La nouvelle


« L'ennui des huîtres produit des perles. »
José Bergamin

I.
   Un de mes amis prétend que les huîtres au moment d'être gobées toutes vivantes dressent une paire d'yeux pédonculés, comme ceux des escargots1. Quant à Lewis Carroll, il a consacré un poème émouvant de Through the Looking Glass à d'imprudentes petites huîtres, poème qui a ensuite inspiré le dessinateur et conteur humotistique et fantastique Gahan Wilson dans une nouvelles intitulée The sea was wet as wet could be.
   Les huîtres sont une petite merveille gastronomique aux yeux de certains, une simple horreur pour d'autres. Avaler vivante cette masse molle et froide, seulement relevée d'un trait de citron, peut en effet sembler un acte barbare.
   Les huîtres couvent également des grains de sable pour en faire des perles plus ou moins réussies et coûteuses en conséquence.
   Pour ces grains de sable roulés dans la nacre, des milliers d'hommes ont risqué leur vie, pêcheurs de perles ou aventuriers, voleurs ou flibustiers. Oui, les perles, blanches, roses ou noires, ont souvent été trempées dans le sang – ce qui n'enlève rien à leur valeur, au contraire.

II.

   Notre histoire commence au moment où Sergio Forlani entre dans un excellent restaurant parisien spécialisé dans les produits de la mer et de l'océan, pour interrompre une journée d'un incoercible ennui. Sergio n'est pas Italien mais Corse. C'est un Corse de bonne constitution, engagé dans un mouvement indépendantiste non violent, rejeté par les Français de Métropole et par l'aile extrémiste de ceux qui veulent la liberté totale de leur île. De préférence l'arme à la main.
   Sergio est musicien et compose des suites symphoniques, des partitions pour orchestres de chambre et des chansons fortement influencées par la tradition polyphonique insulaire. Il commence à être connu, et des festivals italiens ou métropolitains lui ont commandé des œuvres. Il travaille actuellement à un opéra inspiré par Los Encantadas de Herman Melville.
   Il se trouve donc à Paris, une ville qu'il n'aime pas, car elle symbolise la centralisation et l'oppression, mais il est bien obligé de s'y rendre de temps à autre, afin de rencontrer des agents, des directeurs de salle de concert et des chefs d'orchestre.
   Ce jour-là, vers 13h, Forlani, comme toujours vêtu avec goût mais sans ostentation, entre dans la salle du restaurant “Aux saveurs des vagues”. Il sait qu'il s'agit d'un local très cher, mais il a de l'argent et se moque d'être arnaqué.
   Il est vite pris en remorque par un garçon volubile qui l'installe et lui tend une carte gigantesque : les plats sont décrits de façon (trop) poétique, avec des circonlocutions précieuses, et les prix se révèlent à l'avenant. Sergio commande des huîtres et des gambas ainsi qu'une bouteille de Chablis.
   Il est presque déçu, mais les huîtres ont l'air très frais, et le vin est délicieux. Du coup, il se sent moins las et entame sa douzaine de fines de claire. D'étranges pensées accaparent son esprit. Soudain, il surprend une brillance à la surface d'une des huîtres.
   Une perle ? Une perle ! Une perle, en effet. Petite, certes, mais parfaitement formée. Il la cueille du bout des doigts et la glisse dans sa pochette de soie bleue. Comment se peut-il que personne, à la cuisine, n'ait remarqué la présence de ce joyau ? Et combien de chances a-t-on de trouver une perle dans une huître non “perlière” ? Sergio se dit que quelqu'un a déposé la perle dans l'huître, pour une raison qui lui échappe.
   Le monde est fou... se répète-t-il, mais ne songe pas un instant à restituer la petite bille rosée.
   Il termine son repas, vide la bouteille et paie l'addition.
   Une demi-heure plus tard, il est chez un bijoutier pour lui demander d'expertiser la perle mystérieuse.
   « Très belle, dit le joaillier, je vous l'achète, si elle est à vendre...
   — Combien ?
   — 4000 euros... »
   Sergio estime que la perle doit valoir beaucoup plus. Il n'a pas confiance. Bien sûr, 4000 euros, ça n'est pas rien, pourtant il est certain de pouvoir en tirer davantage. Il remet la perle dans la pochette et sort de la boutique, poursuivi par le bijoutier, qui veut faire une nouvelle offre, plus intéressante, mais Forlani est déjà dans la rue, s'éloignant à grands pas.
