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Jean-Pierre Planque

Karma fut publiée pour la première fois dans le fanzine SFère en mars 1984, puis la même année dans le n°354 du magazine Fiction. Elle fut rééditée en 1992 dans le magazine Fantastitchni Istorii (Bulgarie), puis en 1997 dans Different Realities (USA) et Missives (France). Le magazine Phénix (Belgique) l'a reprise dans son n°44 (1998). Elle fut encore publiée en décembre 2003 dans la revue espagnole Sable.

 

Karma est en ligne sur le n°146 (janvier 2005) de la revue argentine Axxón

Axxon 146

 

Photos et bio/biblios Par titre


À Johanne

  J
e me suis doutée de quelque chose il y a peu : un truc clochait dans le cérémonial d'Henry. Un petit rien de différent des autres soirs m'avait heurtée, inconsciemment. D'ordinaire, après dîner, je lui porte sa tasse de café dans le salon où il m'attend, assis dans son fauteuil favori, tournant distraitement les pages du journal du soir, ou rêvassant dans la fumée d'une cigarette. Je m'assieds à ses côtés sous l'opale de la lampe, serrant contre mon corps nu la seconde peau soyeuse d'une robe de chambre enfilée à la hâte. Henry prend délicatement la tasse entre pouce et index, le visage tourné de trois-quarts vers moi, toujours souriant, et la porte à ses lèvres avec dévotion. J'ai alors juste le temps de poser sur la platine le disque qu'il a préparé. Aux premiers accords des Rêveries nocturnes de Satie, sa dextre frôle ma nuque avant de la caresser doucement ; puis ses doigts ébouriffent mes cheveux comme ils le feraient avec le poil d'un animal familier. Un chat, c'est un peu ce que je suis dans le cérémonial d'Henry.
  Pendant quelques minutes, il goûte avec moi cet instant de paix silencieuse volée, dit-il, au démon des horloges, puis se lève avec lenteur, pose un baiser sur mon front avant de prononcer d'une voix à peine audible : « J'y vais. À tout à l'heure ma chérie. » Il est alors vingt heures moins deux minutes. Nul besoin de regarder la pendule pour s'en assurer : le cérémonial d'Henry fonctionne à la perfection. Une longue suite de soirées identiques a permis la mise en place de chaque élément dans l'espace et le temps, probablement à la seconde près. Pourtant, ce soir-là...

  Son pas régulier dans l'escalier menant à l'étage m'indique la fin du cérémonial. Henry ne réapparaîtra que le lendemain, dans les premières lueurs de l'aube. Seule avec les Nouvelles pièces froides ou au beau milieu d'un concerto de Rachmaninov, je me plais à l'imaginer là-haut, enfermé dans son bureau secret, écrivant ou tapant les pages de son dernier roman. J'ai reçu l'ordre dès mon arrivée chez lui de ne le déranger sous aucun prétexte, de ne jamais chercher à découvrir ce qu'il a baptisé son Créatoire et qui, à coup sûr, doit se trouver là-haut, sous le toit, dans une manière de grenier aménagé pour cet usage. Je n'ai jamais failli à cette règle, respectant son besoin d'isolement, même si, souvent, mes rêves me guidaient vers lui et hélaient sa présence.

  Au matin, voyageur fatigué, il dépose sur un meuble les feuillets arrachés à la nuit et se jette sur le petit déjeuner que je lui ai préparé. Nous parlons en général de son roman en cours, de ses nouvelles idées ou de ses personnages. Ses romans se vendent bien, nous en vivons largement.
  « Encore quelques années, dit-il souvent, et nous partirons loin d'ici. On s'installera au soleil, près de la mer. Rien que toi et moi. J'aurai alors purgé... » Quelle étrange expression ! Ce mot, dont je compris plus tard la signification, semblait sonner si mal dans sa bouche que je lui demandais toujours : « Purgé? Mais purgé quoi, Henry ? » Nous étions hors cérémonial. Pourtant, comme pour s'excuser d'un mal qui le rongerait, il répondait invariablement : « Mon mal de vivre comme tout le monde. »
  En général, il se lève et s'étire comme un chat -son animal favori, après moi- avec délice et précaution, jette un coup d'œil au temps, puis : « Viens, allons prendre un bain ! », m'invite-t-il.

