La nouvelle


   Ce matin, je me suis réveillé tout en sueur, avec une température dépassant les trente-neuf degrés.
   Va immédiatement à la salle de bain prendre une douche froide pendant dix minutes ! a ordonné le microprocesseur sanitaire implanté dans ma tête depuis mon arrivée dans ce monde.
   Les nanorobots sont encore à l'œuvre, ai-je pensé, tandis que des torrents d'eau froide liquidaient l'excès de chaleur dont souffrait mon corps du fait d'une activité intense. Est-ce qu'ils ne pourraient pas y aller mollo ?
   La raison de cette montée de température était évidente. Durant nos trois jours de congé, Marty, Niky et moi nous nous étions livrés à des plaisirs défendus, en consommant, par exemple, de l'alcool de notre fabrication et de délicieuses grillades de porc synthétique. Nick avait tout fait pour créer ces deux excellents produits que nous consommions dans son bureau hérité de son grand-père qui nous offrait davantage de place. Nous avions déconnecté nos microprocesseurs sanitaires et, à cette séance inoubliable, il ne manquait qu'une présence féminine.
   Il faut que tu retrouves ta forme, sans quoi il pourrait y avoir de dangereuses conséquences, a dit le microprocesseur en réponse à mes réflexions. Puis il a communiqué les données relatives aux thrombocites, aux éritrocites, au sucre dans le sang, etc. À l'exception du sucre et du cholestérol, tout était bon.
   Tout en buvant cette boisson agréable et en mastiquant les succulents morceaux de porc, nous nous offrions un plaisir supplémentaire, celui de jouer au poker et aux dès, deux des rares jeux encore pratiqués. Nous savions que, dans le passé, il y en avait eu beaucoup d'autres, mais que ceux-là ne pouvaient plus être pratiqués. Par exemple, grâce au processeur de logique mathématique implanté chez chacun de nous, le jeu des échecs, dont j'avais quelques notions, aurait toujours fini par un match nul… Dans les intervalles de ces agréables occupations, nous échangions les idées que nous inspirait notre situation actuelle de vieux garçons.
   De nos jours, il n'est pas facile de s'engager avec une personne de l'autre sexe. Les implants que les femmes ont dans la tête t'analysent en quelques secondes des pieds à la tête, et les microprocesseurs crachent aussitôt les données relatives à la compatibilité des groupes sanguins, à la génétique, au statut social, au revenu mensuel et à bien d'autres aspects, de sorte que les tentatives pour établir des liens plus intimes échouent dans quatre-vingt quinze pour cent des cas. Sur ce sujet, il se produit des résultats analogues dans la tête des hommes. Il est malheureusement assez difficile de rencontrer quelqu'un qui puisse partager ton lit, sans parler d'un compromis viable. À moins que tu ne sois un type ambitieux et tenace comme moi, par exemple, et que tu ne perdes pas courage. Dans ce cas, l'essentiel est de croire dans les cinq pour cent restants des données statistiques figurant sur hypernet.
   Peu de gens se demandent comment nous en sommes arrivés là. Sans doute la majorité s'est-elle déshabituée de penser avec sa cervelle et ils ignorent si nous, les trois copains, il nous arrive de le faire, mais pour nous au moins la raison est évidente. L'espérance de vie moyenne dépasse maintenant les deux cents ans et la population de la Terre approche de la limite au-delà de laquelle on ne pourra plus lui assurer une alimentation suffisante. Maintenant, en l'absence de guerres et de catastrophes généralisées (vive le parapluie d'astéroïdes, le pronostic précoce des tremblements de terre et des éruptions volcaniques, la solidité des constructions et la rapidité de l'information !) le gouvernement mondial n'est nullement intéressé à voir augmenter le peuplement humain. C'est pourquoi chacun doit se débrouiller pour se reproduire et s'assurer une descendance. Cela ne peut se produire que s'il existe, des deux côtés de la barricade, un accord entre les sexes. Pour cela il faut que tu rencontres une femme qui, temporairement du moins, soit capable de bloquer sa défense biologique anti-reproduction, ce qui, vous le savez, n'est pas facile. Ah ! J'ai oublié de mentionner que la plus grande partie de la population ne montre pas beaucoup d'intérêt pour le sexe nature, et c'est peut-être pour ça que les restrictions autrefois en vigueur dans le domaine du contrôle des naissances ont été supprimées. Les implants neuralgiques, la réalité virtuelle et les attributs mécaniques plus simples ont permis de satisfaire pleinement l'instinct primitif des êtres humains, ce qui aussi fait disparaître l'intérêt d'un sexe pour l'autre. Mais pour les trois amis que nous sommes, nous représentons une exception et c'est pourquoi, depuis quelques années, nous cherchons nos moitiés réciproques.