   Il rentre à son hôtel et s'enferme dans sa chambre. Il se perd ensuite dans la contemplation de "sa" perle. Si le bijoutier a voulu lui en offrir 4000 euros, combien vaut-elle en réalité ?
   Quel est le dément (ou la folle ?) qui a caché une petite fortune dans une fine de claire ? S'agit-il d'un message ? Dans ce cas, il ne peut s'agir que de celui d'un malade mental ou alors d'un "excentrique", comme il n'en existe que dans les romans du XIXe siècle finissant.
   Il perd plus d'une heure à méditer sur sa "trouvaille".
   Il cache la perle dans le minibar et s'allonge sur le lit, soudain très fatigué. Ses yeux se ferment, et il fait un rêve très équivoque.
   Il se trouve dans une autre chambre, qui ressemble beaucoup à la sienne. Une jeune femme est couchée sur le lit, la jupe relevée si haut que le sexe est entièrement découvert. Elle ne porte rien sous la jupe, et Sergio peut voir le moindre détail de sa vulve : entre les lèvres du vagin, il n'y a pas de clitoris mais une petite bille blanc/rose et irisante : une perle semblable à celle qu'il a cachée tout à l'heure dans un sachet de cacahouètes du minibar. Une main sort de l'ombre, une main qui n'est rattachée ni à un bras, ni à un corps, une main spectrale tenant un rasoir ouvert. La lame jette des reflets bleus. Elle s'approche de la perle/clitoris, et du sang gicle. La femme se réveille et hurle. Deux doigts experts extraient la perle de l'huître.
   Sergio se réveille lui aussi et sent sa poitrine douloureusement serrée, comme s'il se trouvait au bord de la crise cardiaque. Il va boire un verre d'eau. Ensuite, il récupère deux mignonnettes de scotch dans le minibar, les vide dans un verre et boit cul-sec.
   Il évoque des récits effrayants et fantaisistes sur des bijoux maudits ayant entraîné leurs acquéreurs successifs dans des mésaventures le plus souvent fatales. Peut-être devrait-il se débarrasser de cette perle, mais pas question de perdre bêtement quelques milliers d'euros.
   « Demain, j'irai tenter ma chance ailleurs, et je vendrai au plus offrant... »
   Le whisky, c'était une erreur, car une nausée le secoue, et il se recouche sur le lit, complètement épuisé.
   Le vent souffle au-dehors, avec une violence soudaine, suscitant dans son esprit une musique compulsive. Il écoute les rythmes qui s'ordonnent au fond de sa tête, et va chercher un bloc pour noter des fragments de cette tempête sonore. Lentement, il retombe dans le sommeil : une chute par degrés, avec des miettes éparses de rêve. Il se trouve au pupitre dans une salle de concert inconnue et dirige une de ses propres compositions. Les musiciens de l'orchestre ressemblent à des automates perfectionnés et jouent avec talent mais aussi avec une sorte d'indifférence.
   Sergio sent, braqués sur lui, les regards de centaines de spectateurs/auditeurs. Il est tenté de se retourner, car ces regards sont plantés entre ses omoplates, tels des ergots de feu.
   Quand le morceau s'achève, les applaudissements crépitent, et il peut enfin faire face au public. Il sursaute, car tous ces hommes et ces femmes assis dans la pénombre de la salle de concert sont nus. Leurs visages n'expriment rien, même si leurs mains applaudissent. Toute cette chair est obscène, et Sergio sent la baguette glisser de sa main et ses jambes flageoler. Il s'incline cependant devant ces nudités pâles, presque spectrales.
   Il lui tarde de fuir, de se réfugier dans sa loge, déchapper à cette foule nue. On dirait des morts, un aréopage de cadavres mélomanes.
   Puis il aperçoit la femme de son autre rêve : celle qui cache une perle entre les jambes. À cette distance, évidemment, il ne peut vérifier la présence du joyau dans le sexe de l'inconnue. Il sent la bile lui monter aux lèvres.
   Il se réveille pour constater qu'il a dormi deux heures pleines ; dehors, c'est le soir parisien blême comme le matin, et hostile.
   Il se lève, se rhabille et sort de l'hôtel.

