La nouvelle



   Obscurité
   Lentement il émerge d'une léthargie profonde et visqueuse.
   Les yeux s'ouvrent, affamés de lumière, espérant s'adapter à la pénombre. Mais il n'y a ni tel ou tel genre de pénombre ni adaptation possible. Obscurité totale.

   D'un bond, Marco fut debout, baigné de sueur. L'appel de son nom n'était plus qu'un son vide, non identifié, sans un contexte qui lui aurait donné un sens. Il pouvait aussi bien évoquer les sonorités de sa langue, mais une bonne partie des objets nommés semblaient indistincts, méconnaissables. Il savait ce que voir signifiait, mais il avait, en partie, oublié les contours de la réalité que, fut un temps, il avait observée. L'obscurité avait englouti ces souvenirs en même temps que la lumière.
   « Je suis fou et aveugle, se dit-il.
   — Tu ne l'es pas », répondit une voix près de lui.
   Dans son sursaut, Marco eut la tentation de tâter son côté, instinctivement peut-être. Il s'aperçut qu'il portait une dague. Il n'était pas sans défense.
   « Qui es-tu ? demanda-t-il.
   — Calme-toi. Je n'ai pas l'intention de te faire du mal. »
   Marco avait désespérément besoin de réponses, et il était bien obligé de faire confiance à cette voix-là.
   « Je n'ai aucune idée de ce qui se passe ici. Peut-être pourrais-tu… ?
   — Moi non plus, je ne sais pas ce qui se passe, interrompit l'étranger. Tout ce que je peux te dire, c'est que je me suis éveillé au milieu de cette affreuse obscurité. Je ne me souviens que d'une chose, mon nom : Lucio. J'ai marché à tâtons un moment, jusqu'à ce que je voie cet éclat et j'ai commencé à me diriger vers lui. Alors je me suis buté dans toi. »
   « Un éclat ? » se demanda Marco. Il regarda dans toutes les directions.
   Alors il vit le scintillement.
   Impossible de calculer la distance, car il n'y avait pas d'autre repère. Ce qui était évident, c'était qu'il avait devant lui quelque chose de petit et de brillant. Mais s'il n'était pas aveugle, où se trouvait-il ? Il lui vint une idée nouvelle.
   « Nous sommes morts, Lucio. Nous sommes morts et nous devons aller en direction de la lumière.
   — Peut-être, mais pour arriver, il nous faudra affronter les autres. J'ai déjà été attaqué en cours de route.
   — Qui est-ce qui nous épie pendant ce trajet ? Marco saisit la poignée de sa dague. Qui sont les autres ? Il s'agit de démons ?
   — Je ne sais pas. Tout ce que nous pouvons faire, c'est de nous diriger vers cette sorte de torche, et peut-être pourrons-nous avoir une idée. »
   Les deux hommes se mirent en marche. Ils firent des kilomètres avant de percevoir la présence qui s'interposait sur leur chemin. Tout d'abord, ils entendirent le rugissement, puis Marco sentit les griffes qui lacéraient son épaule et son flanc. Il hurla de douleur.
   Lucio détecta le lieu d'où provenaient des cris et se lança contre la créature. Le combat s'éloigna ensuite de Marco qui tomba sur le sol, épuisé. Un dernier hurlement, suivi des bruits de l'horrible repas annonça le triomphe de la bête.
   Marco dégaina sa dague et resta immobile. On entendait les pas toujours plus proches. Il lui fallait se maîtriser et contre-attaquer au bon moment. Il sentit les griffes qui cherchaient à soulever son corps et, une fois à portée, enfonça le fer entre les côtes de la bête. En un choc terrible, le poids de cette chose morte tomba sur lui.
   Quand il eut réussi à se relever, il tâta pour retrouver son arme. Il la récupéra et reprit sa route vers la source de lumière. Il tenait sa dague à la main. S'il tombait sur d'autres animaux de ce genre, il saurait s'en servir.

   Quelques heures plus tard, et à bout de force, Marco atteignit son objectif. C'était une cabane en bois. La lumière filtrait, vacillante, par intermittence, à travers la porte et les fenêtres. Il s'approcha du seuil et observa.
   Le feu du foyer crépitait fortement, éclairant tous les recoins. Le mobilier, modeste, se limitait à une table, deux chaises et un grabat. Tout à coup, il aperçut un vieillard à l'aspect débonnaire qui l'observait en souriant.
   « Entre, mon garçon, dit le vieux. Je t'attendais.
   — Tu m'attendais ? »
   Marco se méfiait, mais il n'avait pas le choix, il devait se confier à ce vieillard s'il voulait obtenir une réponse :
   « Qui es-tu ? Un dieu, peut-être ?
   — Non, Marco, je ne suis pas un dieu. Je ne suis qu'Expert. Mon rôle, c'est de récupérer les lutteurs. Tu as eu une journée d'entraînement exténuante. Assieds-toi et prend un peu de pain et de vin.
   — Entraînement ? Est-ce qu'il s'agit d'une sorte de jeu ? Comment se fait-il que je ne sache pas où je suis ?
   — L'oubli est nécessaire durant les combats, car il les rend plus émouvants. Mais demain tu te souviendras de tout, un instant, avant de revenir dans l'arène. Tu pourras jouir des acclamations. Tu as survécu et tu participeras aux combats des Fêtes Obscures.
   — Lucio n'a pas réussi », murmura Marco.
   Le vieillard resta silencieux puis la faim brisa la résistance du lutteur. Il se mit à table et dévora la nourriture qu'on lui offrait.
   « Allonge-toi sur le grabat et dors un peu, dit le vieux. Tu en auras besoin. »
   Marco obéit. Aussitôt vint le rêve.

   Lumière.
   Une série d'éclairs éblouit le lutteur tandis qu'il émerge de la léthargie visqueuse, profonde.
   Les yeux se ferment à demi, impatients de retrouver le repos de la pénombre. Mais la lumière ne connaît pas la pitié.


   À nouveau Marco se souvint. La réalité avait retrouvé ses contours et, avec eux, l'amère vérité. Il était debout, en compagnie de quatre autres hommes, dans ce qui avait été l'entrée de la cabane. Devant eux, la lumière. Derrière eux s'étendait l'obscurité. Quand ses yeux se furent adaptés aux images éblouissantes, Marco distingua le contour du Cyber-Cirque. De folles acclamations montaient de la multitude. Chacun tenait son écran personnel sur lequel il pouvait suivre le déroulement des combats. À la tribune centrale, le Néo-Empereur observait, très satisfait.
   « Genou à terre, gladiateurs ! » commanda une voix rauque à l'intérieur de sa tête. Marco reconnut le ton péremptoire du Programme Expert en entraînement. « Saluez et accomplissez dignement votre devoir ! »
   Les hommes s'agenouillèrent et rendirent les honneurs :
   « Ave César, ceux qui vont mourir te saluent ! »

   La foule rugit à nouveau son enthousiasme, tandis que la conscience numérique de Marco revenait vers les champs d'obscurité virtuelle, l'oubli induit et les bêtes mortelles.

FIN



© Claudio Biondino. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur. Titre original : Juego de luces. Traduit de l'espagnol (Argentine) par Pierre Jean Brouillaud. Paru dans le numéro 162 (Ficción Breve -26) de la revue en ligne Axxón.

 
 

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03/11/12