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Jean-Pierre Planque



Photos et bio/biblios Par titre Par auteur Par thème

Konrad connaît Karina depuis que le monde vit.
Karina le rencontre plus tard, quand Ciel et Terre s’assombrissent.


   J’ignore tout de leur véritable histoire. Fut-elle un jour écrite ? Je n’en sais rien et vais tenter de vous la conter avec mes mots. Tout commence quand Konrad rencontre Karina. Ils sont sur la grande plate-forme marchande de Jupiter que d’aucuns ont un jour visitée, et qui brasse tant de gens, tant de projets et tant d’idées. Vous savez, cette immense place du système solaire où il est de bon ton de converser de l’épuisement des mines martiennes, des rébellions des prisonniers recyclés sur Deneb, de conclure des alliances entre planètes, de trouver des accords, des marchés, ou encore des amours extra-planétaires…
   Konrad cherche depuis quelques années un monde nouveau. Le sigle de la Confédération hante encore son habit fatigué, mais il s’en moque bien ! Son vaisseau l’attend en orbite sécurisée. S’il trouve un jour un monde nouveau, la Confédération pourra aller se faire voir ; ce sera pour y couler des jours paisibles ! Il a erré longtemps, posé des questions, écouté des vies. Il a souvent pleuré avec des êtres sans histoire, et trituré sa peine avec eux pour les faire parler… Quelques femmes se sont risquées à braver l’étreinte de ses bras. Il les a toutes aimées, souvent broyées ; mais aucune, jamais, ne lui a montré sur une carte de l’espace l’endroit qu’il cherche. Aucune.
   J’ignore quelle fut leur rencontre et qui prononça les premiers mots. Mais je les vois : Konrad toujours avec ses cartes du ciel, un peu gauche et meurtri, ne sachant plus que dire, et elle le regardant avec des yeux immenses.
   « Je cherche Almitra, la ville-planète décrite dans un livre ancien. Pourriez-vous m’aider ? »
   Karina baisse les yeux, regarde les pieds nus de l’étranger. Elle sent qu’il vient du monde étrange et décalé qu’elle aime, mais ne sait que répondre. Almitra ? Elle cherche dans sa mémoire. Oui, elle se souvient d’un livre ancien. Un écrivain terrien dont le nom frôle un instant sa mémoire… Gibran ? Mais elle a tout vendu, ne peut lancer aucune recherche sur aucun réseau planétaire…
   « Oh, je suis si pauvre, dit-elle. Si vous saviez, je n'ai plus rien que moi.... »
   Pour lui montrer, la jeune femme retourne les poches de sa combinaison de pilote.
   Une poussière dorée coule vers le sol. Konrad se penche.
   « De l'or, s'écrie-t-il, c'est de l'or ! »
   Karina sourit.
   « Ah, bon. Tant pis... »
   Elle lui dit qu’elle a trouvé cette poussière chez un négociant vénusien.
   « Rien que pour le faire chier, lui faire payer sa sale tête liftée et son gros ventre. »
   Elle rit et ajoute :
   « Il n’a pas été foutu de me baiser, ce porc… Ne rêve pas, Chéri, l’or terrien ne vaut rien. On trouve de l’or en quantité partout ! Les Compagnies ont laissé tomber ce métal depuis très longtemps… »
   Konrad la regarde enfin. Le fin visage de Karina exprime force et douceur. Elle a tressé ses longs cheveux bruns avec des algues rouges d’Exania. Un collier de perles vivantes coule entre ses seins. Une combinaison verte de pilote de combat, tachée et déchirée, tente de cacher des formes rondes que Konrad ne peut manquer de remarquer.
   « Tu vends quoi ? demande-t-il.
   — Tout et rien. Je revends tout ce qui tombe dans ma main innocente. Tu veux un grille-pain ? Je l’ai trouvé dans le musée EXAS.3. Tu sais, cette horreur que les Terriens ont installée sur leur lune et qui attire les foules vénusiennes. J’ai entendu dire que les Xuéniens utilisaient des grille-pain pour faire griller leurs ennemis. Tu sais, les Jahéliens, ces créatures lézaroïdes qu’ils exportent dans toute la galaxie sous forme lyophilisée. Tu en as certainement mangé…
   — Mais ça sert à quoi ? Je veux dire : ce grille-pain ?
   — Tu verras. En couplant un grille-pain des années 1960 avec l’I.A d’un vaisseau des années 2080 comme le tien, on peut aller dans n’importe quel monde. Y compris sur ton Almitra. Si tu veux, je te fais le réglage. J’adore rendre service… »