   Il retrouve avec un soulagement inattendu le tumulte gris de l'avenue. Il y a du monde à la terrasse des brasseries, malgré la tempête de tout à l'heure. Le soir est gris mais plutôt doux, et il s'installe dans un fauteuil d'osier, sous la lumière crayeuse des néons. Il grignote des amandes salées et boit de la bière belge (immodérément chère !). Il est 20h35. Il continue de mâcher des amandes salées et de vider des demis (une folie !). Il sort un journal plié de la poche de son veston et s'ennuie à lire les hâbleries des politiciens et les mésaventures des tiers-mondistes. La page culturelle ne lui apprend rien qu'il ne sache déjà, et il bâille lugubrement.
   Sergio Forlani quitte la terrasse et se met à errer dans le quartier. Ses pensées ne cessent de retourner vers ses rêves contigus et vers la perle dissimulée dans le minibar. Il décide de profiter de la première occasion de se débarrasser de la perle. À condition d'en tirer une somme convenable. Il ne fait pas partie des gens avides mais il n'est pas non plus de ceux qui crachent sur un don du ciel (ou de l'enfer ?). Il ne sait que faire de sa soirée. Il déplore d'en avoir encore pour trois jours dans la métropole. Il aimerait être de retour à Sartène. Il ne respire bien qu'entre mer et maquis.
   Je suis casanier, c'est tout. Je déteste les voyages, les hôtels, la grande cuisine. Tout le foutoir de la gloire. Mais sans ce foutoir, pas de carrière, pas de musique, pas de concerts !
   Il a faim, à présent, et se demande s'il ne va pas retourner “Aux saveurs des vagues” (ce soir encore ou demain) pour observer les allées et venues du service. Mais à quoi cela va-t-il être bon ? À rien... Il n'imagine tout de même pas que les cuisiniers déposent systématiquement des perles à plusieurs milliers d'euros dans les huîtres de la clientèle ? Et selon quelles règles ?
   Il s'interroge ensuite sur la signification de son premier rêve : celui de la femme, de la perle/clitoris et du rasoir.
   Obsessions, intuition, prémonition ? Je dois souffrir de frustration sexuelle... mais je n'ai jamais eu de tendances sadiques, jamais !
   Ses pensées divaguent, et il se retrouve devant son hôtel. Il n'a plus faim du tout. On a laissé un message pour lui : Klagenfurter l'invite à déjeuner, car il veut l'entretenir d'un projet intéressant et (peut-être) de longue haleine. Rendez-vous à midi dans le hall. Une voiture viendra le prendre.
   Sergio est impressionné.
   Klagenfurter fait la pluie et le beau temps chez les éditeurs de musique contemporaine. Sergio en oublie presque ses préoccupations angoissées.
   Dans quelques heures, il saura ce qui l'attend. Il est trop tard pour appeler Klagenfurter, et il se reproche de ne pas être resté dans sa chamber et de ne pas avoir dîné à l'hôtel.
   Il sort la perle du minibar et la fait rouler au creux de sa main : elle semble quasi parfaite, et son orient, même pour un non-initié, paraît sans faute. Il repense à la femme. Se peut-il que son rêve soit étroitement relié à la réalité et que l'inconnue habite elle aussi l'hôtel ? Mais pourquoi cette cruauté et ce symbolisme outrancier : perle/clitoris/excision ? Il a toujours été révolté par le sort que connaissent tant de fillettes dans de nombreux pays africains, une coutume dont l'introduction a été attribuée à tort à l'Islam, puisqu'elle est préexistante à l'arrivée des Musulmans en Afrique noire.
   Il se fait apporter un en-cas dans la chambre et boit les bières contenues dans le minibar, en quelques longues gorgées.
   Sergio cherche le sommeil, mais le sommeil le fuit obstinément. La chasse aux rêves s'achève en nausées.

