Daniel Salvo
est né en 1967 dans une province au sud de Lima. Il n’a pas cessé de lire de la science-fiction depuis son adolescence et a commencé à publier en juin 2002 sur le site Ciencia Ficcion Perù. Il prépare un recueil de nouvelles de science-fiction provisoirement intitulé En las ruinas de Utopia.
En espagnol, on peut lire El Escritor mas famoso de todos los tiempos sur le site de Axxòn (n°159, février 06) et El nombre no es importante sur le site Velero25 (avril 2004).
 

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L'écrivain le plus célèbre
de tous les temps

Daniel Salvo



   
Le patient se présenta au cabinet à l’heure dite. J’étais arrivé depuis quelques minutes et j’espérais qu’on ne remarquerait pas la hâte avec laquelle j’avais tout préparé. Un psychiatre doit se montrer professionnel et proche du client pour le mettre à l’aise et en confiance. C’est dans le manuel.
   — Bonjour, articulai-je.
   Mon espagnol est très bon, mais impossible de me débarrasser de l’accent. Tant mieux. Les habitants de ce pays ont une bonne image des étrangers. Ce sont des choses qui aident dans le métier, me semble-t-il.
   — Bonjour, docteur… Muceneck ? C’est comme ça qu’on prononce ?
   Un sourire nerveux compléta la question. Je dois avouer que je fis un effort considérable pour rester calme et confiant.
   — En réalité, ça se prononce … (je m’offris le luxe de lui dire mon véritable nom, ce qui était interdit en principe. Je savais que personne ne s’en apercevrait). Mais vous pouvez m’appeler Muceneck, si vous trouvez que c’est plus facile.
   — D’accord, docteur… Muceneck. Bon, je peux m’asseoir ? Ou dois-je m’étendre sur un divan ? Hi ! Hi ! Hi ! En fait, je vois que vous n’avez pas de divan…
   Incroyable comme l’imaginaire collectif de tout un monde peut intégrer une vision caricaturale de la discipline psychiatrique. J’étais sûr que si lui avais demandé d’où il tirait cette image de la psychiatrie et du divan, il n’aurait pas su quoi répondre. Mais c’était un sujet que tout le monde connaissait.
   — Vous pouvez rester debout, vous asseoir, vous allonger sur un meuble, comme vous voulez. L’essentiel, c’est que vous soyez à l’aise. Nous disposons de quarante minutes.
   — Oui, je suppose que votre temps est précieux, et tout ce qui s’ensuit. En vérité, je ne sais pas très bien pourquoi je suis venu. Jusqu’ici je n’ai jamais consulté de psychiatre.
   — Si vous commenciez par me dire ce qui vous amène par ici ? Ensuite, vous pourrez mettre de l’ordre dans vos idées.
   Il restait pensif. Pendant ce temps, j’en profitai pour l’observer plus à loisir. Il était vêtu avec recherche, bien qu’il s’agisse d’une homme relativement jeune. Il avait une certaine corpulence et ne mesurait qu’un mètre soixante. Un échantillon typique de la classe moyenne. À noter.
   — Bon, docteur, il ne s’agit pas d’une affaire très sérieuse ; rien de vraiment important. Je ne vis pas mal. J’ai un travail stable, une famille affectueuse, une bonne santé… Que demander de plus ?
   — Je vois. Une vie si heureuse et bien remplie ; il ne vous manque que de consulter un psychiatre. Je vous dirais de ne pas vous inquiéter, de profiter et de jouir de la vie…
   — Oui, bien sûr, mais… (Il poussa un profond soupir). Quand je sors dans la rue… je sens que les gens m’observent. Qu’ils restent à me regarder fixement.
   — Comment ça, les gens vous observent ? Ils vous regardent fixement ? Qui ?
   — Voilà le problème, docteur, il s’agit de parfaits inconnus. Mais chaque fois que je les croise, ils restent là, à me regarder.
   — Chaque fois ? Je vous en prie, soyez plus précis. Quand et où se produisent ces… observations ?
   — Dans la rue. Dans les magasins. Dans les taxis, enfin à peu près partout.
   — Vous me parlez de lieux publics. C’est normal que les gens se regardent.
   — Oui, on n’y va pas sans ouvrir les yeux, n’est-ce pas ? Et quelquefois il passe une fille en minijupe… Il ne finit pas sa phrase et me jeta un regard du genre complice.
   — Oui, bon, mais il s’agit de vous. C’est vous que l’on observe. Des inconnus. Dans les lieux publics. Est-ce que vous n’exagérez pas ? Vous avez reconnu qu’il y a des occasions où vous aussi vous observez assez longuement.
