Georges Malinov
est né en 1958 en Bulgarie. Il est diplômé en sciences économiques de l’Université de Sofia. Il travaille actuellement dans l’informatique. Georges Malinov est l’auteur de nombreuses nouvelles et novelaes. Il a obtenu plusieurs prix littéraires en Bulgarie et un prix à l’Eurocon 2003, en Finlande. Il doit publier prochainement son premier roman.



Photos et bio/biblios Par titre Par auteur

Irène et le Double
(Irene and the Phantom)

Georges Malinov




   La salle de réception de la United Phantom Company, avec son mobilier de bureau au style classique, respirait le confort. Elle dégageait une odeur délicate, entre une senteur de pinède et celle du foin fraîchement coupé. Un moment, Irène, profondément émue par ces parfums, ferma les yeux.
   « Incroyable, dit-elle. Je n’ai jamais senti quelque chose de semblable. »
   Le compliment fit rougir le conseiller de la United Phantom qui avait eu l’idée de cette ambiance parfumée. Il avait pensé qu’elle aiderait les clients à se détendre et atténuerait la pression psychologique qu’ils éprouvaient quand ils venaient ici commander des doubles. Irène ne donnait pas l’impression d’être particulièrement tendue. Cela faisait déjà plusieurs fois qu’elle venait au bureau de la United Phantom, et l’affaire était plus ou moins réglée jusque dans le détail. Son mari, M. Govatz, avait fourni à la société toutes les données nécessaires, et il ne restait plus que certains points à préciser.
   Le conseiller était déjà totalement sous le charme d'Irène. En fait, il n’avait jamais vu ce genre de cliente. Elle acceptait d’emblée toutes ses suggestions, n’embêtait pas ses interlocuteurs en avançant des idées saugrenues. Avec un intérêt vif et sincère, elle les écoutait donner des explications techniques compliquées et souvent fastidieuses sur les différents aspects du projet.

   Irène prit place dans l’élégant fauteuil et commença à consulter posément le dossier que le conseiller lui avait remis. Le projet était pratiquement bouclé, à quelques détails près.
   Le conseiller attendit poliment qu’Irène ait pris connaissance des derniers développements. Quand elle eut fini sa lecture, il commença ses explications :
   « Mme Govatz, comme vous pouvez le voir, le projet a pratiquement donné les résultats que nous en attendions. Le double est la reproduction intégrale de M.Govatz. Et j‘oserai dire que nous avons eu rarement la chance de créer un double aussi parfait. Comme vous le savez, nous avons radicalement modifié notre système holographique, et ces changements, joints à vos observations précises, nous ont permis d’atteindre vraiment la perfection dans la production de doubles. Demain, vous pourrez profiter de notre nouveau produit. Ainsi, vous serez en mesure de surmonter les moments difficiles de votre vie, ce qui était notre but. L’objectif ultime de la United Phantom Company a toujours été la satisfaction de nos clients. »
   Enthousiasmée, Irène écoutait les explications du conseiller. Elle lui posa des questions sur le double d’une manière quasi professionnelle, exprima courtoisement sa gratitude et quitta le bureau, laissant derrière elle un sillage subtil de beauté et d’élégance. Le conseiller s’appuya sur le dossier de son siège et regarda par la fenêtre avec un vague sentiment de tristesse.