  Ce soir-là, quelque chose n'allait pas. Un petit rien, probablement, avait fait dérailler la machinerie savamment huilée du cérémonial. Un repère dans le temps qui s'était déplacé de quelques secondes. Peut-être mon intuition m'avait-elle avertie du drame ? En tout cas, j'ai dû regarder la pendule à deux fois avant de me rendre à l'évidence : Vingt heures deux minutes ! Les pas d'Henry me martelaient les tympans. Suivit un horrible cri et des bruits que je ne parvins pas à identifier ; des bruits semblables à ceux que rendrait une grille que quelqu'un secouerait avec rage.
  J'hésitai entre une folle envie de rire et l'effroi le plus irraisonné. Henry était d'une maniaquerie confinant à la folie et je l'avais docilement suivi dans ce jeu ridicule dont je mesurais dès lors tous les dangers. Ce cri... Fantaisie d'écrivain, mise en condition pour s'entrer dans le corps d'une histoire, disait-il ? Non, tout ce remue-ménage ne pouvait qu'être lié à l'heure dépassée. D'ailleurs, je n'eus pas le temps de m'interroger davantage. Henry dévalait l'escalier comme un fou et surgissait dans le salon, les cheveux en bataille et le regard éteint. Il passa devant moi, ignorant ma présence. Son visage semblait vieux, méconnaissable. S'étant orienté vers le bar, il entreprit de se servir un scotch ; entreprise ô combien périlleuse qui me poussa à son secours. Il m'écarta avec violence avant de s'effondrer en gémissant. Des sanglots déchirants, intolérables, qui m'arrachèrent à mon stupide étonnement.
  « Vas-tu enfin m'expliquer à quoi rime tout ceci ? m'écriai-je. Henry, j'ai le droit de savoir. Je veux savoir ! » Je le secouai sans ménagement, comme s'il se fut agi de la plus pitoyable des loques. Ma colère devait être tout aussi lamentable. Pourtant, un peu de couleur revint sur son visage. Il me regarda longuement puis, émergeant d'un lointain ailleurs, sa voix me parvint, lasse, monocorde :
 
La porte était fermée. Fermée, tu comprends ? Le système de fermeture est automatique. Ils seront là dans un instant... »
  Un étranger était là, parlant de son enfer à un autre étranger. Mais la vie n'est-elle pas ainsi faite que les pires tourments comme les plus grandes joies sont incommunicables ? Farce tragique. L'homme qui se trouvait devant moi m'aurait dit : Le rapport du nombre des baryons au nombre des photons accessibles à l'observation est d'un milliardième. Il y a un baryon pour un milliard de photons en moyenne dans tout l'univers, te rends-tu compte ? que l'effet produit eût été à peu près identique. Un changement profond s'opéra dès lors en moi. Les choses étaient encore confuses ; c'était comme si Henry m'avait trahie, comme s'il avait fait entrer à mon insu des inconnus dans notre jeu. Je crois que je n'étais pas loin de le haïr déjà. Cartes truquées, énorme bluff !

  Des deux types qui vinrent chercher Henry, je n'ai conservé que de médiocres souvenirs. De simples flics en civil, courtois et discrets, qu'il a suivis sans piper mots. Mais pourquoi éprouva-t-il le besoin de me confier, dans un souffle : « Tout te dire serait trop long. Dans le coffre de mon bureau, tu trouveras une lettre adressée à mon avocat. Ouvre-la, fais ce que tu jugeras utile... » ? Il poussa même le cynisme – non, je ne pense pas qu'il ait été cynique, mais perdu, complètement perdu - jusqu'à m'embrasser comme jamais auparavant.
  — Allons, venez, ne perdons pas de temps. », ordonna le plus jeune flic d'une voix neutre, en poussant Henry vers la porte pendant que l'autre souriait étrangement. Stupide. Je suis restée plantée, là, au milieu du salon (notre salon !), et puis je suis montée. Le créatoire d'Henry était très particulier...

  De ce qui avait été un grenier, il ne restait rien ; l'ensemble avait été entièrement réaménagé -mais pas à la manière chaude, intime et propice à la création que j'avais toujours imaginée. Je me heurtais aux barreaux d'une solide grille à fermeture électronique bloquant l'entrée d'une pièce unique de quatre mètres sur trois. J'identifiais sans peine l'intérieur d'une cellule de prisonnier qu'éclairait a giorno une lumière blanche. Aveugle et muet pour le moment, un écran vidéo occupait toute la surface du mur opposé à la couchette. Mais l'élément le plus déroutant dans ce décor déjà si peu banal était certainement l'énorme processeur qui, dans un coin, ronronnait paisiblement. Je ne connus que plus tard la véritable omnipotence de cet objet; car c'était lui, le Maître qui nous avait dirigés, Henry et moi, depuis toujours...

