La nouvelle


    Le garde vérifia le fond de l'œil au dernier des trois gosses surexcités, et laissa passer la famille au grand complet. L'hiver était doux, et travailler à l'extérieur n'était finalement pas si pénible. Jusqu'à la prochaine tempête, et ses trombes d'eau qui vous ruinaient un uniforme en une heure.
   Un groupe de retraités succéda à un type pressé et malpoli. Quelques-uns des vieux lui posèrent problème, comme à chaque fois. Ceux qui avaient la chance que leur famille vienne les voir passaient leur sortie dominicale au Grand Coffre aux Jouets afin d'acheter un cadeau à leurs petits-enfants, mais refusaient de se plier aux règles de sécurité. Enfin, refuser était un bien grand mot. Ils s'y pliaient de mauvaise grâce, sinon ils ne rentraient pas, et puis c'était tout.
   Le garde finissait de faire uriner un petit groupe de préadolescents fichés Hygiène douteuse, alcoolisme et nuisances sonores, pour contrôle toxicologique, rien de bien inquiétant, lorsqu'il n'en crut pas ses yeux. Un robot rutilant à deux jambes s'avançait vers lui par l'allée envahie d'herbes folles. Ses pas résonnaient lourdement sur le goudron à moitié défoncé par les ruissellements. La scène était tellement insolite dans le village commercial noyé par les ruissellements, qu'il ne pensa pas réellement à s'inquiéter. Une de ces curiosités japonaises aidait certainement dans ses courses son propriétaire, qui ne devait pas être bien loin.
   Deux ou trois clients légèrement inquiets lui cédèrent la place. L'un des gamins lui frappa la jambe d'un bon coup de pied, et déguerpit sans demander son reste. Puis le garde comprit son erreur. Ce n'était pas un robot qui se tenait droit devant lui, en métal gris argenté, penchant sa tête du haut de ses deux mètres pour sans doute lui adresser la parole. Il n'avait vu ce genre d'individu que sur les réseaux d'info, ce qui l'avait bien fait rire, les traitant de tocards en conserves.
   Mais aujourd'hui était un autre jour. Il était en face de lui, et son uniforme ne lui offrait plus aucun réconfort. Le garde s'aperçut que les clients le regardaient, guettant sa réaction, lui quémandant un peu de réconfort, de force face à l'inconnu. Il symbolisait l'autorité, devant cette entrée ouest du Grand Coffre aux Jouets. Le garde se lança. Il devait bien dire quelque chose. Il parla, et se rendit compte trop tard de l'absurdité de sa demande.
   — Puis-je savoir votre identité ?
   — Ma voiture est en panne à la périphérie de votre quartier. En attendant d'être secouru, j'en profite pour acheter les cadeaux de Noël pour les enfants de mes collaborateurs. Puis-je entrer ?
   L'être de métal contournait déjà le garde.
   — Attendez, attendez ! On ne rentre pas comme ça. Je dois contrôler votre identité, moi ! Pour la sécurité de tous.
   — Je n'ai pas d'identité. Je suis un Anonyme. Et je le demeurerai. Laissez-moi passer, je vous en prie. J'ai droit au même respect que tout un chacun. J'ai acheté mon Anonymat fort cher et j'entends en jouir librement.
   La voix neutre glaça les personnes présentes. Quelqu'un vivait dans cette armure, mais la voix n'exprimait rien. Mécaniquement, elle énonçait ce qu'elle avait à dire. Aucune partie de peau n'était à découvert. À la place des yeux, trois caméras surgissaient du crâne blindé. Deux devant, une derrière. La bouche étant remplacée par un haut-parleur, il était impossible de vérifier son identité par un moyen ordinaire. Ouvrir la carcasse restait la seule solution, inaccessible pour un simple garde de magasin de jouets en faction. Dans ses souvenirs, seul un tribunal pouvait statuer, et décider de forcer l'Anonyme à révéler son identité.
