La nouvelle




   La rue éclairée par les rayons argentés de la lune résonnait du carillon qui jouait Petit Papa Noël, tandis que l'homme, bras tendus le long du corps, la parcourait à pas lents, titubant manifestement sur ses jambes.
   Il donnait l'impression d'être soûl.
   De ses vêtements émanait une odeur âcre et forte qui aurait provoqué chez tout un chacun la répulsion. Et c'est bien ce que ressentit un type déguisé en père Noël : il se couvrit le nez et la bouche au passage de l'homme.
   Celui-ci monta sur le trottoir et, une dizaine de pas plus loin, tourna dans une ruelle latérale. Il s'y engagea d'un pas décidé, comme quelqu'un qui la connaissait parfaitement.
   Arrivé devant la porte d'une maison basse, aux murs décrépis, il hésita un instant avant d'actionner la sonnette.
   Une seconde plus tard, la porte s'ouvrit et apparût une robuste femme enveloppée d'un peignoir fatigué, de couleur amarante. Elle avait le visage violacé, flasque, criblé de taches de rousseur, les cheveux hirsutes.
   À la vue de l'homme, elle sursauta. Son visage blêmit, ses yeux s'écarquillèrent.
   — Mais… mais… comment est-ce possible ? balbutia-t-elle, couvrant son visage de ses mains tremblantes. Un fantôme ?
   Elle eut du mal à avaler sa salive.
   L'homme restait immobile, silencieux, les yeux totalement inexpressifs. Au bout d'un moment, la femme reprit :
   — Es-tu… es-tu un fantôme ?
   Elle secoua la tête et serra fortement les paupières. Elle les rouvrit peu après, lentement.
   — Non ! Non ! Non, s'écria-t-elle. Quelle idiote ! Je m'y suis laissée prendre. C'est une blague, une blague stupide !
   L'homme pencha la tête, esquissa un rictus.
   — C'est… c'est vraiment une blague ? dit de nouveau la femme, sans en être vraiment convaincue.
   L'homme ne répondit pas davantage.
   Mais il commença à déboutonner lentement sa veste, puis sa chemise. Il ouvrit celle-ci sur sa poitrine, montrant une chair corrompue, putréfiée. Des plaies sortit une kyrielle de vers et de cafards.
   À cet horrible spectacle la femme faillit s'évanouir. Avec un haut le cœur, elle replia les mains sur sa poitrine et serra convulsivement les loques de son peignoir plein de taches.
   — Qui… qui es-tu ? balbutia-t-elle à nouveau. Qui diable es-tu… Est-ce qu'on peut le savoir ?
   — Je croyais que tu avais compris, répondit enfin l'homme, d'une voix profonde, caverneuse. Je ne suis pas un fantôme, mais ton cher mari en chair et en os, défunt depuis plus d'un an. Je dois reconnaître que la mort, en me transformant, ne m'a pas embelli. J'ai beaucoup changé, c'est vrai, mais ça ne t'empêchera pas, si tu me regardes attentivement, de retrouver en moi des détails assez familiers.
   Il ménagea une pause, puis ajouta :
   — Je suis venu ce soir, vingt-quatre décembre, te souhaiter joyeux Noël. Ça m'a paru une bonne idée.
   La femme resta bouche bée, le souffle coupé, et un fort tremblement s'empara de toutes les fibres de son corps. Elle leva lentement une main :
   — Mais tu… tu… es…
   — Un zombie, ma chère ! Je suis un mort vivant ou tout ce que tu veux : un non mort, un demi-vivant et un moitié mort. À toi de choisir. Sur certains points, tu as toujours aimé la précision, même le pinaillage.
   La femme chancela, au point de devoir s'appuyer des deux mains sur le chambranle de la porte.
   — Qu'est-ce... qu'est-ce que tu me veux ? dit-elle, dans un filet de voix. Pourquoi es-tu ici ?
   — Mais je te l'ai dit… Je veux seulement te souhaiter joyeux Noël, s'exclama-t-il dans un rire mauvais qui fit hérisser les cheveux de la femme. Puis, sur un ton plus posé, il cracha :
   — Maudite sorcière !... Enfin, le mort, ou ce que je suis, peut se venger de tes injustices, de ta méchanceté, de la vie infernale que tu m'as fait vivre. Tu as été mon grand tourment, mon obsession pendant des années.
   Il secoua la tête, haleta, frissonna :
   — Encore maintenant, je me demande pourquoi je t'ai épousée. Tu n'étais ni jolie, ni riche, ni douce ou gentille… Mais désormais ça n'a plus d'importance ! Tout à l'heure tu seras dans mon ventre… Ce sera un vrai plaisir de te dévorer.
   Il rit à nouveau. Alors, il avança les mains. Il allait se ruer sur la femme, quand celle-ci, brusquement, enlaça le corps de son ex-mari. De ses bras vigoureux elle l'immobilisa et, avec une rapidité foudroyante, le mordit férocement à la gorge. Elle resta un moment à lui sucer le sang à même la carotide, sans que l'autre puisse se libérer.
   Enfin, le zombie tomba lourdement à terre où il demeura, inerte.
   Les lèvres et le menton barbouillés d'un sang noir, la femme émit un hurlement épouvantable, révéla d'horribles canines. Puis, haletante, se mit à fixer le corps putride à ses pieds.
   — Très cher, s'exclama-t-elle, en secouant la tête, bien des choses ont changé depuis que tu es mort. Bien des choses, vraiment ! … Joyeux Noël, mon amour !


FIN


© Paolo Secondini. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur. Traduit de l'italien par Pierre Jean Brouillaud. Titre original : Buon Natale, tesoro.

 
 

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20/12/14