avait plein d'autres occupations plus importantes, plus immédiates. Il défit la corde de son sac et en sortit sa gourde :
   — On va d'abord faire chauffer l'eau pour la soupe, dit-il.

FIN


© Amy Shark. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur.
 

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16/03/12