   Le matin le trouve tout tremblant et fiévreux. Il paresse dans son lit jusqu'à dix heures. Il se douche longuement, eau chaude/eau froide jusqu'à ce qu'il soit enfin lucide. Il se force plus tard à ingurgiter un petit déjeuner classique ( café noir, croissant, confiture d'oranges ). Il y a encore pas mal de monde dans la salle à manger, et il laisse courir son regard de table en table. Incroyable ! La femme rêvée existe bel et bien. Elle est assise seule et picore tout en avalant beaucoup de café. Petit déjeuner continental – café, cigarette et quinte de toux. Sans la toux, car la femme énigmatique ne fume pas… Elle tourne machinalement les pages d'un livre sans se concentrer sur le sens des phrases. Elle est attirante, mais sans afficher le type de beauté actuellement en vogue, et dont les magazines féminins multiplient les canons photograpiques. Elle irradie pourtant une indéniable séduction. Sergio la fixe, comme on fixe une vision, de peur de qu'elle ne se dilue dans l'eau croupie du réel. Elle doit sentir son regard peser sur elle, car la voici qui se tourne vers lui, les yeux pleins de reproche. Il fuit ce regard lourd, se disant que cette femme de trente ans (?) n'a rien de la victime expiatoire. Il la voit mal offerte au rasoir d'un(e) quelconque officiant(e) noir(e). Il a dû la croiser, sans s'en rendre compte, et sa mémoire subliminale l'a fait apparaître dans son cauchemar. Il boit encore une tasse de café, puis se lève à regret, abandonnant son jeu de voyeur.
   Il n'a cesse qu'il ne connaisse le numéro de chambre de l'inconnue. Quelques billets de banque feront certainement l'affaire, mais le tout sera de procéder avec tact. La réceptionniste est une Antillaise très à cheval sur le règlement, mais Sergio fait confiance à son ascendant sur les femmes et à son entregent.

III.

   Quand la voiture de Klagenfurter arrive à midi pile, il se tient dans le hall et sait que l'inconnue loge au 104. Elle se nomme Ruth Blatter. Elle vient d'Olten, canton de Soleure, en Suisse alémanique. Sergio ne connaît pas la Suisse. Ou alors très peu. Il n'a fréquenté que les salles de concert de Bâle, de Zurich et de Lausanne. Quel rapport entre une belle Suissesse, une perle et la cérémonie barbare de l'excision du clitoris ? Aucun, bien sûr, sauf dans son imagination ou dans ses délires oniriques… Mais il sait également que la perle symbolise autant la virginité que la créativité féminine. L'ablation du clitoris pourrait ainsi être doublement signifiante : "castration et défloration" de la féminité en quelques coups de lame bien affûtée. Ignoble, se dit Sergio, parfaitement écœurant ! Mais il doute que la dénommée Ruth Blatter soit vierge.
   Il somnole dans la luxueuse limousine Mercédès, tandis que celle-ci traverse deux arrondissements de Paris. Il lui faut faire plus ample connaissance avec cette Ruth. Peut-être est-elle réellement en danger. Bien que la Suisse ne passe pas pour un territoire spécialement trouble.
   Il connaît ensuite deux heures très satisfaisantes avec Klagenfurter. Ils déjeunent de légumes et de fruits (Klagenfurter est végétarien) et boivent du Riesling biologique. Forlani signe un contrat, et la plénitude s'installe dans le luxueux penthouse. Au mur sont accrochés des tableaux de petits maîtres et quelques toiles de valeur : un petit Miro, un Klee et un Rothko. Sergio ferait bien main basse sur une de ces œuvres, voire sur les trois. Mais un jour sans doute, il pourra se payer un tableau de maître et des éditions originales des partitions de ses compositeurs favoris.
   Quand il quitte le penthouse de Ray(mond) Klagenfurter, Sergio flotte sur un nuage de velours bleu, et dans la Mercédès, il s'endort carrément. Il passe le restant de l'après-midi dans un cinéma. On y donne un film de Hideo Nakata, Ring. Cette histoire de video-cassette maudite lui paraît originale mais un peu tirée par les cheveux.
   À l'hôtel, un autre message l'attend qui tient en quelques mots : « Prière d'appeler la chambre 104 dès votre retour. RB. » Il sent son cœur battre violemment. Pourtant l'émotion qui l'étreint n'est pas un trouble sexuel, mais une forme insidieuse d'angoisse.
   Il monte dans sa chambre et demande la 104. Il n'a pas perdu de temps. La sonnerie se répète sept ou huit fois avant qu'on ne décroche. Une voix à la fois douce et rauque annonce : « Ruth Blatter.
   — Ici Sergio Forlani. Chambre 202. J'ai bien trouvé votre mot…
   — Je vous ai remarqué ce matin. Ou plutôt, j'ai senti que vous m'aviez… remarquée. Si je puis dire. Je me demandais si cela vous plairait de venir boire un verre avec moi.
   — Où et quand ? demande-t-il abruptement, car la sensation d'angoisse est toujours là, plantée dans son esprit telle une épine de fer.
   — Dans ma chambre. Maintenant. »
   Ses mots sonnent comme un ordre. Sergio dit : « J'arrive. » Et il raccroche très (trop ?) vite.

