Antonio Bellomi
Né à Milan, en 1945, Antonio Bellomi œuvre depuis plus de quarante ans dans tous les domaines de la SF, comme écrivain, traducteur, anthologiste, responsable de collections. Il a collaboré à toutes les revues italiennes les plus importantes dans ce domaine, mais aussi dans d'autres genres. Nombreux sont ses textes de SF qui ont paru à l’étranger. Il est l’auteur de plus de 300 récits.

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L'Œil du soleil

Antonio Bellomi



   Le feu crépitait dans la cheminée. Les sarments qui se dressaient, flamboyants sous l'ardente morsure des flammes, s'étendaient dans une vaine étreinte avant de retomber, vaincus, sur les braises du fond, dans un dernier sursaut de vitalité qui faisait s'élever des myriades d'étincelles. On était déjà au cœur du printemps, mais la température était encore froide, trop froide pour la saison.
   Koro allongea les mains vers le foyer et sentit la chaleur pénétrer les pores de sa peau puis couler rapidement le long de ses bras. Il sourit. Comme un enfant qui découvre un nouveau jeu et s'amuse à le prolonger, il retira ses mains, puis, quand la chaleur fut dissipée, les tendit de nouveau vers la tiédeur somnolente qui émanait de la cheminée.
   Il répéta le jeu plusieurs fois, et, à chaque fois, il trouvait une sensation différente dans la chaleur que lui procuraient les grandes flammes rougeâtres.
   C'était la chaleur du sein maternel qui l'avait protégé durant sa vie prénatale. Une chaleur douce et ouatée à laquelle il pouvait s'abandonner avec une tranquille béatitude. C'était aussi la chaleur des bras de sa mère quand elle l'avait étreint pour la première fois. Puis c'était encore la chaleur du premier amour, de la tendre et douce Jahla qui n'était plus là, avec ses cheveux de flamme verte dans les après-midi ensoleillés.
   Puis, soudain, ce fut la chaleur merveilleusement dorée du soleil, de ce soleil qui resplendissait sur les campagnes en fleurs, sur les arbres, sur les fleuves scintillants d'eau limpide, sur les mers immenses et sur les habitants de Sitar.
   Les flammes dansaient dans la cheminée, une ballade sans rythme ni continuité, et cependant, au milieu des langues de feu qui se tordaient en des entrelacements compliqués, s'élevait une symphonie de couleurs magnifiques... comme l'éclat du soleil.
   Oui, le soleil.
   Cette image merveilleuse revenait à nouveau, insistante, comme si elle ne voulait pas l'abandonner.
   Et en même temps, il s'aperçut que la chambre était plongée dans une obscurité complète, rompue seulement par l'enlacement fantastique des flammes qui lançaient sur les objets proches des reflets de lumineuse clarté évoquant dans son esprit les formes les plus variées. Le passé et le présent s'amalgamaient dans une fusion imaginaire, mais qui n'en était pas moins réelle.
   Passé.
   Présent.
   Et futur aussi.
   Combien de temps avait passé depuis qu'il s'était assis devant la cheminée qui avait été le confident de son père, et du père de son père, et du père du père de son père ?...
   Un vestige des temps passés. Quelque chose de tangible qui avait relié entre elles pendant tant d'années des générations entières. Il était bien difficile, et sans doute impossible, de dire pourquoi cela s'était répété, mais comme la plupart des actions humaines, celle-ci aussi trouvait sa raison dans un simple enchaînement logique de faits.
   Il était tard, mais il n'avait pas envie de bouger. Les flammes le tenaient enchaîné dans sa méditation sur six générations qui s'étaient succédées devant ce feu de cheminée. Il ne sentait pas peser sur ses épaules cette obscurité qui l'entourait de trois côtés avec ses gueules grandes ouvertes. Cette obscurité qui, en d'autres temps, l'aurait fait suffoquer, comme s'il était sorti dehors par exemple...
   L'automate entra sans faire de bruit. Koro s'en aperçut seulement parce que vingt ans de vie passée avec les automates l'avaient suffisamment sensibilisé pour remarquer aussitôt leur présence.
   « Le dîner est servi, monsieur. »
   Pour la première fois de sa vie, Koro remarqua que le ton de la voix de l'automate n'était pas un simple ton servile de domestique, même centenaire. Il y avait quelque chose de plus dans le ton de cette voix, oui, quelque chose d'amical, de détaché et d'amical en même temps, qui le rendait si pareil à un être humain, malgré sa différence foncière avec lui.
   Il se leva avec peine de son fauteuil, réticent à quitter les langues de flammes qui attiraient son regard avec un pouvoir magnétique. Il demeura un instant debout, hésitant entre deux décisions opposées, puis il retomba brisé dans son fauteuil, avec un soupir de vaincu. Ses yeux furent à nouveau attirés par les flammes dansantes.
   La voix de l'automate résonna paisiblement dans la chambre obscure et les mots parurent rebondir sur les murs.
   « Monsieur désire-t-il que je serve le dîner ici ? »
   Quelque chose cria en lui et Koro éprouva inutilement la volonté désespérée de s'arracher à cette fascination qui le tenait inexorablement enchaîné aux flammes du feu de cheminée, ou de briser ces liens qui enveloppaient son esprit dans un champ clos vibrant de sensations contrastées. Mais il se rendit compte qu'il aurait été de toute façon et toujours vaincu.
   Il fit un signe d'acquiescement, tout en allongeant encore une fois les mains vers le feu dans son jeu absurde, comme s'il voulait freiner une réalité terrible qui le talonnait.
   — Sers-moi donc ici, Tani, c'est mieux, beaucoup mieux.
   Il demeura rigide sans ressentir la chaleur du feu tandis que l'automate reculait vers la porte. Au moment où celui-ci s'apprêtait à sortir, il l'appela soudain.
   — Notre hôte a-t-il confirmé sa venue ?
   La voix de l'automate semblait avoir perdu cette intonation amicale qu'il avait décelée auparavant, mais il savait que c'était seulement une illusion due au fait qu'il connaissait déjà la réponse.
   — Non, monsieur, il a prévenu qu'il lui est absolument impossible de venir.
   Avec un grincement qui n'existait peut-être que dans l'imagination de Koro, la porte se referma sur l'automate, et Koro resta stupidement à fixer les flammes dansantes de ses yeux vides, le regard fixé en avant dans une solitude désespérée.

