La nouvelle


« Le diable n'habite pas dans un marécage à des kilomètres de la civilisation ; le diable habite l'étage au-dessus. »
Dennis O'NEIL


Les amis américains

   L'agent français au service de la Cour Pénale Internationale, Nathanaël Lebeau, et son partenaire irlandais, Mac Namara, avaient gagné le gros lot : faire équipe avec deux ricains dépêchés par l'administration Bush !
   Le premier des états-uniens était un immense noir aussi causant qu'une tombe. Lors des présentations officielles, le géant avait lâché un simple « Agent Grégorius » en serrant la main de Lebeau d'une poigne d'acier. Pas de nom de famille. Pas d'autres paroles non plus, jusqu'à l'attaque de la villa. Ce qui avait impliqué un long, un très long silence, pendant les trois journées de planque à lorgner Kovalsky. Ce Grégorius n'avait daigné l'ouvrir que pour expliquer la stratégie à appliquer afin de venir à bout des gardes du corps du Biélorusse. Plan d'une efficacité redoutable. Aucune faille. « À condition que les assaillants soient compétents ! » avait-il lâché à la fin de son modus operandi. Le Français n'avait alors pu s'empêcher de grommeler : « à condition que tu continues de la garder fermée, ouais ! » L'autre n'avait pas relevé.
   Quant au second ricain, il s'agissait d'une ricaine. Belle à damner un saint. Juste un nom de famille. Casper. Agent Casper. Pas de familiarité. Sans préambule, elle avait jeté un regard de défi à Lebeau et celui-ci avait ravalé sa réflexion sur son homonyme fantôme. Mais ce n'était pas pour cette blague idiote prévisible qu'elle le défiait ainsi. Le Français s'en aperçut à ses dépends quand les longs cheveux sombres de la beauté fatale, qui lui cachaient une partie du visage, s'étaient légèrement écartés. Horrible spectacle inattendu. L'agent fit l'erreur de détourner son regard et d'afficher son dégoût devant la peau boursouflée et irrémédiablement consumée du séduisant faciès qui le toisait. La réaction immédiate de la défigurée fatale fut un sourire de pure satisfaction associé à un regard de dédain. Durant le reste de la mission, l'Américaine se montra avec les deux agents du CPI d'une froideur caustique.
   Au final pour Nathanaël Lebeau : deux agents américains bien singuliers que le coordonnateur anglais de la mission, Sir Brown, lui fichait là entre les pattes. L'agent Grégorius du FBI. Un grand classique. Et l'agent Casper de la DEA, la Drug Enforcement Agency, organisme chargé de poursuivre et d'appréhender les trafiquants de drogues, tant américains qu'internationaux.
   Une entraide internationale de bon aloi afin de mettre la main sur Kovalsky. De trop bon aloi pour ne pas cacher une entourloupe à l'américaine, selon le Français. Car depuis quand les amerlocs donnaient-ils du crédit à la Cour Pénale Internationale, eux qui avaient dédaigné en ratifier le statut ?
   Toujours est-il, qu'une fois au Tribunal de La Haye, leur prisonnier serait interrogé par les deux ricains dans le but d'obtenir des informations sur ses réseaux outre-atlantique. L'individu faisait dans le trafic de produits pharmaceutiques prohibés. Puis il redeviendrait la « propriété » du Tribunal Pénal International pour l'ex-Yougoslavie. Car avant sa reconversion en trafiquant international, Kovalsky avait été un scientifique bien peu recommandable.
   Durant la guerre des Balkans, ce Biélorusse avait opéré pour Milosevic, se livrant à d'horribles et innommables expériences qui lui avaient valu le surnom de Scientifique de l'Horreur.
   À la fin du conflit, le criminel de guerre avait disparu sans laisser de traces. Selon la rumeur, il aurait joui d'une solide protection occulte parmi les hautes sphères du pouvoir français. Protection trouvant son origine en des accords mercantiles, encore plus occultes, signés avec la C. NIEUR Corp'S, un important consortium commercial américain. De solides accords n'ayant jamais souffert des différentes crises politiques entre les deux pays, mais qui se brisèrent sous la pression des médias quand ceux-ci transformèrent la rumeur en information, la propageant en Europe puis sur l'ensemble du grand continent capitaliste. Alors, le président américain, mis à mal par sa guerre en Irak, détenant de nombreuses parts dans ce consortium, avait sommé sa World Compagnie de lâcher Kovalsky. Info ? Intox ? Nathanaël Lebeau, s'en foutait comme de l'an quarante ; ce qui incombait c'était que le Tribunal de La Haye n'avait plus aucune raison de pédaler dans la semoule, les autorités françaises ayant découvert – comme le hasard faisait bien les choses ! – la cache du criminel de guerre.
   Ressassant l'ensemble de ces événements, l'agent français du CPI laissa traîner son regard sur la campagne morne et lugubre qui défilait au rythme de leur grosse voiture aux vitres teintées.
   L'Auvergne…
   Trois jours et trois nuits passés à y lorgner le scientifique de l'horreur. N'était-ce pas plutôt ça, l'horreur ? Vivre ici ?
   Puis l'ordre leur fut donné d'appréhender le Biélorusse. L'opération d'observation « Watch Four » devint « God Save Kovalsky ».
   Retranché dans sa villa Auvergnate, protégé par une vingtaine de gorilles, ce salaud leur avait donné bien du fil à retordre. Mais ils étaient des professionnels bien plus efficaces que ses gardes du corps de pacotille. Mieux entraînés. A quatre contre vingt, ils s'en étaient sortis sans une égratignure. Lebeau regrettait toutefois de voir la défigurée fatale et son prétentieux de collègue ne pas y laisser quelques plumes.
   À présent, le criminel de guerre se trouvait entre leurs mains. En route pour La Haye. À l'arrière du véhicule. Entre les deux américains.
   L'opération de rapatriement « Apôtre » pouvait commencer.