IV.

   Il frappe légèrement, et la porte de la chambre 104 s'ouvre comme par magie, dévoilant une femme élégamment mais discrètement vêtue d'un ensemble de cachemire gris. Ruth Blatter arbore un visage un peu dur, avec des pommettes plus slaves que germaniques, des yeux très perçants et des lèvres relevées par une moue assez sensuelle. L'ensemble qu'elle porte avec aisance met ses formes en valeur. Ses cheveux châtain clair sont mêlés de gris, et Sergio se dit qu'elle est certainement plus proche de la quarantaine que de la trentaine. Ce qui n'ôte rien à son charme.
   « J'espère que vous ne me trouvez pas agaçante, dit Ruth Blatter.
   — Du tout, s'exclame Sergio, mais pourriez-vous me dire ce que vous attendez de moi ?
   — J'ai rêvé de vous, dit-elle. C'était un rêve terrible, et il me trotte dans la tête. »
   Il n'est pas tellement surpris par cet aveu et lui raconte son propre cauchemar, mais avec toutes les précautions et tous les euphémismes nécessaires.
   Ruth l'invite à prende place à côté d'elle sur le divan sous un tableau qui représente les quais de la Seine sous un ciel grisâtre, une mauvaise copie de Buffet.
   « J'ai corrompu la réceptionniste, avoue-t-elle.
   — J'aurais fait de même », renchérit-il.
   Ils rient, mais d'un rire équivoque, sans joie.
   Il y a une différence significative dans leurs rêves. Ruth a vu le rasoir surgir des ténèbres et s'approcher de son sexe, mais sa vulve ne recelait pas de perle, rien que le bouton de chair que les germanophones appellent Kitzler (le chatouilleur). Elle précise également qu'un visage lui est apparu, au-dessus de la lame menaçant son intimité et que c'était celui de Sergio. (Il s'interroge : pouquoi alors ne se méfie-t-elle pas de lui et l'a-t-elle fait venir dans sa chambre ?) Ils se taisent un instant, et la gêne s'installe entre eux, tel un paravent de laque noire. Ils viennent de se raconter leur rêve le plus intime et maintenant ils craignent, l'un autant que l'autre, d'aller au-delà de leur propre courage. Quelle attitude adopter à présent ? se demandent-ils.
   Ruth fait le premier pas et propose de boire quelque chose. Il accepte avec empressement, soucieux de briser le silence. Ils boivent le whisky du minibar et se sentent un peu moins embarrassés dans leurs gestes et dans leurs paroles. Il demande :
   « Vous sentez-vous menacée, Mme Blatter ?
   — Je ne suis plus mariée », dit Ruth, sans répondre à sa question. Alors il insiste, et elle affirme que non, non, elle ne se sent pas menacée, mais Forlani a l'impression qu'elle ne cesse de contourner la vérité, qu'elle louvoie entre les brisants de l'inquiétude. Elle cache un secret comme une huître couve une perle. Nom de Dieu, quelle image stupide !
   Il parle de son aventure aux “Saveurs des Vagues”. Elle ouvre de grands yeux :
   « C'est impossible, dit-elle. Personne ne trouve une perle dans une douzaine d'huîtres, servies dans un restaurant. C'est de l'ordre d'une chance sur un million, peut-être. Quelqu'un a dû la déposer dans une de vos huîtres…
   — C'est bien mon avis, dit Sergio, mais qui irait sacrifier un tel joyau pour la simple frime ? »
   Le silence retombe, le mystère reste entier.
   Elle dit qu'elle n'a pas envie de voir la perle, pour "rien au monde".
   Sergio regarde Ruth à la dérobée, et il se dit qu'il désire cette femme, violemment. Cette femme que le hasard, ou un destin absurde a placée sur son chemin. Il remarque les regards qu'elle lui lance et pose la main sur son genou ; c'est un geste convenu, un peu vulgaire. Mais elle ne repousse pas sa main. Elle soupire, et sa poitrine se soulève et s'abaisse dans un mouvement précipité. Sergio fait progresser ses doigts sous la jupe, et Ruth soudain se presse contre lui. Elle lui parle à l'oreille, en allemand. D'une voix rauque, oppressée.
   Ruth et Sergio se regardent maintenant comme deux personnes qui savent que leur tête-à-tête va se terminer entre les draps. Ruth ouvre les cuisses aux doigts de Sergio, et la chambre se peuple de battements d'ailes confus. Ni l'un ni l'autre ne peut dire s'il s'agit d'une perspective heureuse ou d'une sorte de fatalité marquée du sceau du péril.
   Quand ils commencent à faire l'amour, il y a des ombres autour d'eux, des présences furtives, de minuscules et impalpables "voyeurs". Puis, quand ils crient tous deux, roulés dans les flots du plaisir, ces présences, ces ombres s'envolent par la porte-fenêtre du balcon demeurée ouverte sur la nuit orageuse. Les deux amants de rencontre sont inondés de sueur, et leurs épidermes semblent soudés par l'étreinte qui vient de s'achever.
   L'orage finit par éclater, mais il ne dure guère, et la pluie battante s'arrête après quelques minutes, laissant le ciel tendu, toujours chargé d'électricité. Sergio reste toute la nuit auprès de Ruth, et il lui fait encore l'amour deux fois, avant de tomber dans un sommeil pesant et profond où l'attend le rêve du sexe emperlé, dont il a gardé la saveur sur le bout de la langue.
   La nuit demeure silencieuse.
   Sans éclairs, ni coups de tonnerre.