   — Oui, bien sûr, mais ces gens-là m’observent d’une façon si différente, si bizarre. Je ne sais comment la décrire. Je dirais qu’il me regardent comme s’ils me connaissaient.
   — Hum ! Vous pourriez me décrire un cas particulier ? À dire vrai, pour le moment, je ne trouve rien d’anormal dans ce que vous me racontez.
   — Quand je marche dans la rue, par exemple, il se trouve que quelqu’un s’arrête devant moi, avec une expression d’extase… une expression d’étonnement. Et ils continuent à s’extasier, comme frappés de mutisme. Comme s’ils voyaient un monument ou quelque chose d’approchant.
   — Peut-être vous confondent-ils avec quelqu’un de connu.
   — Je l’ai pensé quelquefois, mais jamais personne n’a dit mot ou ne m’a appelé d’un autre nom. Ils restent ainsi, sans bouger, à me regarder. À m’observer. Je vais vous raconter ce qui m’est arrivé dans un magasin l’autre jour. Il y avait une vendeuse très jolie, qui portait une jupe. Elle installait je ne sais quels produits, parfums ou poudres, je ne me souviens pas bien. Mais, tout à coup, elle s’est accroupie. Elle était si absorbée par ce qu’elle faisait qu'elle ne se rendait pas compte que j’étais à quelques mètres, en train de l’observer. C’était un spectacle très agréable, mon Dieu, je me souviens de ses cuisses et de la petite culotte au milieu. J’étais au premier rang, comme on dit, totalement anonyme, pas du tout gêné, attendant que la fille en ait fini pour m’en aller, quand je les ai vus.
   — Qui ?
   — Il y avait cinq ou six hommes, apparemment des étrangers. Tous me regardaient. Un instant, j’ai pensé qu’ils regardaient aussi la fille. Mais non. C’était moi qu’ils regardaient.
   — Vraiment, vous ne croyez pas que vous exagérez ? Ils s’amusaient de vous surprendre dans cette situation...
   — Je l’ai pensé sur le moment, mais je me suis rendu compte que non… C’était autre chose. Leur expression variait entre la curiosité, l’étonnement, l’admiration... Comme s’ils voyaient un artiste. Je suis sorti du magasin. C’était pareil dans les rues…
   — Ils continuaient à vous observer ?
   — Oui… Oui ! Le même jour, le lendemain, la semaine dernière, y compris aujourd’hui, quand j’ai traversé la route pour arriver à votre cabinet. Des hommes, des femmes, des adolescents, parmi eux beaucoup qui semblaient étrangers, mais aussi des gens ordinaires. J’ai eu envie d’appeler la police ou de les apostropher et de leur demander ce qu’ils voulaient…
   Je suis resté silencieux. J’aurais eu une bonne occasion de diagnostiquer la folie de la persécution ou la paranoïa, mais la solution se trouvait ailleurs.
   — Pourquoi croyez-vous qu’ils vous observent ?
   Je n’imaginais pas ce qu’allait déclencher cette question. Il se redressa légèrement, dégagea le torse, et le ton de sa voix se fit plus assuré. J’avais mis dans le mille, comme on disait autrefois.
   — À vrai dire, il m’est venu une explication assez absurde. J’ai un peu honte d’en parler…
   — N’ayez aucunement honte. Voilà sans doute la clé qui explique tout. Et croyez-moi, en tant que psychiatre, j’ai entendu des choses qui étonneraient les plus expérimentés.
   — Bon, docteur. Depuis quelque temps, je me livre de nouveau à une passion que j’avais dans mon adolescence : écrire. Je me suis même inscrit à un atelier d’écriture, et je ne m’en suis pas mal tiré. Je crois que je pourrais être écrivain. Surtout, de science-fiction. J’ai décidé de risquer un peu d’argent pour publier un volume de nouvelles qui me trotte par la tête.
   — Et quel est le rapport avec les gens qui vous observent, selon vous.
   — Justement, c’est là l’explication. Je crois que je vais être un écrivain très célèbre. Au point que les hommes du futur voyageront dans le passé simplement pour me voir. Pour dire qu’ils ont vu de près le grand écrivain. Ne feriez-vous pas de même si vous pouviez voyager dans le passé, quand il s’agit de Freud, par exemple ? On se demande ce qu’on ressentirait si on pouvait voir en chair et en os des célébrités d’une autre époque.
   De nouveau, il essayait de se dérober. Je le regardai avec un certain apitoiement. À dire vrai, il devait éprouver beaucoup de difficulté à reconnaître qu’il nourrissait ce genre de fantasmes. Là se situait manifestement le nœud du problème : son désir occulté d’être écrivain, son besoin de rechercher une reconnaissance que sa vie de tous les jours ne lui apportait sans doute pas. J’observai la pendule. Il fallait que je me presse.