   Le garde ne voulait tout de même pas céder si vite. Dans le même temps, il ne pouvait pas risquer son emploi en froissant un client. Peut-être même que la carcasse métallique de l'inconnu s'électrifiait en cas de menace de levée de son Anonymat.
   — Écoutez, qui que vous soyez. Je ne vais pas vous empêcher d'entrer au Grand Coffre aux Jouets. Mais nous n'avons pas l'habitude par ici des gens comme vous. Ici, tout le monde est fier de son identité !
   La petite foule approuva d'un murmure. L'étranger métallique n'avait qu'à faire comme tout le monde. Une dame obèse l'invectiva hargneusement, libérant la parole.
   — Nous, on a rien à cacher ! On se balade pas dans votre… Votre machin en métal !
   — On sait même pas d'où il vient !
   — C'est vrai ça ! Il trimballe peut-être des maladies ! Faites quelque chose !
   Se sentant quelque peu légitimité par la colère des clients, le garde insista :
   — N'auriez-vous pas une carte d'Identité, même ancienne, un passeport biologique ou des papiers officiels que je puisse consulter ?
   — Cela suffit. Je suis pressé.
   L'Anonyme pointa un doigt sur la poitrine du garde. Le badge fut instantanément lu, et il sut tout ce qu'il y avait à savoir.
   — Vous êtes Jacno Dimitric. Trente-deux ans révolus. Taux de cholestérol légèrement trop élevé. Célibataire, sous contrat parental réduit. Père d'une fille de quatre ans. Vous êtes garde, noté sept virgule trois sur dix ce mois-ci. Vous avez suivi une courte formation professionnelle et juridique il y a cinq ans. Vous êtes donc au courant de la parfaite légalité de mon état. Laissez-moi entrer.
   L'Anonyme n'attendit même pas que le garde réagisse. Il passa devant la guérite, et entra dans le magasin, laissant de grandes empreintes dans la moquette rouge écrasée sous le poids de l'armure à assistance hydraulique. Le garde ne savait plus s'il devait contacter la direction, ou pas. De toute façon, le tas de ferraille disait vrai ; il ne pouvait légalement l'empêcher de pénétrer au Grand Coffre aux Jouets. Confusément, il se souvenait des extraits de la Double Constitution. Heureusement, depuis là-haut, Bakary allait le surveiller de près.
   — Nous voudrions aussi faire nos courses !
   Il risquait l'altercation s'il tardait à faire entrer les clients énervés par l'apparition de l'inquiétant Anonyme. Et un blâme pour manquement à la politesse due à la clientèle. La même dame obèse s'avança vers lui, lui postillonnant dessus.
   — Vous auriez dû mettre cette brute à la porte ! C'est une honte ! Vous avez vu cette arrogance ?
   Le garde stoïque lui fit signe d'avancer, et lui lut son fond de l'œil, lui prit ses empreintes vocales et digitales. Il n'avait pu que laisser entrer l'intrus. Qu'imaginait-elle ? Qu'il allait risquer son emploi pour jouer au fanfaron ? Décidément, il ne servait à rien de discuter avec la clientèle. L'essentiel était qu'elle rentre acheter à l'intérieur le plus vite possible. Un gamin esseulé lui tira la manche de son uniforme bleu marine.
   — M'sieur ? Y'a bien des promotions sur Guerre Tribale III ?
   — Pour cela, il faut te renseigner à l'accueil. Ou faire le 813 sur ton portable. Tu as bien un portable ?
   — Ben ouais, M'sieur !
   — Très bien. Alors cela te téléchargera toutes les nouveautés, les réductions, les jeux-concours. Bienvenu au Grand Coffre aux Jouets !
   — Merci, M'sieur !
   Le Gamin entra en courant. Pauvre gosse. À voir son allure de mal nourri et ses habits, il ne devait avoir l'argent que pour un seul jeu. Il cliqua sur sa borne, entra dans son dossier familial. Effectivement, sa mère ne travaillait plus actuellement, victime d'une variante du virus Ebola. Cette saloperie rongeait le pays depuis trois ans.