   Quand Sergio se réveille, il est toujours dans le lit de Ruth, mais celle-ci a disparu. Il se lève, tout étourdi et ouvre la penderie ; les vêtements de sa compagne de la nuit sont là et, dans la salle de bains, il trouve ses affaires de toilette et une boîte inentamée de préservatifs. Il appelle la réception et demande si Mme Blatter a quitté l'hôtel, ce matin. Le portier ne l'a pas vue sortir.
   Sergio retourne dans sa chambre et prend une douche prolongée. Il n'est pas inquiet. Pas encore. Ruth a dû passer devant la réception sans se faire remarquer. Peut-être regrette-t-elle son abandon de la nuit. Elle n'a rien d'une femme facile, et elle doit se faire des reproches. Sans doute a-t-elle menti en ce qui concerne son mari ; il doit l'attendre à Olten, et elle a honte de sa trahison. Sergio est contrarié, car Ruth l'attire toujours, et il aurait aimé que l'aventure ne tourne pas court si rapidement.
   Il va prendre son petit déjeuner.
   Encore deux jours à tuer. Et deux nuits. Avec Ruth, ils auraient filé comme une flèche. Il lui reste quelques rendez-vous à honorer avant de reprendre l'avion pour Ajaccio.
   Mais il est plutôt satisfait de son séjour dont il n'espérait pas grand-chose. Il a obtenu un contrat de Klagenfurter et couché avec une belle femme, sans oublier la perle. Bien au frais dans le minibar de sa chambre.
   Sergio ne s'inquiète toujours pas. Il aimerait seulement que Ruth revienne et qu'ils puissent reprendre les choses où ils les ont laissées. Mais la journée traîne lourdement ses heures, et vers la fin de l'après-midi il commence sérieusement à se poser des questions.
   Il fait ce qu'il n'a pas coutume de faire : il regarde la télévision. Mais les programmes sont d'une telle indigence qu'il se décourage et sort boire quelques verres à une terrasse. Il observe les femmes qui passent, espérant vaguement que Ruth se trouvera parmi elles, mais en vain. Mme Blatter reste absente, gobée, dirait-on, par les abysses de la ville. Il est de plus en plus persuadé qu'il lui est arrivé malheur. Est-il responsable de la fuite précipitée de cette femme ? Il en doute fort, mais n'est pas rassuré pour autant. Même s'il se répète qu'elle sera bien forcée de rentrer à l'hôtel, si elle veut récupérer ses affaires et ses vêtements coûteux !
   Quand la nuit est close, il va se coucher tristement, après avoir avalé un comprimé de Somnoline. Il glisse dans le sommeil clinique comme dans un puits de ouate. Et rêve : il erre dans une salle fonctionnelle baignant dans une lueur glauque ; il lui faut un moment avant de se rendre compte qu'il se trouve dans une morgue. Sur une table de métal gît une forme recouverte d'un drap couleur d'eau stagnante. Deux hommes entrent, qui commencent de s'affairer autour du corps. Ombres indifférentes, ils parlent doucement, tout en préparant leurs scalpels.
