La nouvelle



   Elle se souvenait parfaitement de la date : c'était justement le jour où Lila avait emménagé, le lendemain de l'arrivée de ce vaisseau… Cette journée, elle aurait pu la décrire en détail, par le menu, minute par minute. Alors, pourquoi fallait-il qu'elle ait répondu de manière aussi évasive :
   « Je suis désolée, ça ne me dit rien… »
   Avec un peu de chance, bien sûr, les choses en resteraient là. Après tout, le flic lui avait bien précisé qu'il ne s'agissait que d'un interrogatoire de routine, sans qu'elle ait le moins du monde à se sentir concernée.
   « Bon, dans ce cas, c'est parfait. Désolé de vous avoir importunée. »
   Il la laissait tranquille, tournait les talons, s'en allait sans s'être rendu compte de rien, sans se douter, sans savoir…
   Et pourtant, tout était là, elle s'en souvenait parfaitement. La veille, le vaisseau était arrivé. Lila devait faire partie des passagers, ou de l'équipage, puisque personne ne l'avait jamais vue, avant qu'elle vienne s'installer là, emménager dans la chambre qui restait vide depuis la disparition du précédent locataire, un traîne-planètes sans le sou qui avait ainsi décidé de régler son retard de pension. Elle se souvenait de cela, et du reste aussi, de tout. Et sans doute elle aurait pu parler, en dire plus. La sécurité même du comptoir…
   Mais en même temps, elle se trouvait désormais tellement liée. Tellement liée à tout cela ! Elle ne put s'empêcher d'ouvrir enfin le poing qu'elle avait conservé serré, au fond de sa poche, pendant toute la durée de la visite du détective. Elle regarda la tache jaune, parfaitement circulaire, au milieu de sa paume. Les bords avaient la netteté de ceux d'une inclusion, une matière étrangère sertie dans sa chair, sans solution de continuité, pourtant, dans sa peau. Juste ce changement de couleur.
   Le long de la ligne de vie, une fente apparut, s'ouvrit : une paupière se leva. L'œil. L'œil de Lila, fixé sur elle. Elle ne put s'empêcher de lui adresser un sourire, un sourire forcément complice. Elles étaient ensemble, désormais, liées…

*

   Tout avait vraiment commencé ce jour-là, le jour de l'emménagement. Tout de suite, Lila avait commencé à recevoir des hommes. Dès le début, Jane l'avait observée quand elle couchait avec eux, puis quand elle les renvoyait, l'acte accompli, et qu'ils lui laissaient ponctionner une partie de leur pécule, avec leur carte de crédit.
   Elle s'en voulait de cette curiosité, cet espionnage, ce voyeurisme qui ne laissait rien perdre de l'imagination lubrique des astronautes de passage ou des besoins rustiques des prospecteurs.
   Le troisième jour, Lila s'était avancée vers le mur. Instinctivement, la curieuse avait reculé loin du trou par lequel elle observait sa voisine. Mais la prostituée s'était contentée de porter l'index devant ses lèvres, avec ce geste universel qui réclame le silence et invite à la complicité, justement. Le soir, Lila vint frapper à la porte de Jane.
   « Je peux entrer ? »
   Sur le coup, la jeune fille eut envie de refuser. Elle pensa qu'elle aurait dû s'ouvrir plus tôt au propriétaire ou aux autres locataires des activités de Lila, qui lui semblaient ne pas correspondre au standing d'une maison comme celle-ci. Puis, elle se dit encore que les autres, après tout, devaient bien être au courant, également, et que, si cela ne les dérangeait pas, il n'y avait aucune raison pour qu'elle s'en offusque elle-même, qu'elle en parle, qu'elle y fasse seulement allusion.
   « Bien sûr, entre. Tu veux du café ?
   — Dis moi plutôt s'il y a longtemps que tu passes ainsi ton temps à observer ce qui se passe dans la chambre voisine. C'est toi qui a creusé le trou dans le mur ? »
   Jane était paralysée. Mais Lila n'avait pas cessé de sourire et continuait à parler, répondant elle-même aux questions qu'elle posait, comme si elle connaissait d'avance toutes les réponses, comme si elle se trouvait à l'intérieur même de la tête de Jane. Et Jane prit soudain conscience que ce n'était pas une impression, que Lila était vraiment dans sa tête, qu'elle la contrôlait complètement, qu'elle l'empêcherait désormais de donner l'alerte.
   Ce fut ce jour-là que Lila saisit la main de Jane et la força à la poser sur son visage, contre son œil.

*

   Jane saisit le double décimètre ébréché qui dépassait du tiroir et mesura le cercle de peau : son diamètre avait encore augmenté de deux millimètres, depuis hier. Pourtant, elle n'en ressentait aucun effroi, aucune peur, aucune colère : juste un soulagement.

*

   D'une certaine manière, le troisième œil lui obéissait. Il s'ouvrait quand elle le lui commandait, se fermait quand elle le décidait. Et pourtant, elle savait bien que ce n'était pas son œil à elle, mais l'œil de Lila, toujours, et c'était bien Lila, qui voyait à travers lui, tout comme c'était Lila qui marchait à travers le mollet de Borman, mâchait avec la bouche de Luke, entendait avec l'oreille de Josepha. Josepha portait l'oreille de Lila sur l'omoplate droite, Borman son mollet quelque part du côté de l'estomac, et Luke sa bouche quelque part sur le biceps gauche.

*

   Au début, Jane avait continué à regarder, avec une curiosité vaguement horrifiée. Maintenant, chacun de ceux qui venaient pour coucher avec Lila la borgne repartait avec un morceau de son corps, jusqu'à ce qu'il ne reste presque plus rien, seulement un sexe au milieu d'une boule de cuir jaune.
   Et elle ne pouvait que regarder, condamnée à assister, impuissante, à la prise de contrôle de plus en plus d'habitants du comptoir, sans rien pouvoir faire, ni dire.
   Joe le porcher était venu le dernier assouvir ses pulsions, et soudain, il avait regardé en direction de son bas-ventre, vaguement étonné d'y trouver ce sexe de femme aux grandes lèvres oranges, ouvert juste au dessus de son pénis. Sans paraître davantage s'émouvoir, il avait remis ses vêtements et s'en était retourné, comme si de rien n'était.

*

   Jane croisa une fois encore le détective, quelques jours plus tard. Il lui adressa un sourire et un geste de la main auxquels elle répondit en souriant, elle aussi. Sans doute avait-il fini par abandonner son enquête sur la disparition de Lila.
   Celui-là n'avait encore rien de Lila en lui. Elle le savait. La plupart des gens, ici, n'avaient rien de Lila. Mais dans sa paume, la tâche grandissait chaque jour un peu plus, et Joe avait abandonné ses porcs pour commencer à se livrer au commerce de son corps, à son tour, ou plutôt du corps de Lila.
   Ce fut un des jours qui suivirent qu'un autre vaisseau atterrit et que Tami emménagea dès le lendemain dans la chambre vide. Le détective eut l'idée de venir l'interroger, ce qui montrait qu'il n'avait finalement pas vraiment abandonné son enquête.
   Jane ne regarda par le trou, devant lequel d'ailleurs elle avait accroché un miroir. Mais elle remarqua, après le passage du policier, que Tami avait déjà perdu deux doigts à la main droite, quand celle-ci la salua au passage. À son tour, elle leva la main, et l'œil cligna.
   Bientôt, le comptoir serait entièrement sous contrôle.


FIN


© Pierre Gévart. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur.

 
 

Nouvelles
Nouvelles sans importance...

07/12/11