*

   Sa pause de midi venue, le garde balança un violent coup de pied dans l'armoire aux échantillons sanguins suspects.
   — M'emmerdent ces Anonymes ! Non mais, de quel droit ils se croient au-dessus de nous, ces gugusses ! Je te casserais à coups de masse leurs carcasses débiles ! À la perceuse moi, que j'vais les contrôler ! Le prochain qui se pointe, il va le regretter, c'est moi qui t'le dis !
   Son collègue, qui suivait distraitement un porn sur son portable, surveillait du coin de l'œil la dizaine d'écrans qui envahissaient le mur. L'Anonyme se baladait dans le rayon peluches géantes, reposait une girafe, examinait sous toutes les coutures un éléphant. Son double chariot était déjà bien rempli.
   — C'est un homme ou une bonne femme ?
   — Comment veux-tu que je le sache ? C'est pas marqué dessus !
   Le garde finit par s'asseoir après s'être servi dans le frigidaire. Avant d'ouvrir sa canette de bière sans alcool, il la passa sur son avant-bras gauche, comme le sandwich tomate, œufs, crème de méduse. Il ne se faisait pas encore tout à fait à l'idée de son médicus. L'opération payée par la Sécurité Santé et la boîte était récente. Mais il devait le reconnaître, le minuscule enregistreur corporel était bien pratique pour surveiller son poids, détecter à temps tous les comportements à risques, les maladies. S'agissait de faire gaffe désormais. Il ne dégustait plus d'alcool véritable qu'une fois par mois dans les bars arborant le label Je respecte mon corps.
   Son collègue accepta une canette de vin rouge, et daigna s'intéresser à l'événement du jour.
   — Je me demande comment ça respire.
   — M'en fous. Qu'ils crèvent tous, ces zombies. Tu te rends compte, si tout le monde avait les moyens d'être Anonyme, nous, on est bon pour un recyclage ! J'ai pas envie de me retrouver à l'entretien des fosses septiques. Parce que tu remarqueras que c'est que des riches qui sont Anonymes ! T'imagines le prix d'une carcasse ? Ça me dégoûte, tiens…
   — T'énerve pas, Jaja. Tu vas encore recevoir un malus cardiaque. Du moment que ces connards foutent pas une bombe au rayon poupées, qu'est-ce que tu veux de plus ? Regarde l'écran, il achète comme un forcené, c'est la direction qui va être contente. T'aurais reçu un sacré savon mon vieux si tu l'avais laissé au rencard.
   Bakary changea de caméras, zoomant sur la poitrine d'une vendeuse tout en surveillant le déchargement des cartons sur le quai arrière du magasin. Un coup de cutter discret, et des jouets se retrouvaient sur le marché noir dès le lendemain. Sur son portable, la fille brune s'en prenait à une blonde consentante.
   — C'est des originaux, des loufoques, c'est tout. Comme les Sans Electricité, les Nudistes, tous ces rigolos. Quand t'y réfléchis bien Jaja, ils vont de mal à personne. Sont juste un peu débiles. Et puis, c'est légal, on peut rien y faire.
   — Ouais. N'empêche, on ne me fera jamais croire qu'être Anonyme, c'est pas un truc de dégénérés ! C'est vrai, quoi.
   Le garde but une gorgée, et entama son sandwich. Un prospectus pour des vacances instructives traînait sur la table, mais il n'y toucha pas. Il gardait un mauvais souvenir de l'été dernier, à trimer sur un chantier naval pour restaurer une vieille goélette toute pourrie, enfermé dans un hangar. Tout ça parce qu'il avait eu envie de voir la mer.
   D'un coup, un questionnement lui emplit la tête, oscillant entre la curiosité et une peur existentielle qui le dépassait. Après tout, il n'avait droit à des bons d'achat que pour huit livres par an.
   — Putain, mais quel effet ça fait de n'être plus rien, d'un coup, là comme ça, enfermé dans du métal ? Personne sait qui tu es. T'es même pas obligé de dire ton nom, rien du tout ! Tu te rends compte Bakary ? C'est vrai, comment ils pissent, là-dedans ?

FIN


© Gulzar Joby. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur.

 
 

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06/07/09