   Pour Irène, la décision de commander un double de M.Govatz n’avait pas été facile. Si seulement M.Govatz avait trouvé le moyen de rester plus longtemps à la maison, s’il avait consacré plus de temps à sa belle épouse, au lieu de s’absenter vingt-neuf jours par mois, de voyager d’un pays à l’autre pour ses affaires, s’il avait appelé Irène plus souvent, peut-être le double n’aurait-il jamais existé ou n’aurait-il jamais franchi le seuil de leur belle demeure. Mais Irène était si seule – des intérêts supérieurs, nationaux et internationaux, la séparaient de son mari pendant des mois, et elle en souffrait.
   Un soir, alors que, par chance, M.Govatz se trouvait à la maison, Irène pelotonnée dans le lit tout contre son mari, lui parla du projet « Double ».
   M. Govatz consultait un épais dossier contenant des données qu’il était censé potasser jusqu’au matin, son emploi du temps chargé l’obligeant à prendre l’avion pour l’autre bout de la planète en compagnie de plusieurs personnalités officielles, en vue d’une très importante conférence. Il se contenta de regarder tendrement Irène et lui dit, d’un ton affectueux :
   « Bon, ma chérie. Si tu crois qu’ainsi la solitude te sera plus supportable et que tu pourras mieux te faire à mes longues absences, je n’ai aucune objection.
   — Tu sais ce que c’est que les doubles, n’est-ce pas, chéri ?
   — Bien sûr. En fait, ils ne diffèrent pas fondamentalement d’une photo ou d’un enregistrement vidéo. S’il y avait des doubles autour de toi pour te tenir compagnie, je n’aurais pas à m’inquiéter. En somme, un double, ça n’est plus ou moins qu’une image, une sorte d’image vidéo qui se déplace.
   — Je t’aime, dit Irène qui l’embrassa.
   M.Govatz la serra dans ses bras avant de reprendre son ennuyeuse lecture, en se disant combien il était reconnaissant à cette femme merveilleuse.

   Les doubles étaient un miracle accompli par la technologie moderne pour combler un vide immense dans la vie des individus. La United Phantom Company produisait des installations holographiques spécialisées qui concevaient avec une fabuleuse précision des images cent pour cent identiques aux personnes concernées, ceci en utilisant des algorithmes extrêmement complexes. Ces projections constituaient des copies surprenantes, si semblables au modèle qu’il était souvent difficile de distinguer le double de l’original.
   Mais il y avait une différence majeure : les produits de la United Phantom n’étaient pas des créatures de chair. Les technologiques holographiques élaborées créaient une illusion, parfaite mais immatérielle. Néanmoins, des centaines de milliers de personnes saisissaient cette occasion de remédier à l’absence d’un être cher ; d’autres se donnaient la possibilité de partager la vie de personnalités célèbres, d’autres encore voulaient avoir leur propre double, par pure excentricité.
   Quand Irène se fut familiarisée avec tous les détails techniques, elle éprouva une légère déception.
   — Si le double est immobile, ce ne sera guère qu’une image, elle n’en différera que par la taille, dit-elle au conseiller principal de la United Phantom. Peut-être y a-t-il un moyen de faire bouger l’hologramme, de l’animer un peu, ce qui rendra l’illusion plus complète.
   — Mais ce n'est pas possible, Madame Govatz, fit valoir le conseiller qui transpirait abondamment. Cela prendrait trop de temps, ce serait techniquement très compliqué, et, en outre, le produit final serait assez coûteux !
   — Peu importe, coupa Irène. Je veux disposer du meilleur double au monde. Je veux avoir M.Govatz devant moi, quand mon vrai mari n’est pas à la maison. Si un double ne crée pas une illusion parfaite, à quoi bon ?

