La nouvelle


Quand on a envie de célébrer quelque chose, une visite rare, par exemple, on y arrive toujours, quitte à se torturer un peu les méninges.

Esneux, 25/10/04 16H.00


   UN

   Aujourd'hui, un peu avant midi, le paysage a changé. Il change tout le temps, c'est vrai, mais cette fois-ci, c'était plutôt brutal : à Nantes, sur la ligne d'horizon, tout a semblé se mettre à trembler. C'est devenu flou, et malgré la distance – plus de trois kilomètres – nous avons entendu un grondement sourd.
   Quand tout s'est calmé, l'horizon avait changé. Nantes n'avait pas vraiment disparu, non, mais une bonne partie des constructions les plus hautes, celles dont les habitants se moquaient de la montée des eaux, avaient disparu.
   Ça ne nous a pas affolés outre mesure, mais certains se sont dit que notre temps, ici sur l'île, était compté. Mais ça fait des années que beaucoup pensent comme ça. Certains nous ont d'ailleurs déjà quittés pour partir à l'aventure vers l'intérieur des terres, là où il existe encore de vraies terres émergées.
   Parfois, lorsque passe une barque, elle accoste chez nous et nous entendons des récits qui nous encouragent à rester ici. Nous vivons de manière précaire, sous la menace d'une tempête ou d'un tsunami, mais au moins nous vivons. Tandis que là, à cent ou cent cinquante kilomètres – je ne sais plus jusqu'où la côte a reculé – on se bat pour une maison en bon état, on se massacre… Il n'y a plus de police, ni d'armée, sauf des bandes qui s'imposent çà et là et font régner la terreur sur quelques dizaines d'hectares.
   Nous, au moins, nous sommes libres de pêcher ou de faire pousser nos fruits et nos légumes dans les serres construites sur les plates-formes du village. Il y en a assez pour la petite centaine que nous sommes. Juste assez, mais personne ne meurt de faim ou n'assassine son voisin pour mieux manger pendant quelques semaines.

   DEUX

   Trois mois se sont écoulés depuis l'effondrement. En fait, il y en a eu d'autres, moins spectaculaires, et si Nantes dépasse toujours de l'horizon, c'est de moins en moins marqué. Nous avons vu passer quelques barques, ou des radeaux, qui profitaient de la marée montante pour remonter la Loire.
   Certaines embarcations étaient surchargées, mais nous n'avons laissé aborder personne. Nous n'avons pas assez de place, pas assez de ressources pour accepter seulement dix personnes de plus. Et dire que l'on raconte qu'ils sont encore plus de dix mille à Nantes!
   La mer ne cesse de monter et on dirait même que le mouvement s'accélère. Plus de trente centimètres sur les deux dernières années. Maintenant, l'île, qui était une colline basse et verdoyante est presque submergée à chaque marée. Heureusement, nous vivons sur des plates-formes assises sur des piliers massifs et même aux plus hautes marées, nous sommes encore quatre ou cinq mètres au-dessus du niveau des eaux.
   J'ai discuté aujourd'hui avec le vieux Jean. C'est le plus âgé d'entre nous. Il est né un peu après le milieu du siècle dernier, et il a connu la ville dans toute sa splendeur en participant à plusieurs reprises à un festival qui se tenait là chaque année*. Il est pessimiste, et il nous quitterait s'il n'était pas seul. Il a une hantise, dont il parle tout le temps : il ne veut pas servir de bouffe aux poissons ou aux crabes.
   Dès que les eaux sont assez basses, il parcourt le littoral à la recherche de cailloux ou de briques que les vagues pourraient avoir rejetés ou que l'érosion continue du sol aurait déterrés.
   Il y a longtemps, on était plusieurs à faire ça, pour construire des digues et préserver notre terre, mais on a renoncé il y a plus de dix ans, parce que ça ne servait à rien. Même qu'à l'époque, on a eu plusieurs fois quelques accrochages avec Jean, parce que les plus grosses pierres, il les gardait pour lui et les cachait quelque part, un endroit qu'on n'a jamais trouvé à l'époque.
   Il continue et maintenant on sait où sont ses pierres : juste en dessous de la hutte qu'il occupe sur l'une des plates-formes. Il les avait enterrées, et maintenant il ose les montrer, puisqu'elles ne nous intéressent plus.
   Même s'il ne nous vole plus de pierre, le fait qu'il l'a fait jadis reste l'un de nos sujets de conversation habituelle. D'ailleurs, c'est ça qui lui donne le surnom sous lequel tout le monde le connaît ici.