   Konrad et Karina ont quitté la Grande plate-forme de Jupiter. Ils sont à bord de l'Aigle blanc.
   Karina a programmé les coordonnées d’Almitra sur le pilote.
   En caressant son corps, Konrad remarque une empreinte magnétique sur son bras gauche.
   « C’est le signe que je suis passée par le bordel militaire de Deneb, dit Karina. Impossible d’effacer cette merde… J’ai essayé, gratté avec mes ongles jusqu’au sang. Rien à faire ! Pour tous, c’est la preuve que je ne suis qu'une pute terrienne. Tu crois ça, toi ? demande-t-elle en l’embrassant.
   — Je m’en fous, répond Konrad. Je peux te débarrasser de cette saloperie de code... N'oublie pas que je bosse encore officiellement pour la Confédération. J'ai tout ce qu’il faut pour l'effacer !
   — J'imagine qu'après ça...
   — Après ça, quoi ? demande Konrad.
   — Je te serai redevable de ce service toute ma vie. »
   Konrad baisse les yeux et programme l'appareil.
   — Je m’en fous. J'ai envie que tu sois libre, tu comprends ? Mais je peux aussi régler ce putain de laser pour te cramer le bras jusqu'à l'os…
   — Salaud ! »
   Karina le frappe et cherche ses lèvres. Leurs corps s’épousent encore.
   « Tu es vraiment le pire salaud que je connaisse ! »
   Konrad, très calme :
   « Laisse-moi faire, Chérie. Après, tu me bats tant que tu veux... »
   Le code s’efface lentement du bras de Karina. Il n’en reste bientôt plus trace. Konrad dépose un baiser dans le cou de son amante.
   « Voilà, fini ! »
   Le corps de Karina s’apaise et s’alanguit. Elle se tourne sur la couche, lui offre son dos et ses fesses rebondies.
   « Chou, tu peux nous faire un vrai café terrien avec des toasts ? J’adore ça ! Tu sais, j'ai bien aimé nous deux... »

   À quatre heures, Temps Solaire, Konrad s'éveilla. L’Aigle blanc ronronnait comme un chaton. Il poussa doucement le corps de Karina et l'entendit gémir.
   La combinaison trouée avait été jetée dans un coin de la cabine, élégant désordre que le voyant rouge du contrôle sanitaire ne pouvait manquer de signaler...
   Il faudrait aussi qu'il lui parle : il aurait aimé disposer d'un peu plus du quart de la couchette pour dormir normalement... Karina dormait là où son corps était bien, que ses jambes fussent sous celles de Konrad ou ses bras par-dessus. Il sourit en la regardant. Quelle femme que celle-là ! Tendre, si tendrement passionnée. Et parfois si difficile à comprendre. S’était-elle réellement évadée du bordel de Deneb ? Le code qu’il avait effacé désignait les personnalités déviantes ou suspectes, pas les prostituées de Deneb ou d’ailleurs, qui étaient totalement intégrées dans le système… Où avait-elle appris ce qu’elle savait ? Elle semblait capable de tout : des pires extravagances au plus grand des miracles. C'est ce qui avait séduit Konrad. Il savait qu'avec elle, il ne s'ennuierait jamais.
   Karina avait tout reprogrammé à l’intérieur du vaisseau, négocié avec l’I.A pendant des heures, cassé des protections pour l’installation du grille pain… À croire que tout finissait par céder devant sa volonté !
   Konrad se dirigea vers l'appareil à café pour enfoncer la touche bleue.
   Quelle était la position du vaisseau, et quelle nouvelle planète était en vue ?
   Mais Karina riait dans son sommeil. Sa douce main se tendait vers lui.
   Il l'entendit dire : « Viens Chéri, je veux te raconter mon rêve... Ça parle de nous. On est sur une planète toute bleue… »