   C'était une journée magnifique et bien dégagée qui brillait ostensiblement sur les énormes holo-écrans fixés contre les murs et sur les toits dans les voies de la mégalopole. Au passage, je suis entré dans une des cafétérias de mon secteur et j'ai aussitôt remarqué sa présence. J'ai reçu un signal interne spécial que vous pouvez, si vous voulez, qualifier de libido. Elle se tenait debout, tout contre le comptoir du bar auquel elle s'appuyait légèrement. Devant elle s'exhalait la vapeur d'une tasse de café qu'on venait de lui servir. J'avais constaté que c'était l'endroit précis où il était le mieux préparé par le robot barman.
   Taille : cent trente trois centimètres, poids : soixante-trois kilos, tour de taille : 76, tour de hanches ; 102, yeux bleus, cheveux oxygénés… a commencé à énumérer l'un de mes microprocesseurs. Mais je ne l'ai pas laissé finir parce que je pouvais moi-même apprécier la beauté et le galbe de cette représentante du sexe opposé.
   Elle se nomme Katy, née le dix-huit septembre deux mille deux cent un dans la maternité de… là s'est arrêté mon processeur de connexion à distance ou, comme disent certains, de connexion télépathique, parce qu'il a été immédiatement bloqué par une pensée extérieure formulée sur un ton d'indignation :
   Pourquoi est-ce qu'il se mêle de ma vie privée ?
   Cela provenait du processeur correspondant, celui de Katy, laquelle me jetait un regard plutôt furieux.
   Parce que vous me plaisez – a émis la pensée la plus directe et la plus claire que je pouvais imaginer. – Je m'appelle Pedro et je voudrais que nous soyons amants – je déclarais ainsi mon intention le plus concrètement possible. – Je pense que, dans le cas présent, mon fichier n'a pas beaucoup d'importance.
   Il est certain que je connais déjà votre nom et votre fichier – telle a été la réponse de l'objet de mon désir. – Qu'est-ce qui vous fait croire que je devrais avoir des relations avec vous ?
   Je ne sais pas, ai-je répondu sincèrement. Simplement, vous me plaisez beaucoup.
   Vraiment ? a-t-elle demandé et ses yeux montraient un intérêt passager, puis Katy a bu une gorgée de café et demandé : Pouvez-vous me dire ce qui se passe quand la pleine lune apparaît au-dessus de l'horizon et que, par-dessous, l'océan se calme et que ses vagues murmurent ?
   Si la lune est pleine commence pour la plupart des femmes le cycle menstruel, les vagues ne murmurent pas mais elles émettent un faible son de l'ordre de deux ou trois décibels. Si les tortues sont dans leur cycle reproducteur, elles pondent leurs œufs ; il en va de même pour les coraux. Il y a beaucoup d'autres exemples, a interjeté un de mes processeurs, sans me demander la permission.
   Vous êtes dépourvu d'imagination – telle a été la réponse qui m'accablait. – Ne me faites pas davantage perdre mon temps, je déconnecte l'implant de communication à distance.
   Katy a tourné la tête et, avec une expression d'indifférence sur le visage, a fini sa tasse de café. Puis elle s'est dirigée vers moi, mais elle a continué son chemin, comme un bloc de glace, et a quitté la cafétéria. Pendant plusieurs minutes je suis resté sur place tel une statue et, pour dégeler, je me suis rapproché de la table la plus proche où, sans le vouloir, j'ai perçu les pensées absurdes qu'échangeaient mes voisins. En attendant que le robot me serve le café commandé, j'ai déconnecté le fichu processeur et commencé à méditer mon échec. Devais-je en parler avec mes amis ou valait-il mieux me taire ? J'ai fait le second choix, mais je ne cessais de penser à Katy.