  Je ne pouvais encore imaginer que peu de choses : Henry assis sur ce lit de fortune, chaque nuit gardé par ce cerbère impassible, contraint d'écrire dans cette pièce glaciale, visualisant peut-être, technologie oblige, sa propre création sur cet écran. Peut-être l'ordinateur l'assistait-il dans son travail. Tout ceci restait totalement incompréhensible : pourquoi Henry aurait-il été contraint de venir ici chaque soir dans cette cellule, à une heure bien précise, pour écrire ? D'ailleurs, comment avait-il pu aligner deux idées dans ce décor ? L'heure conditionnait l'ouverture et certainement la fermeture des grilles. Henry ayant manqué l'ouverture de cet enfer, les flics... Flics ? Cellule ? Henry était prisonnier chez lui un certain nombre d'heures par jour, et devait accomplir certaines taches en échange d'une semi-liberté. Peut-être l'ordinateur-maton gérait-il sa captivité en liaison avec quelque centre de contrôle ? Ainsi s'expliquait la prompte apparition de la police sur les lieux. Peut- être.
  Peut-être... Je ne trouvais que des peut-être ! Je décidai d'attendre le lendemain matin, sans réaliser une seconde dans quelle absurde situation je me trouvais... Mon esprit semblait vacant, libre d'agir à sa guise. C'était une impression tout à fait nouvelle car, aussi loin que je pusse remonter dans mon passé... Passé ? Quel étrange mot. Avais-je jamais eu un passé qui m'appartienne ? Ma vie avait commencé lorsque j'avais poussé la porte de cette maison. Ça, c'était une certitude bien ancrée en moi. Henry et moi étions pourtant intimes. Dès les premiers regards... Là encore mes souvenirs se perdaient dans le vague. J'étais lasse, fatiguée, à la fois libre et totalement impuissante. Mes pensées s'accrochèrent à Henry, bouée aux formes imprécises...

  Henry avait vécu avec son secret enfoui au plus profond de lui pendant plusieurs années. Qu'avais-je donc été pour lui et pourquoi ne m'avait-il rien dit ? Je réalisai sa froideur, sa distance, ses airs de grand seigneur exilé sur une terre ingrate. Moi qui avais si longtemps respecté ses silences et ses comportements bizarres, les mettant sur le compte d'un esprit d'écrivain sans cesse inspiré, tourmenté, hanté par quelque sombre inspiration. L'image du Génie. Une tempête sous un crâne. C'est fou comme certains archétypes peuvent sonner creux ! Je ne me souviens pas d'être allée à l'école ou dans un quelconque lieu fabricateur d'images. Mais n'est-ce pas l'un des buts de tout conditionnement que de travestir les origines et les souvenirs ? La bouée, vite la bouée !

  Un objet, oui, un animal familier, voilà ce que j'étais pour lui. Je n'avais guère eu plus d'importance à ses yeux, et je lui en voulais de m'avoir tout caché. Qu'avait-il donc fait qui méritât la prison ? Avait-il volé ? Tué ? J'imaginais mal Henry supprimant la vie d'un être, lui si calme, si prévenant, si peu enclin à l'emportement, aimant les chats, la vie réglée... N'avait-il pas joué un personnage pendant tout ce temps ? C'est vrai que nos journées à deux confinaient à la routine, que nous nous endormions. Nous étions-nous jamais aimés ?
  Longtemps avant, peut-être. J'aurais été incapable de dire comment nous nous étions rencontrés et dans quelles circonstances, ou encore ce qui m'avait séduite en lui. La porte s'était refermée derrière moi, je me trouvais dans une maison qu'il me semblait connaître, en face d'un homme qui éveillait en moi un sentiment de respect mêlé d'amour. Je ne pouvais qu'être sa femme. Mais avant ? AVANT ? Plus le temps passe, plus il me semble que toutes ces choses qui ont fait nous, n'ont pas été, qu'elles sont mortes avec lui. Serait-il possible de truquer les souvenirs ? De conditionner l'amour ? De le mettre sur une bande ? Je ne connais rien à la technologie de pointe...
  « Petite chatte, tu es dans tous mes romans, dans toutes mes pensées. Nous sommes liés, plus liés encore que nous ne pouvons l'imaginer. S'il devait t'arriver le moindre mal, je ne survivrais pas. » Henry poète à ses heures et sincère, ô combien !