   Il lui sembla que l'obscurité autour de lui s'était faite plus dense et plus glacée.
   Et cependant l'image du soleil continuait à l'obséder. Les flammes s'élevaient en vain dans l'âtre en de tournoyantes contorsions jetant des lueurs rougeâtres sur les meubles. Il y avait dans son cœur quelque chose que le feu ne pouvait réchauffer.
   L'automate avait retiré les plats et avait glissé silencieusement hors de la pièce, le laissant seul dans la pénombre. Seul avec ses angoisses d'homme.
   
— Dois-je préparer la chambre de la musique, monsieur ? avait-il demandé comme chaque soir.
   Mais Koro s'était contenté de dire non. Il eut été inutile d'expliquer à un automate les raisons de ses décisions. Bien que Tani fut au service de sa famille depuis des centaines d'années, il n'aurait jamais pu comprendre un homme ; ni en mille, ni en dix mille, ni en un milliard d'années, pas même lorsque Sitar serait devenu un monde définitivement mort. Car un automate n'a ni cœur ni âme, et son intellect lucide, avec tout son mécanisme compliqué, aurait été incapable de résoudre un problème qui lui fut étranger.
   Koro fixa les flammes, le regard vide. Il eut été inutile de tenter de le remplacer par l'équipement plus moderne dont la maison était dotée. Car la maison n'était pas seulement un refuge contre les intempéries ; elle était également un mode de penser, de sentir et d'agir. Il aurait pu allumer la pièce et la rendre aussi lumineuse qu'en plein jour. Il suffisait d'allonger la main, ou plutôt un doigt, de pousser sur un bouton et…
   Mais c'aurait été inutile. Il le savait pour l'avoir essayé tant de soirs, lorsqu'au terme d'une journée passée dans l'entière observation de la surface solaire, il sentait les ombres de la nuit descendre obscurément sur la planète. Il était impossible d'échapper au harcèlement des ombres. Non pas les ombres de la nuit, mais celles nées de l'absence du soleil, ce qui était différent. Seules les flammes parvenaient à le distraire un tant soit peu, car elles étaient quelque chose de vivant, pas inutilement artificielles comme l'éclairage de la maison.