   Le projet prit pas mal de temps, mais, à la longue, ils finirent par produire le double parfait de M.Govatz. Une installation holographique perfectionnée permit au Double de faire quelques mouvement complexes caractéristiques de M.Govatz. Il s’asseyait dans un fauteuil, un cigare à la bouche, tout comme le prototype, et une fumée holographique emplissait l’air alentour, ce qui était le chef d’œuvre de l’équipe, son sujet d’orgueil. De temps à autre, l’image de M.Govatz se levait et faisait lentement les cent pas dans la pièce, s’arrêtait à l’occasion devant une belle gravure accrochée sur le mur et la contemplait en oscillant quelque peu. Le Double apparaissait aussi dans la cuisine où Irène accomplissait un rite quasi religieux, celui de la préparation des repas. Il prenait alors un siège et feuilletait un journal.
   L'équipe de la United Phantom avait poussé le raffinement jusqu’à changer régulièrement le journal, de sorte que le Double en lisait un nouveau chaque jour.
   Le Double se manifestait dans la chambre à coucher, dans le jardin, dans la bibliothèque et même dans la salle de bain. En fait, l’image dans la salle de bain n’étaient pas tellement réussie, à cause des gouttes d’eau qui passaient à travers l’hologramme et créaient une sorte de réfraction rendant l’image floue. Mais, en dépit de ce léger défaut, Irène était vraiment heureuse. Pendant tout le mois, M.Govatz fut absent, en voyage d’affaires. Il assistait à d’importantes conférences en Australie. Mais, pour la première fois depuis des années, elle n’éprouvait pas ce misérable sentiment de solitude et de mélancolie qui la prenait naguère dès qu’elle restait seule à la maison.
   Quand M.Govatz revint pour quelques jours, le Double l'amusa énormément. Étudiant sa copie sous tous les angles, il découvrit sous l’oreille gauche la cicatrice qui rappelait les excès de sa jeunesse et dénombra toutes les taches de rousseur, les comparant aux siennes dans le miroir.
   « Impeccable,dit-il à Irène en essayant de voir quel journal le Double était en train de lire dans la cuisine.
   — J’en éprouve déjà quelque jalousie, dit joyeusement Irène qui éteignit le Double. Quand tu es à la maison, je n’en ai pas besoin.
   Ainsi, le Double tenait compagnie à Irène quand M.Govatz était en voyage d’affaires pour résoudre des problèmes mondiaux d’une extrême importance.

   Un jour, plusieurs mois après la livraison du produit hautement sophistiqué au domicile de M.Govatz, une très jolie femme entra dans le bureau du conseiller principal. D’ailleurs, elle n’était pas simplement jolie, elle était splendide.
   Irène tendit la main au conseiller qui la regarda, plein d'admiration, et elle lui décocha un sourire charmeur.
   — J'ai quelques questions à vous poser au sujet de mon Double, dit-elle, rejetant en arrière sa longue chevelure d’un geste négligent.
   Tout ce que pouvait faire le conseiller c'était d’approuver en hochant la tête.
   — Y a-t-il un moyen de le faire parler ?
   — Vous savez… commença le conseiller qui se tordait les doigts de nervosité. Nous n'avons jamais considéré cette option…
   — Alors pourquoi ne pas la considérer maintenant ?
   — Je ne suis pas certain que ce soit techniquement possible.
   — Chaque problème a sa solution. Tout ce qui vous reste à faire, c’est à la trouver, avec le soutien financier nécessaire. J’aimerais que mon Double puisse parler et fournir des informations en retour. Le feed back est une fonction que tous les ordinateurs possèdent depuis longtemps.

   Les techniciens d’United Phantom firent réellement des miracles. Si un prix Nobel avait été décerné dans leur domaine, ils y auraient certainement eu droit. Ils réglèrent les ondes holographiques de façon qu’elles puissent transmettre les vibrations du son et réagissent au moindre son ; le reste incombait à l’ordinateur.
   Maintenant, Irène s'asseyait au salon, feuilletait une revue et, de temps à autre, se tournait vers le Double qui avait pris place près d’elle et lançait en l’air des nuages de holo-fumée.
    — Crois-tu qu’il pleuvra beaucoup en octobre, mon amour ?
    Le Double retira le cigare de sa bouche, comme perdu dans ses pensées, et répondit :
   — J'espère que non. Trop d’humidité, ce ne serait pas bon pour le prunier japonais que nous avons planté au printemps.
    Satisfaite, Irène approuva. Et elle continua à tourner les pages de sa revue.
   — Pourquoi ne changerions nous pas le carrelage de la terrasse nord ? demanda-t-elle au bout d’un moment. Les carreaux sont trop lisses, quelqu'un pourrait glisser et tomber.
   — Bien sûr, approuva le Double. Je préfère être au lit tout près de toi plutôt que couché à l’hôpital avec une jambe dans le plâtre.
   Irène éclata de rire et lança un regard amoureux vers le Double qui n’était rien d’autre que l’exacte copie de son cher époux.