   « C'est ignoble, dit celui qui doit être le pathologiste, ON LUI A EXCISÉ LE CLITORIS.
   — Seul un malade a pu faire ça ! » affirme l'assistant.
   Le drap vert est maintenant soulevé et Sergio peut voir le cadavre impudiquement allongé sur la table de dissection : c'est celui de Ruth. Il s'y attendait. Les jambes de la femme sont ouvertes, et son sexe montre une cruelle blessure. La vulve a été travaillée au rasoir ou avec une lame très affûtée. Et à la place du bouton de chair, le meurtrier a place une perle. Elle est comme enchâssée dans la fente croûteuse de sang.
   « Un Arabe dément, peut-être, dit l'assistant.
   — Ou un amant fou de jalousie », réplique le médecin légiste.
   Ils commencent tous deux à pointer leurs scalpels sur Ruth. Sergio se réveille en hurlant lorsque la pointe d'une lame chirurgicale troue la peau de la jeune femme. Il saute de son lit, comme s'il s'agissait de la lugubre table dans la morgue mystérieuse. Il est persuadé que son rêve est le reflet de la réalité et que Ruth est partie au-devant de son destin. Demain, peut-être, la police découvrira le cadavre, et les medias feront leurs choux gras des composantes pornographiques de ce drame. À condition que les détails "croustillants" soient révélés aux chroniqueurs.
   Les larmes coulent sur les joues de Sergio, pénétrent entre ses lèvres. Des images cruelles tourbillonnent dans sa tête. Il tremble et lutte contre la nausée et les méduses du cauchemar.
   Il a soif, il a besoin d'un verre. Il ouvre le minibar. Il avale tout ce qu'il contient de fort. Tout pêle-mêle. Whisky, cognac…
   Pris d'une inspiration soudaine, il glisse la main à l'intérieur du petit réfrigérateur, cherchant la cachette de la perle, mais il a beau s'échiner, il ne trouve rien : le bijou a disparu. La tête entre les mains, il se souvient du rêve de Ruth, tel qu'elle le lui a raconté l'autre soir, et il sent monter en lui un indéfinissable sentiment de culpabilité. Le temps s'emballe : symboles, rêves, réalité, chronologie se mêlent, se confondent dans un ouragan de feu...
   Il pense à une phrase terrible de Tchékhov : Les morts ne connaissent pas la honte, mais ils puent horriblement.


FIN


1. Le reproche dans l'œil de l'huître, de Jörg Weigand, extrait du recueil « Geschichten am Rande der Wirklichkeit » (Histoires à la lisière de la réalité). Non-traduit.


© Daniel Walther. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur.

 
 

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02/02/13