   Comme disaient les anciens, c'était le coup de foudre, en dépit des implants incrustés dans ma cervelle, ce qui n'arrive pas à tout le monde.
   De nos jours, on n'utilise pratiquement pas la communication orale, peut-être parce qu'il est fatigant d'ouvrir la bouche ou parce qu'on a perdu l'habitude de parler, bien que, pendant l'enfance, nous suivions un cours de langage parlé, qui est obligatoire. Pour ma part, quand j'étais en réunion, je préférais déconnecter mon processeur de communication parce que la cacophonie des pensées que je recevais mettait un tel bordel dans ma tête que je finissais par avoir la migraine.
   Que dire de la pleine lune et des vagues de l'océan qui murmurent au-dessous ? Quelquefois, j'ai vu des paysages semblables dans les holo-tableaux destinés à ceux qui veulent trouver le sommeil sans charger le programme d'endormissement électronique. En général, on bénéficie en même temps d'une musique diffusée à un volume à peine perceptible.
   Ainsi que d'un infrason en diapason avec les ondes de type alpha, a précisé un de mes processeurs.
   Allez vous faire foutre ! Je vais tous vous déconnecter ! ai-je rugi mentalement, et c'est ce que j'ai fait.
   Aussitôt, je me suis senti mieux. Sans doute allais-je cesser de savoir combien font deux fois deux ou mille plus mille, quelle est ma consommation de calories pour aujourd'hui ou combien de millions de nanorobots trafiquent dans tel ou tel de mes organes internes ; il y avait probablement beaucoup de choses que je ne saurais plus, par exemple, mon poids à ce moment-là, la température dans mon logement, la prochaine ration alimentaire qui fera fonctionner mon tube digestif ou la quantité d'eau que requièrent chaque jour mes besoins physiologiques.
   Depuis que j'ai vu le jour, mon cerveau fonctionnait pour la première fois de façon autonome, mais il y devait y rester des informations qu'il avait reçues durant toute mon existence. Et c'était bien le cas. J'ai pu retrouver les images de mes parents, puis dans ma tête sont apparus le texte d'une comptine accompagnée de sa mélodie et le souvenir de cadeaux empaquetés dans des boîtes multicolores et placés sous un arbre de Noël artificiel.
   À cet instant, mon cerveau autonome à remercié les constructeurs d'implants cérébraux d'avoir prévu la possibilité de déconnexion mentale. Et… Je me suis demandé : Combien d'habitants de ce monde feraient de même ? Déconnecter un, deux ou trois processeurs était considéré comme quelque chose de normal, mais en déconnecter la totalité ?
   La comptine continuait à tourner dans ma tête et je me suis mis à la chantonner. Quel plaisir ! Il y avait longtemps que je n'avais pas entendu ma propre voix.