Doutes…

   Nathanaël Lebeau fulminait comme un beau diable : Kovalsky aurait dû être ramené directement à La Haye dans les cellules du tribunal, mais les ordres avaient changé, à peine la route du retour entamée. Le lieu du rendez-vous serait une petite base d'aviation sur le plateau du Cézallier, à proximité de Madic. Une bourgade ignorée des grands axes routiers et des routes secondaires. La carte IGN la reconnaissait toutefois, mais approximativement. Car celle-ci ne répertoriait pas les chemins caillouteux de ce fichu arrière-pays.
   Toutes ces épreuves pour se retrouver dans le trou-du-cul de la France. Dans le désert d'une campagne moribonde, éloigné de toute trace de civilisation. Paumés sur l'une de ces routes agraires ignorées du commun des mortels.

   Histoire de se soulager les nerfs, Lebeau se trouva un os à ronger. Que signifiait ce changement de procédure ? Ce nouveau lieu de rendez-vous ? Ce n'était pas dans les habitudes de Brown de procéder ainsi. Le Français aurait pu accorder à son supérieur le bénéfice du doute, mais avec les ricains embarqués dans cette histoire, il se réservait le droit de se montrer soupçonneux.
   L'agent du CPI jeta un œil au chauffeur du véhicule. Tony Mac Namara. Son partenaire de longue date. Une paye qu'ils bourlinguaient ensemble sur cette damnée vieille sphère terrestre. Les casques bleus. Bien avant ça, la légion étrangère. Un simple échange de regard avec l'Irlandais lui confirma ce qu'il pensait déjà : ça blairait l'entourloupe à plein nez ! Que feraient les ricains une fois l'hélicoptère atterri ? Le regarderaient-ils décoller avec leur prisonnier à son bord ou bien le rejoindraient-ils en les laissant, lui et Mac Namara, sur le plancher des vaches, comme deux ronds de flan ? Comme les cinquième et sixième roues du carrosse…
   L'Irlandais, pour qui justice et intégrité étaient les leitmotivs de son existence, ne s'accommoderait pas d'un Kovalsky évitant la Justice Internationale au profit des intérêts américains. Ce gars-là, à l'époque où il bossait pour Scotland Yard, n'avait pas hésité un seul instant à traquer son propre frère, activiste de l'IRA. Quitte à verser le sang, nul doute qu'il empêcherait le Biélorusse de passer aux mains de ces ricains débarqués dans cette histoire comme un cheveu tombé sur la soupe.
   Mouais, cheveu sur la soupe mais aussi cerise sur le gâteau, songea sombrement Nathanaël Lebeau. Sans eux, à deux contre vingt, la donne n'aurait pas été la même.
   Et paradoxalement, ce succès ne rassurait pas le Français…


Cette bonne blague !