  Maintenant que j'ai tout découvert et tout compris, ses propos me reviennent et tous sont à double sens, car lui SAVAIT. Que penser des paroles que j'avais moi-même prononcées pendant ces égarements de la raison que seul l'amour (l'amour ?) explique : "Peut-être nous sommes-nous connus dans une vie antérieure ; j'ai l'impression de te connaître depuis toujours..." ou encore : "Un esprit ami nous a probablement conduits l'un vers l'autre. (Je me souviens avoir fait quelques pas de danse à travers le salon, décrivant de larges cercles avec les bras.) Peut-être est-il là, dans cette pièce, qui nous regarde et veille sur nous ?" Mysticisme de bazar ! Pourquoi avais-je vu si juste ?

  J'ai dormi quelques heures, couchée en chien de fusil sur le canapé du salon, me débattant dans des rêves insolites. Un rapide coup d'oeil vers l'horloge m'indiqua qu'il était huit heures trente. Là-haut, la grille s'était probablement ouverte, à moins que l'absence d'Henry en ait à jamais bloqué le mécanisme. J'irais voir. Plus tard. Pour le moment, je me sentais plutôt faiblarde, encore toute remuée par les événements de la veille et fatiguée, fatiguée comme jamais...

  Dans le salon flottait une odeur douceâtre. Une odeur qui n'évoquait pour moi rien de précis. Mon malaise s'accentua. Je dus réunir toutes mes forces pour me lever, coordonner mes mouvements, et ouvrir en grand les fenêtres sur l'air frais du dehors qui me fouetta le visage. Mon cerveau se remit à fonctionner correctement. Que c'était bon de retrouver la vie ! Je décidai d'aller au coffre pour en vider le contenu. J'y trouvais une grosse enveloppe brune adressée à Maître Karani, avocate, un cahier à spirale aux pages écornées, des coupures de presse, quelques photos jaunies...
  J'ai transporté tout ça dans la cuisine et, en compagnie de tartines généreusement beurrées, je me suis attaquée à l'enveloppe. Elle contenait quelques feuillets dactylographiés. Henry s'adressait à son avocate :

 « Cher Maître,

  J'ose espérer que vous ne lirez jamais ces mots car cela signifierait que nous aurions échoué. J'écris nous, mais il s'agira bien entendu de moi, et de moi seul face à la justice ; même si nous avons choisi de concert cette folle solution. La folie... Que de fois l'ai-je frôlée ! Mais le système KARMA veillait, dosait avec une rigueur toute scientifique, connaissant mieux que moi mes limites et mes seuils. C'est une expérience totalement inhumaine, du moins dans les débuts. Les images projetées par le KARMA sont intolérables et n'ont aucun équivalent dans notre monde quotidien. Comprenez que j'ai été contraint cent fois (bien plus !) de revivre mon forfait, de le perpétrer encore et encore, et surtout de ME VOIR l'accomplir. Et ces cris...Ce sang... Encore et encore, jusqu'à l'épuisement. Un enfer. L'Enfer ! Comment une telle abomination a-t-elle pu voir le jour ? Comment a-t-elle pu naître d'un esprit humain ? Oui, je sais, j'ai supprimé l'être que j'aimais le plus au monde. Je l'ai brisé, détruit. Je suis un assassin, un salaud de la pire espèce. Mais que dire de ceux qui imaginent de tels supplices ?
  J'ai tué Irène par jalousie et je n'étais plus moi. Vous qui avez défendu cette thèse le savez, et je crains que les jurés... Ah, il fallait bien un condamné pour tester leur saloperie ! Maître, nous avons été trompés : ce qu'ils nomment élégamment peine Karmique de remplacement vaut cent ans et plus de peine ordinaire dans une taule classique. Evidemment, c'est propre, discret, efficace, mais avec ce système on remplira les asiles psychiatriques. A moins qu'ils ne le perfectionnent... »