   — Vous pouvez vous rendre compte vous-même, me semble-t-il, d’après ce que vous avez dit. Ainsi, tout s’explique.
   — Comment dites-vous ? Je ne vous comprends pas.
   — Je dis, et j’en suis à peu près sûr, que ces idées au sujet des gens qui vous observent vous sont venues à l’esprit quand vous avez pris la décision d’écrire - n’est-ce pas ?
   Il essayait de le cacher, mais un sourire se dessinait sur son visage. Il entendait ce qu’il voulait entendre.
   — Oui, c’est certain… Avant non, je veux dire ma vie durant je n’ai rien fait qui puisse paraître exceptionnel. Les études, le travail, le mariage. Tout allait bien, j’assumais. Et pourtant j’avais toujours le sentiment qu’il me manquait quelque chose, j’avais le désir de faire quelque chose de différent, d’unique. Et quand, finalement, je me suis décidé…
   — … les gens qui vous observent ont fait leur apparition. Vous savez, je crois que votre idée de gens venus du futur pour vous observer, bien qu’elle soit illogique, a un fond de vérité. Les décisions que nous prenons entraînent en nous des changements, voyez-vous ? dans notre façon d’agir, de nous conduire, et aussi de regarder. Il se peut que les gens vous voient différent parce que vous êtes différent. Et figurez-vous que l’observation traduit le changement de comportement d’autrui à votre égard. Comme tout bon écrivain, vous avez un ego très développé.
   — Alors, vous croyez que j’ai de l’avenir en tant qu’écrivain ? J’aimerais vous parler de mon premier récit…
   — Je suppose que ce doit être fascinant, mais il ne nous reste que peu de temps. Et, d’après ce que je vois, il ne me paraît pas nécessaire de prévoir une autre séance.
   — Pardon ?
   — Mais, mon cher, est-ce que vous ne vous rendez pas compte ? Toute cette affaire des gens qui vous observent, ce n’est qu’une façon de rationaliser les exigences de votre ego qui, devant une situation nouvelle, réagit en « percevant » ce que désire tout écrivain : une attention démesurée, inconfortable, certes, mais, au fond, gratifiante. À noter que vous avez toujours employé des termes comme extase ou admiration pour vous référer à des observateurs présumés.
   — Et alors ?
   — Alors, tout ce qui vous reste à faire, c’est à vous mettre à écrire. Afin qu’au lieu de cette attention substitutive que vous portent les observateurs, vous receviez la véritable attention que recherche un auteur, qui veut être lu, avoir un public, des admirateurs.
   Cette fois, il ne dit rien, à son tour. Nous savions tous deux que nous étions sur la bonne voie. Il ne restait qu’à donner un dernier coup de pouce.
   — Écrivez. Dès que vous quitterez ce cabinet, mettez-vous immédiatement à écrire. Vous verrez très vite que ces observateurs cesseront de vous importuner. Parce que vous n’en aurez plus besoin.
   La pendule sonna à cet instant. Les quarante minutes de l’entretien s’étaient écoulées.
   — Merci beaucoup, docteur. La consultation a été très utile.
   — Voulez-vous signer ces papiers, s’il vous plaît ?
   — Est-ce que je ne suis pas censé le faire à la réception ?
   — Si, mais le personnel est nouveau, et je ne lui fais pas entièrement confiance. C’est mieux ainsi.
   — Bien… Je suppose que c’est tout. À plus tard, docteur Mucenek. Et merci beaucoup.
   Quand il ferma la porte, je poussai un soupir de soulagement. Il ne restait pas beaucoup de temps ; j’ai pressé le bouton d’appel. J’aurais beaucoup à dire à mon retour au XXIVème siècle, notamment qu’il faudrait interrompre les voyages dans le passé aux fins d’étude, car ce type avait été sur le point de découvrir la vérité. Cela ne lui aurait servi à rien, mais il vaut mieux que l’on ignore notre présence quand nous venons observer les personnages des siècles précédents.
   En outre, à chaque minute qui s’écoulait j’éprouvais de plus en plus de mal à contenir mon émotion. J’avais la signature de l’écrivain le plus célèbre de tous les temps !


FIN


© Daniel Salvo. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur. Titre original : El Escritor mas famoso de todos los tiempos. Traduit de l’espagnol (Pérou) par Pierre Jean Brouillaud. Inédit dans sa version française. 

Nouvelles

22/02/06