   Plus tard, l'automate revint silencieusement comme il était sorti.
  
— Johlan est au visiophone, annonça-t-il de sa voix murmurante comme un ruisseau courant entre les cailloux dans une forêt de sapins.
   Koro frissonna. Il allait devoir se lever, traverser la chambre, parcourir un long corridor avant d'entrer dans une autre chambre. Rester trop longtemps loin des flammes, de ce petit morceau de soleil qui réchauffait son âme perdue dans un abîme de ténèbres. Il ne pouvait pas. Il ne le pouvait vraiment pas. Il sentit un spasme convulsif lui tordre les viscères à la pensée qu'il devrait le faire.
   
— Je ne puis, Tani, murmura-t-il d'une voix incertaine. Je ne puis. Rien qu'à l'idée de m'arracher de ce fauteuil...
   Mais l'automate s'était déjà glissé hors de la pièce, silencieusement comme toujours.
   Koro, dont les yeux étaient fixés sur la lumière rougeoyante, le remarqua à peine lorsqu'il revint portant le visiophone dans ses bras presque humains.
   Puis l'écran commença à se colorer et Koro fut de nouveau seul. Un visage apparut sur l'écran, le visage d'un vieil ami.
   
— Johlan, s'exclama Koro sur un ton à la fois content et mécontent, je t'attendais à dîner. Tu m'avais promis de venir.
   Sur l'écran l'homme fronça les sourcils. Ce qui frappait en lui était un air de souffrance extrême. De quelque chose qui échappait à une analyse sommaire,
   
— Je n'ai pas pu, Koro. –Sa voix était basse comme s'il avouait le plus horrible des péchés.– Au nom de notre amitié, tu dois me croire. J'aurais voulu te rejoindre pour un soir au moins, comme au bon vieux temps. Nous asseoir ensemble autour d'une table et discuter, étudier, plaisanter même, mais en fin de compte, cela a été plus fort que moi. Ne me demande pas pourquoi je n'ai pas réussi à me vaincre. Cela a été terrible. La plus terrible expérience que j'ai vécue depuis quinze ans, et je ne tenterai plus jamais de la répéter.
   Les yeux de Koro brillèrent dans l'obscurité de la pièce comme deux étoiles solitaires dans le ciel.
   
— Te croire, Johlan ? Crois-tu que j'ignorais quelle épreuve tu aurais dû affronter pour venir me rejoindre ? Crois-tu donc que je ne me trouve pas dans les mêmes conditions que toi ? -Les lèvres de Koro avaient acquis un pli amer, comme dégoûté de tout.- Mais je savais que tu n'aurais pu sortir de chez toi et affronter à nouveau, après quinze ans les ténèbres épouvantables qui nous entourent. Sans doute ai-je eu un instant l'illusion que tu aurais réussi à briser cette barrière de néant qui nous tient enchaînés, dans nos maisons, mais cet espoir est mort à peine né ; la barrière est plus forte que nous, plus terrible et tenace, et malheureusement plus durable aussi.
   Pendant un instant, les deux vieux amis restèrent silencieux à fixer leur image respective sur le visiophone. Quelque chose les tourmentait tous les deux, et chacun d'eux savait ce qui tourmentait l'autre.
   
— C'est très important, n'est-ce pas, ce que tu voulais me dire ? fit Johlan à voix basse.

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26/02/07