Mes nouvelles de Gwada


  JP4.jpg

Jean-Pierre Planque vous propose trois courtes autofictions qui peuvent se rattacher, peu ou prou, aux Mauvais genres que nous affectionnons. Les analyser, c'est les déflorer, alors je vous laisse libres...

 



Sur Axxon161

100 Cuentos breves

Photos et bio/biblios Par titre Par auteur Par thème
L'Envol











3 textes courts

de Jean-Pierre Planque


   
   Fifi

   Mes pieds sont ensablés et pas de douche pour les laver. L'eau est coupée depuis ce matin...
   Fifi, ma chienne, s'est calmée. Elle a couru au bord des vagues, s'est ébrouée, a nagé, avant de revenir vers le sable pour le gratter et se rouler dedans...
   Était-elle heureuse ? Se souvenait-elle de la première fois à Deshaies ? Je n'en savais rien. J'étais tout occupé à démêler les anneaux de sa chaîne un à un. Je regardais la lune, les vagues bleues et vertes de la Mer des Caraïbes, l'arbre tombé. J'avais choisi la petite plage, à gauche du restaurant des Raisins clairs.
   La Marina commençait à faire briller son strass, un couple se baignait et s'embrassait... Je pensais à mon Amour. Mon bel Amour était là, avec moi, partout ; et puis il était loin, là-bas. Mon Amour m'avait dit qu'il allait se coucher à minuit.
   Fifi partait et revenait. Je n'étais pas inquiet de la perdre.
   Je savais qu'elle était là. J'ai démêlé les derniers anneaux de la chaîne rouillée. Alors, elle a bondi sur moi. J'ai crié, puis j'ai dit : « Putain de chaîne... Qu'est-ce qu'on s'en fout ! Viens. »
   J'ai jeté la chaîne dans la mer.
   Je crois bien que Fifi riait...

   L'Envol

   J'écris, j'aligne des mots.
   Je ne sais plus très bien ce qu'on me reproche.
   Il paraît que tout ce que j'écris finit par arriver...
   C'est grave, ça ?
   Oui, il paraît. Il paraît que c'est pire que le terrorisme, pire que de jeter une bombe dans la gare de Milan au moment des départs en vacances !
   Hier, j'ai ramassé un morceau de plâtre dans la cour de la promenade et j'ai écrit, sur le mur de ma cellule :
   « La paix en Haïti. Aristide sera jugé et Cesare Battisti libéré. »
   J'écris comme ça vient. Je ne réfléchis pas. Vous savez que des hommes en noir m'ont proposé des sommes considérables pour écrire des trucs comme « L'ultra-libéralisme est l'opium du peuple » ou bien encore « Vivre, c'est gagner ! »
   On m'a proposé de réécrire l'Histoire. J'ai refusé. J'écris ma vie dans ma tête. Ma cellule sent mauvais, personne ne me demande au parloir. J'en ai marre d'attendre. J'ai décidé d'écrire avec mon sang.
   Une plaie minuscule, presque rien.
   Ça coule, c'est rouge.
   Avec mon ongle, j'écris :
   « Je suis un oiseau bleu dans le ciel de la Guadeloupe. »

02/03/04.

[ J'ai écrit ce texte la nuit. Le lendemain, Cesare Battisti était libéré. Ce texte a été publié par Claude Mesplède, spécialiste du polar, dans le n°13 de sa Gazette. Il a été repris par Sergio Gaut vel Hartman dans l'anthologie GRAGEAS - (Cuentos breves de todo el mundo) chez l'éditeur Desde la Gente (Argentine). ] Texte traduit en Italien et publié sur son blog PEGASUS par Paolo Secondini en février 2014.

   Le Rêve sur la jetée

   Quand j'ai vu le grand panneau annonçant le Domaine de May, j'ai tout de même ralenti. Je roulais à 110 et devais avoir un taux de gammaglobulines autour de 280... Je tenais bien la route et j'avais bouclé ma ceinture. J'ai encore roulé jusqu'au 8 à Huit où j'ai pris une bouteille de rhum Damoiseau. Tu sais, cette merde guadeloupéenne qui rend soit zombie, soit sobre à tout jamais, cette boisson que j'ai juré de ne plus boire et que je bois tout de même quand la tristesse me prend...
   J'ai payé à la caisse. Toujours la même caissière, très petite, indienne, avec cette cicatrice entre les seins. Un jour, je m'en étais étonné et elle m'avait répondu : « J'ai été opérée de la thyroïde...  » J'avais bien ri. Oui, le nuage de Tchernobyl, m'étais-je dit, celui qui est passé sur le sud de la France avant de s'arrêter aux frontières. Avait-il aussi traversé l'océan ? Le nuage, la mal bouffe et toutes ces saloperies qui nous bouffent...
   J'ai laissé tomber la bouteille de rhum par terre avec un : « Oh, excusez-moi... » Puis je suis sorti du magasin.
   Ma voiture m'attendait. J'ai roulé vers Pointe-à-Pitre. Après ? Je ne sais plus. J’étais assis sur la jetée du Moule, face à l’océan. J'ai rêvé d'un aéroport où une femme m'attendait. Je l'aimais et elle aussi m'aimait. J'avais envie de la serrer tout contre moi, mais c'était impossible.
   Une voix officielle a dit :
   « Veuillez passer dans la file de gauche, Monsieur P. Vous n'êtes plus vivant ! »
   J'ai regardé la montre que mon fils Lucien m'avait offerte juste avant mon départ. Les aiguilles avaient disparu, le cadran était blanc. Alors, je crois bien avoir compris...


Le Rêve sur la jetée a été traduit par Íñigo Fernández et publié dans le n°161 de la revue argentine en ligne Axxón (Avril 06) sous le titre El Sueño en el malecón. ]


 
© Jean-Pierre Planque 2006. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur.
 
26/01/06 - actualisé le 19/12/07
Les Lépidoptères géants
Peau douce, peau froide
Après le 11 septembre
L'homme à queue de cochon
Guadeloupe-sur-Sorgue
Le Colibri SDF 
Le Chat philosophe

La Femme de l'Ingénieur chimiste
Divine épouse