   « Votre séjour chez nous se révélera les meilleures vacances de votre existence ».
   L'immense panneau publicitaire, piqué de taches de rouille, accueillait les visiteurs dès l'entrée de Rameau-les-Prés. Puis un second panneau aux couleurs délavées par le temps, proche d'une ferme équestre, informait le touriste égaré, de l'animation phare du coin : « Visitez nos volcans au trot reposant des chevaux d'Auvergne ».
   Plus loin, quelques habitations. Pas beaucoup. Juste une petite vingtaine. Et une boulangerie. « Confectionnez votre pain vous-même », indiquait une pancarte à sa porte. Autre animation pour les vacanciers en mal d'aventure.
   Au centre du village coulait une fontaine. La « Place de la Mairie ». La petite bâtisse où flottait le drapeau tricolore français devait être cette mairie. Et le long bâtiment qui s'y apposait, l'école. « L'école Jean Jaurès » plus précisément.
   « Ben tiens, comme c'est original ! » grommela Nathanaël Lebeau.
   Un peu plus loin, poussait une prairie où une quinzaine d'autos-caravanes et de tentes se confondaient en une masse oisive de quiétude stagnante. Le « Camping de Rameau-les-Prés ».
   Un nom encore bien plus original que celui de la minable place ornée de sa fontaine.
   « Une fontaine, m'ouais… Ça m'a plus l'air d'un abreuvoir que d'une fontaine… » maugréa de nouveau le Français.
   L'image de Nathanaël Lebeau aux yeux des Américains devait leur confirmer la représentation qu'ils avaient des Français. D'invétérés râleurs. Éternels insatisfaits. Pestant et damnant contre tout et n'importe quoi. Mais l'agent du CPI se foutait royalement de son image. Ne leur en déplaise, il était légitime de réagir ainsi : rien ne se passait comme convenu. Ils n'avaient rien à foutre ici !
   Tout d'abord, ce fut ce vieux débris, rencontré au détour d'un énième chemin de terre. Adossé au parapet d'un pont de pierre surplombant le ruisseau qui irriguait les terres agricoles, il s'était bien payé leur poire.
   Un pur produit du cru. Immobile, le dos voûté, la peau épaisse et ridée d'une tortue centenaire, contemplant de son regard, aussi délavé que sa salopette, l'immensité de l'openfield.
   Arborant sa plaque officielle, Lebeau lui avait demandé le chemin pour rejoindre Madic. Pas le choix, il n'y avait pas une seule habitation en vue.
   Que faisait d'ailleurs planté là ce vieil imbécile ?
   Tout bien réfléchi, Lebeau s'en contrefichait. Il leur fallait rejoindre ce satané terrain d'aviation !
   Le débris auvergnat n'avait daigné ouvrir la bouche qu'au bout de dix longues minutes. Et tout ça pour répondre : « Quand on sait pô, on n'y va pô ! »
   Un franc éclat de rire avait alors envahi l'habitacle de la voiture. Incrédule, Lebeau avait assisté au fou rire de Kovalsky. Celui-ci, encastré entre les deux agents américains, ne dormait plus : il se bidonnait, la répartie de l'autochtone ayant titillé sa fibre humoristique.
   Le scientifique de l'horreur secoué d'un fou rire. Spectacle effarant. Suintant l'indécence. Écœurant ! Mais qui avait eu pourtant le mérite de détourner l'attention de l'agent français ! Qui sait ce qu'il aurait pu faire subir au vieil homme sans ce fou rire ?
   Un abject criminel de guerre sauvant la vie d'un autochtone auvergnat. Du jamais vu. Une réflexion caustique permettant au Français de retrouver le sourire.
   La bonne humeur totalement déplacée n'avait pourtant pas duré bien longtemps. Un violent coup de coude à l'américaine dans les côtes du Biélorusse lui avait fait ravaler son rire. Le visage rouge, les yeux larmoyants, il avait passé les secondes suivantes à rechercher difficilement son souffle.
   L'agente Casper s'était ensuite contentée d'un simple regard à l'attention de Lebeau. Un regard mauvais ô combien explicite : la bêcheuse fatale ne possédait pas le moindre sens de l'humour. Ni son coéquipier d'ailleurs : cet avare en parole l'avait approuvée en acquiesçant d'un signe de tête.
   L'agent français avait donc ravalé sa causticité. Pris d'une brusque suée, il n'osa imaginer son châtiment s'il avait eu l'audace de parler à la dame, dans le bureau de Sir Brown, de son homonyme hilarant, le petit fantôme dans le magazine « Pif Gadget ».
   Donc rien d'étonnant à ce que Nathanaël Lebeau ne fut pas d'humeur à affronter sereinement ce qui s'ensuivit : laissant derrière eux l'autochtone auvergnat – en le remerciant d'un bras d'honneur –, leur véhicule était tombé en panne quinze kilomètres plus loin.

   « Votre séjour chez nous se révélera les meilleures vacances de votre existence », ressassa le Français. M'ouais, il n'en était pas vraiment sûr. Avec tous ces contrordres et contretemps, il n'y croyait pas. Et son pessimisme était renforcé par la tête que faisait Mac Namara. Jamais il ne lui avait connu une gueule pareille.
   Quelles conneries allaient encore leur tomber sur le dos dans ce village sorti tout droit d'une image d'Epinal ?


© Michaël Moslonka. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur. Première publication dans le numéro 15 du fanzine Brins d'éternité, Québec, avril 2007.
 
 

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06/09/09