  Mes mains tremblaient. L'homme que j'avais aimé avait tué une autre femme. C'était horrible. Je ne comprenais pas encore le fonctionnement du système dont parlait Henry, mais nul doute que l'enfer se situait là-haut, dans cette cellule. Pour le reste, il m'était difficile de saisir ses souffrances, ses angoisses ou son indignation. Qu'étais-je venue faire ici ? Quel rôle m'avait-on assigné ? Je survolais rapidement la suite où il était question de choses moins importantes, de consignes qu'Henry donnait à l'avocate. Une phrase retint mon attention ; je continuai :
  « Peut-être ai-je, à leurs yeux, trop bien supporté les images du KARMA et cette semi-détention... Ils ont poussé l'expérience plus loin. Pourtant, je me refuse à croire que la seconde phase ait été prévue dès le départ. J'ai réfléchi. Ils n'ont pu que vous cacher la suite, le second volet de l'Enfer. C'est ignoble. Comment ont-ils pu... Vous connaissez les traitements en vogue il y a quelques années, la mode des "revivants" qui a tant scandalisé les bons esprits avant d'être frappée d'illégalité. Vous vous souvenez de cette chasse aux sorcières et du démantèlement des laboratoires spécialisés... ELLE EST LÀ ! Ils l'ont "maintenue" et je suis contraint de vive avec elle chaque instant de ma vie. Je paye la nuit mes erreurs du jour, mon Karma.
  Dans cette farce macabre, je suis un pion qu'on manipule et qu'on surveille. Chacune de mes pensées est examinée, pesée ; mes sentiments, mes pulsions, mes attitudes face à ELLE décident du châtiment nocturne. Ai-je eu un geste d'impatience, une pensée négative à son égard dans la journée que l'on me le fera payer au centuple, dans la cellule, par des images, des cris, du sang ! Comment pourrais-je être sincère devant cette fausse Irène, cette revivante aux souvenirs truqués ?
  Oh, c'est du bon travail ! Son corps est intact. Ils ont reconstitué les tissus. Pas la moindre cicatrice pour signaler les blessures que je lui ai faites dans ma folie. Imaginez ce que j'ai ressenti en la voyant à nouveau, quand ils me l'ont livrée... »

  Il y avait trois photos. Des photos de couple heureux, que l'on avait beaucoup manipulées. L'homme, brun, plutôt mince, souriait à l'objectif en serrant contre lui une femme aux longs cheveux blond nordique qui souriait elle aussi. Il y avait beaucoup de soleil et de bonheur dans ces rectangles de carton. Au dos de l'un d'entre eux, Henry avait écrit, de sa fine écriture : " IRENE EST UNE REINE ". Des mots tout simples qu'Irène avait peut-être prononcés quand elle était enfant et qui m'ont fait pleurer...
  J'ai déchiré ces stupides images. Qu'est-ce donc que le bonheur quand on est revivant ? J'avais été cette jolie femme et j'avais ri, pleuré. Peut-être même avais-je aimé. Plusieurs fois ? Une de trop ? Mon nom avait été Irène et peut-être avais-je été reine au pays du soleil avant que l'on m'enferme dans ce corps fatigué.

  Dans le cahier, Henry avait tenu une sorte de journal où il parlait beaucoup de nous, avant. Enfin, d'eux... J'appris ainsi ce qu'on avait gommé de ma mémoire ; des choses sans importance, des petits riens qui font la vie. Il évoquait aussi son enfer, sa lutte contre le passé, contre ceux qui le harcelaient. De sa vie truquée, avec moi, aussi. Henry avait tué lrène dans le salon, à vingt heures, sur fond de musique classique, dans l'ambiance ouatée que reproduisait ce que j'avais baptisé le Cérémonial. Il la soupçonnait de l'avoir trompé, d'avoir couché avec Dieu sait qui...

  Mon corps est lourd. L'odeur douceâtre et acide que j'avais perçue à mon réveil, a envahi toute la cuisine. C'est peut-être l'odeur de la mort ? Pourquoi ne m'ont-ils pas déconnectée ? Sont-ils curieux de voir jusqu'où je peux aller ?
  Je ne monterai pas là-haut, je n'irai pas chez l'avocate. Je vais détruire tous ces papiers. Une voix me l'ordonne, en moi, au plus profond. Peut-être dans ce qu'il reste d'Irène... ?


FIN


© Jean-Pierre Planque. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur.

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27/10/04