   L'écrivain Philip K. Dick parle, je crois, d'une expérience quasi mystique. [ Il suivait à l'époque des soins dentaires et son médecin lui avait inoculé une sale substance dans les gencives. ] Il fut surpris, dans sa salle de bains, que sa main cherche à gauche un interrupteur qu'il savait depuis des années se trouver à droite. J'ai moi aussi vécu ce genre de chose : pensant enfoncer le bouton bleu de la cafetière pour visionner sur l'écran ce que Karina avait rêvé pour nous durant la nuit, ma main a pressé la touche verte du grille-pain qu’elle avait installé. Je me suis retrouvé avec elle sur Wöos, un monde tout bleu empli de kangourous tout aussi bleus et qui semblaient vouloir nous amuser... J’ai tout de suite pensé à l’ancien Disney Land. Vous savez, ce ridicule parc d’attractions pour enfants et parents demeurés du second millénaire et qui a fait faillite ! Que se passe-t-il quand la Confédération est capable d’inverser l’ordre des touches de votre clavier à votre insu ? Quand votre cerveau gauche se met à commander votre cerveau droit ? Quand vous pensez pouvoir faire couler un café et qu’une tranche de pain grillé vous arrache l’oreille ? Pouvez-vous m’expliquer ?

   « C’est quoi ce plan ? hurla Konrad. Tu me promets Almitra, et on se retrouve sur Wöos !
   — Sur… quoi ? »
   Karina sortit du coma et s’étira. Elle avait dormi treize heures terrestres et ne comprenait rien à cette soudaine agitation.
   « Nous approchons d’un foutu monde, dit Konrad. C’est un monde en formation. Des gaz, des volutes bleues totalement irréelles. Les appareils semblent incapables de trouver la moindre base solide où se poser. On va se planter dans le monde des kangourous bleus…
   — Kangourous… bleus ?
   — Oui, dit Konrad. Merci pour le réglage. T’es vraiment nulle ! »
   Karina récupéra sa combinaison qui avait été restaurée et nettoyée par le module du Gestion équipment. Elle l’enfila comme elle put (en d’autres circonstances, Konrad aurait ri de voir son corps batailler ainsi), puis se tourna vers les écrans.
   « T’es sûr, Chou ? Embrasse-moi d’abord ! »
   Konrad se retint d’exploser. Il l’embrassa dans le cou.

   « Regarde, dit-il. Nous filons droit à la catastrophe ! »
   Les signaux d’alerte clignotaient de partout. Une sirène hurlait quelque part dans le vaisseau. La voix synthétique de l’I.A recommandait l’abandon immédiat de la procédure d’approche.
   « Je vais te le poser, ton Aigle blanc, dit Karina. Tu m’aimes encore ? »
   Elle s’installa derrière le pilotage, se frictionna les tempes, puis pianota sur le clavier de direction.
   Konrad ne quittait pas le mouvement rapide de ses doigts. Elle sait aussi faire ça, pensa-t-il. Elle sait tout faire ! Putain de nana. Je fais quoi, moi ?
   Comme si elle avait saisi sa pensée, Konrad l’entendit dire :
   « Tu nous fais un vrai café italien, Chéri. Te trompe pas de touche. Je te l’ai dit : c’est la noire, pas la bleue… »
   Konrad comprit que tout venait de commencer. Il savait la suite. Karina lui dirait qu’elle connaissait ce monde et qu’il était le sien. Un monde plein de kangourous bleus, avec une douleur cachée dans le fond de leur poche. Restait à découvrir quelle était cette douleur et ce qu’il faisait là…

 


FIN


07/11/05

© Jean-Pierre Planque. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur. Cette nouvelle est parue sur le site PEGASUS, traduite en italien par Sauro Nieddu, le 6 Avril 2014.

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