   Les jours passaient, et Irène était parfaitement heureuse avec son jouet, miraculeux, son fabuleux Double qui remplaçait à merveille M. Govatz.
   Plusieurs mois après, elle se rendit de nouveau dans les bureaux de la United Phantom. Cette fois, le conseiller principal ne fut pas surpris. Il éprouva simplement un léger vertige quand il l’aperçut, puis une douce tristesse.
   — Je ne voudrais pas abuser de votre temps, mais je me demande s’il n’y aurait pas moyen de rendre l’image holographique plus matérielle ?
   – Dans quel sens ? demanda le conseiller qui, de toute évidence, ne comprenait pas la question.
   — En ce sens : faire en sorte que ma main ne passe pas à travers l’air quand je le touche, mais qu’elle sente quelque chose de matériel, comme une substance.
   — Voyons, on ne peut pas demander cela, répondit le conseiller dans un sourire. C'est comme si on voulait donner une substance à la lumière ou toucher les ondes radio.
   – Mais vous pourriez essayer, insista Irène. Le Double n’a pas grand intérêt s’il lui manque cette qualité importante : être tangible. S’il l’acquiert, l’effet psychologique sera beaucoup plus grand, et sa présence sera beaucoup plus précieuse.
   — Mais comment y parvenir ? fit le conseiller désespéré.
   — Je ne sais pas, dit la charmante Irène.
   Cette fois, l'équipe de la United Phantom fut nominée pour le prix Nobel en raison de son exceptionnelle contribution à la mise au point de l’holographie et à la découverte des ondes holographiques solidifiables. C’était la gloire pour la United Phantom.