   TROIS

   Tout est allé bien plus vite que prévu. Il a suffi d'un an depuis l'effondrement des tours pour que Nantes ne soit plus qu'une rangée de points noirs, qui sont de moins en moins nombreux au fil des jours. Il y a peut-être encore quelques dizaines d'habitants qui s'y accrochent, mais la plupart de ceux qui n'avaient pas tenté l'aventure dans les terres se sont fait emporter il y a trois semaines par une tempête à peine plus violente que les autres.
   L'une de nos plates-formes a été arrachée par la force des vagues et nous avons perdu deux familles.
   Ça nous a fait comprendre qu'il était inutile de s'obstiner. Mais nous n'allions pas partir dans la panique. On s'est mis à démanteler les bicoques et les plates formes pour fabriquer deux radeaux solides et stables, qui pourraient tous nous emmener, avec tout ce qui était transportable. Là où nous accosterions, nous ne serions pas des naufragés : nous aurions nos meubles et nos outils, ainsi que quelques armes.
   J'ignorerai toujours si c'est le départ proche ou simplement l'usure des ans qui a tué Jean. Un soir, alors que j'étais harassé par le boulot, on m'a dit qu'il était au plus mal et j'ai fait l'effort d'aller le voir. Il n'y avait que quelques pas à faire, car nous vivions tous entassés sur la dernière plate-forme intacte.
   — C'est toi, André ? a-t-il fait d'une voix si faible que j'ai dû me pencher vers lui pour l'entendre.
   — C'est moi en effet. On m'a dit que tu n'étais pas très bien, ces jours-ci, Jean.
   — Pas très bien ? Je vais mourir, c'est tout. Ça vous fera une bouche de moins à nourrir, quelqu'un de moins à transporter vers l'intérieur.
   — Mais non, voyons !
   — Je sais ce que je dis. Je meurs, mais je ne suis pas gâteux. J'aurais préféré être des vôtres, pour ne pas risquer d'être dévoré par les crabes ou les poissons, tu le sais bien.
   — Je sais, Jean…
   — Alors, je te demande – à toi, bien sûr, mais aux autres aussi – d'utiliser mes pierres pour m'ensevelir. Il y en assez pour que mon corps soit laissé en paix par toutes ces bestioles. Tu me jures que tu le feras ?
   Je le lui ai juré, bien sûr. Que faire d'autre.

   QUATRE

   Jean est mort il y a cinq jours et nous, demain, nous aurons quitté l'île en profitant de la marée montante.
   Nous avons trouvé le temps d'entasser toutes les pierres sur son corps. Il y en avait assez pour construire un cairn de plus de deux mètres de haut. Bientôt, ce sera le seul point de l'île à émerger à marée haute. Mais si ça continue à se déglinguer, d'ici un an ou deux, la mer montera assez haut pour l'avoir recouvert.
   Malgré la fatigue, je sais qu'il me reste quelque chose à faire. Quelque chose d'aussi inutile que le cairn, mais sans quoi la tombe ne serait pas complète. Je viens d'arracher une grosse planche, juste à côté de l'endroit où je dors. Il y a un courant d'air et c'est un peu inconfortable, mais je n'avais rien d'autre.

*

   On a dressé un mat de fortune et fait une petite voile avec quelques morceaux de drap. Ça devrait nous aider un peu et soulager les rameurs. Je tiens le gouvernail du plus grand des deux radeaux et nous commençons à nous éloigner lentement de ce qui subsiste de l'île.
   Je ne peux m'empêcher de regarder le dernier travail que j'y ai fait. Au sommet du cairn se dresse une croix de bois. Au moment d'en finir, je me suis rendu compte que j'ignorais le nom de Jean.
   Ça ne m'a pas découragé. J'ai utilisé son surnom, c'est aussi bien, puisque tout le monde ne le connaissait de cette manière.
   Nous sommes déjà trop loin, mais mes mains se souviennent aussi bien que mes yeux de ce que j'ai gravé dans le bois :

Ci-gît
Jean
PIERRES-PLANQUE


Esneux, 25/10/04 16H.55

* Les Utopiales... où je ne suis jamais allé. (JPP)

© Alain le Bussy.


© Photo : JPP
 
 

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