La nouvelle



   Au milieu de la plaine dénudée, aride, brûlée d’un soleil pourpre, il y avait un arbre. Un seul.
   Dans le filet d’ombre à peine visible qu’il projetait était accroupie une femme qui tenait un tout jeune enfant dans son giron et tentait de le protéger du soleil sous plusieurs couches de chiffons.
   L’arbre se desséchait. Il ne lui restait plus que sept feuilles grisâtres qui se recouvraient de poussière, mais qu’un vieil homme était en train de nettoyer au moyen d’un chiffon.
   Sachant combien elles étaient fragiles, il procédait avec un soin extrême.
   Il a senti que je m’approchais. Mais, tout à sa tâche, il ne s’est pas retourné.
   Quand je suis arrivé derrière lui, il m’a dit, toujours sans se retourner :
   — Tous les jours, je les nettoie pour leur permettre de respirer, mais c’est toujours la poussière qui gagne, et j’ai beau faire attention, à chaque fois, il m’en reste une dans la main. Et, me faisant face, il me montra celle qu’il tenait dans l’autre main.
   J’allais lui dire que, dans l’état où il était, l’arbre ne servait plus à grand-chose.
   Mais il m’a précédé :
   — Voyez-vous, monsieur, nous avons beaucoup travaillé, beaucoup attendu, beaucoup espéré, beaucoup prié. Nous avons beaucoup adoré. En vain. Cet arbre, c’est le dernier objet de notre vénération. Droit, tendu vers la lumière, il est l’image de la vie. Mais il n’a pas suffi de nos pleurs pour le faire reverdir.
   À ses pieds, il y avait un ustensile en forme d’arrosoir. Tout au fond luisait un peu de liquide.
   L’homme remarqua mon regard :
   — Quelle meilleure offrande pourrions-nous lui faire que celle de l’eau, qui est, elle aussi, la vie.
   C’est alors que trois feuilles tombèrent.
   Le vieil homme secoua la tête.
   L’enfant se mit à pleurer. « Il a soif », a dit la mère. Elle tendit un mouchoir au vieil homme.
   Celui-ci plaça le mouchoir sur le bec de l’arrosoir qu’il inclina de façon à mouiller le tissu.
   Puis il remit le mouchoir à la mère.
   Elle humecta les lèvres de l’enfant.
   — Comprenez, monsieur, fit le vieil homme tandis qu’il ramassait trois autres feuilles, la goutte que nous donnerions à l’arbre, nous la refuserions à l’un de nos enfants. Il faut choisir. Non, à dire vrai, il y a longtemps que nous n’avons plus le choix.
   L’enfant avait cessé de pleurer.
   Le vent se leva. Il emporta la dernière feuille.


FIN


© Pierre Jean Brouillaud. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur.

 
 

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06/10/12