   « Je m'appelle Pedro », a dit ma voix rauque, comme aux premiers stades de l'enseignement verbal, mais je me sentais réconforté. Je peux écrire et lire : je prononçais ainsi la phrase suivante qui était prévue dans le cours.
   Et si je le pouvais vraiment ? Il fallait que j'essaie. J'ai connecté mon holo-écran domestique avec un canal d'annonces publicitaires où apparaissaient de temps à autre des marques de produits recommandés et j'en ai trouvé une dont les caractères me paraissaient assez gros.
   Superluxe, le détergent idéal, , voilà ce que j'ai pu lire, non sans difficulté.
   Merde ! J'arrive à lire ! me suis-je écrié intérieurement. Je peux vraiment ! Et si j'étais aussi capable d'écrire ?
   Nous pouvons tous écrire à l'aide du logiciel de rédaction de l'un des processeurs qui, à travers ses schémas de microchips et les connexions neuronales commande à tes doigts. Mais qu'est-ce qui allait m'arriver une fois déconnecté ?
   Mes mains hésitantes se sont étirées vers le clavier de messagerie. Après le mot de passe est apparue la connexion avec l'hypernet, et l'écran plat permettant d'écrire s'est mis à briller dans l'espace 3D devant moi. Peut-être l'ai-je fait de façon tout à fait instinctive, mais j'ai réussi. Lentement, péniblement, je suis arrivé à écrire toute une phrase : chère Katy, je crois que je t'aime beaucoup.
   Je pouvais écrire sans aide ! Le microprocesseur avait conservé quelques traces de mes connaissances.
   Mes pensées en sont revenues à la pleine lune et à ce maudit océan, avec ses idiotes de vagues et dans ma tête la comptine résonnait à nouveau. Qu'y avait-il derrière les paroles de Katy ; manquer d'imagination ? Alors je me suis souvenu du système informatique de l'hypernet, celui que je considérais comme fonctionnant bien dans mon cerveau autonome. En principe, c'était une option très peu utilisée, mais, dans certains cas particuliers, on le consultait. Une fois, j'avais cherché le sens des mots fumer un cigare, parce qu'il y avait ce genre d'expression dans un vieux film, et mes processeurs ne disposaient pas d'information à ce sujet. Mais ainsi je m'étais rendu compte que mon cerveau se désintoxiquait et fonctionnait de mieux en mieux. Je me suis connecté à hypernet, j'ai écrit dans la case CHERCHER ce qui m'intéressait et j'ai aussitôt reçu la réponse.
   Imagination : faculté qu'a un individu de penser sous une forme abstraite et de créer des modèles inexistants de comportement, de réalité, d'art et de technique, spécialement en peinture et en littérature. Les créateurs qui se distinguent dans chaque domaine disposent d'une imagination particulièrement riche. Le texte qui venait de surgir me posait de nouvelles difficultés. Mais je suis tenace par nature. J'ai cherché le terme œuvre littéraire, puis auteurs et enfin, presque instinctivement, je suis tombé sur le mot poésie, peut-être parce que j'ai alors été guidé par les vers très simples de la comptine qui résonnaient dans ma tête.
   J'ai ouvert la case CHERCHER et j'ai écrit : pleine lune, océan et vagues. Hypernet m'a aussitôt offert des phrases rimées qui se détachaient sur fond rose. Au bout de deux heures de lecture et après beaucoup de références complémentaires, ma cervelle a commencé à y voir plus clair.
   En poésie, l'imagination était liée à ce qu'ils appelaient métaphores et hyperboles, lesquelles exprimaient des sentiments réels ou inventés sous forme de prose ou de versification. Pour certains auteurs, cette information impliquait bien l'existence d'une riche imagination. Maintenant, je savais quoi faire, et je me suis employé à améliorer mon propre niveau de compétence. Pour atteindre mon objectif, l'essentiel était d'inventer la phrase nécessaire, en usant de la métaphore appropriée. Et, au prix de quelques efforts, j'y suis parvenu.
   Le lendemain, j'ai déconnecté mes processeurs et suis allé occuper mon poste dans un des locaux de la communauté. À l'exception des bars, dans toutes les instances des services sociaux ou de la vie de tous les jours, le service était obligatoirement assuré par un personnel humain, ceci afin que tous les habitants aient une occupation. Tout en m'occupant des clients, j'ai demandé à l'un des processeurs de localiser Katy. Ce n'était pas très difficile, car, à partir du moment où il avait établi la connexion avec elle, il connaissait son fichier Ces miracles de la microtechnique sont parfois très utiles, surtout pour les activités d'espionnage. Au bout de trois minutes et quinze secondes, je savais que vers les six heures du soir elle avait l'intention de prendre un café au même endroit.
   Mon service terminé, je suis sorti très vite du local, j'ai sauté dans le métro pneumatique et, une demi-heure après, j'étais dans mon logement de célibataire où j'ai revêtu mes plus beaux habits. Puis je me suis regardé dans la glace et j'ai couru jusqu'à la cafétéria, après avoir déconnecté tous mes implants. Par chance, Katy était là. Comme auparavant, elle se tenait debout, appuyée sur le comptoir du bar et jetait un regard apathique sur la clientèle. Quand elle m'a vu, son visage s'est renfrogné. Tandis que je m'approchais, elle allait finir son café et s'en aller, mais je l'ai retenue par un geste de supplication.
   — Katy chérie, ai-je dit sans trop d'efforts, quand au-dessus de l'horizon se lève la pleine lune, l'océan se calme et c'est à peine si ses vagues murmurent, le monde sera un enchantement. J'ai déconnecté tous mes processeurs, ma belle princesse tant désirée !
   — Tu es vraiment devenu un homme ? m'a-t-elle répondu, et, surprise, elle m'a regardé. Tu ne fais plus partie de cette engeance robotisée ?
   — J'ai toujours été comme ça, mais jusqu'à ces derniers temps, je ne m'en rendais pas vraiment compte. Tu ne vas pas encore t'échapper, n'est-ce pas ?
   Alors elle m'a regardé avec plus d'attention. Il m'a semblé que dans ses yeux s'allumaient des étincelles dorées.
   — Viens avec moi ! a-t-elle dit, et d'un geste impétueux, inespéré, elle a caressé ma main. Allons tous les deux au parc où on a libéré une douzaine de vrais moineaux. Nous pourrons nous promener et les observer un peu. Tu veux bien ?
   Je voulais tout ce qui touchait Katy et rien d'autre. Depuis, je me sens au septième ciel, comme disaient, il y a bien longtemps, les poètes. Je suis persuadé que Marty et Nick suivront mon exemple. Ce qui a permis cette heureuse réussite, c'est la décision que j'ai prise : déconnecter tous mes implants cérébraux, tout au moins temporairement, mais au moment précis où il fallait le faire. Et récupérer l'humain qui se trouvait en moi, tout ce qui touchait les sentiments ainsi que la possibilité de se tromper.


FIN


© Khristo Poshtakov. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur. Traduit de l'espagnol par Pierre Jean Brouillaud.

 
 

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Une seconde L'Erreur L'Imploration



28/05/10