   Par un jour brumeux du début d'automne, Irène était assise dans leur élégant salon, en train de lire un livre. Le Double avait pris place à côté d’elle ; il lisait un journal et fumait son cigare favori (en fait, c'était le cigare de M.Govatz). Dans un élan de tendresse, Irène se leva, passa derrière le fauteuil du Double et posa les mains sur l’épaule de celui-ci. Après d’interminables consultations avec Irène, United Phantom avait réussi à doter le Double d'épaules aussi robustes que celles de M.Govatz (elle aimait sentir cette force sous ses doigts quand elle touchait les épaules de son mari). Puis elle caressa les cheveux du Double, toute au bonheur que seule une femme éprise peut éprouver quand elle a près d’elle l’objet de son amour.
   Ensuite, Irène se rendit plusieurs fois chez United Phantom. Elle apportait régulièrement quelques modifications au Double et demanda de nouvelles options. En outre, elle insista pour changer certaines choses qui, à son avis, ne contribuaient pas à donner une image positive de M.Govatz – pas des défauts sérieux, bien entendu, mais des détails. Le nez du Double se redressa quelque peu, mais pas au point que la transformation soit immédiatement décelable, car elle aimait ce nez tel qu’il était. Puis elle décida de corriger légèrement la couleur des cheveux, en les éclaircissant quelque peu. Après quoi elle demanda à United Phantom de raccourcir un peu la stature du Double, de façon qu’au cours de leurs promenades à travers le parc, dans les limites de la zone couverte par l’émission holographique, elle puisse poser la tête sur son épaule.
   Assurément, la United Phantom n'avait guère de répit avec une telle cliente, et le conseiller principal avait l'impression d’être un adolescent nerveux et amoureux chaque foi qu’il la voyait - ce dont il eut cent fois l’occasion. Quand elle avait quitté son bureau, il restait un long moment sans pouvoir se concentrer et regardait par la fenêtre, un sourire idiot sur la figure.
   Irène était vraiment heureuse. M.Govatz s'absentait de plus en plus souvent et de plus en plus longtemps, car les problèmes du monde, au lieu de s’arranger, ne cessaient de s’aggraver.
   Un jour, alors qu’il revenait après environ un mois, il décida de faire ce qu’il n’avait jamais fait : surprendre Irène. On ne voit pas très bien ce qui lui inspira cette décision : choisir ce jour-là pour surprendre sa jolie femme. Même des gens comme M.Govatz qui savent toujours ce qu’ils font et pourquoi ils le font peuvent, à un certain moment, agir de manière imprévisible.
   M.Govatz marchait le long des belles allées du parc, admirant la végétation si bien entretenue, amusé à l’idée de la grande surprise qu’éprouverait sa femme en le voyant. Il allait à pas lents, respirant profondément le parfum enivrant des acacias qui étaient en pleine floraison à cette période de l’année.
   Il arriva près de l'entrée principale de la maison. Alors il vit Irène. Elle marchait dans la vaste prairie émaillée de fleurs, devant l'entrée, en compagnie d'un homme. Ce sera le Double, pensa M.Govatz, mais il remarqua que l'homme était moins grand, que ses cheveux n’avaient pas la même couleur et qu’il était plus jeune.
   Soudain, Irène leva la tête et pressa ses lèvres sur celles de l’homme. Si M.Govatz ne fut pas sur le champ frappé d’une crise cardiaque, cela tenait uniquement à sa robuste santé, celle d'un homme qui avait traversé bien des épreuves, exercé de lourdes responsabilités et effectué de longues missions. Il serra les lèvres et s'approcha d’Irène.
   — Écoute, mon chéri. » Les yeux pleins de larmes, Irène tentait de le calmer. « Ça n’est qu’un Double. Il est avec moi depuis deux ans déjà et me tient compagnie quand tu es absent. »
   — Bon Dieu ! ». M.Govatz avait toujours l’air très agité. « Tu étais en train de l’embrasser, tu le tenais par la main et tu avais une façon de le regarder… »
   — Mais, mon chéri, dit Irène qui pleurait et reniflait. Ça n’est qu’une illusion, rien de plus ; si tu me vois embrasser ta photo ou regarder amoureusement une ancienne vidéo, est-ce que tu te mettras en colère ? »
   — C'est différent, répliqua M.Govatz, qui n’allait pas céder si aisément. Une photo, ça n’a rien à voir avec ce…ce…ces…
   M.Govatz, tendu à l'extrême, ne trouvait plus ses mots.
   — Tu vas t'en débarrasser, dit-il d'un ton ferme.
   — Me débarrasser de quoi ? » Irène n'avait pas bien compris. « Tu veux parler du Double ? »
   — Oui. Le Double ou ce que tu appelles ainsi. Ça n'est pas moi et je n'ai rien à faire avec lui. C'est l’œuvre de Satan, et je suis certain que ses créateurs seront bientôt traînés devant un tribunal pour répondre de leurs sales combines. C'est une offense à Dieu ! Tu dois t’en débarrasser immédiatement.
   — C'est bien ça que tu veux, tu en es sûr ? »
   La voix d'Irène prenait distinctement des sonorités métalliques indiquant clairement que la situation était grave. Ces tons, dans une voix de femme, ont souvent présagé des divorces ou provoqué des guerres, voire l'anéantissement de vastes cités, nations ou Etats. Mais M.Govatz, dans sa colère, ne perçut pas le signe irréfutable du désastre imminent.
   — Tout à fait sûr, fit-il avec la même fermeté.
   Irène se rapprocha de lui, se dressa sur la point des pieds pour l'atteindre, car M.Govatz était de grande taille, et l'embrassa sur les lèvres. Puis elle gagna sa chambre.

   Quelques mois plus tard elle quitta leur domicile, parce qu'ils n'avaient pu parvenir à un accord raisonnable au sujet du Double. Irène refusait catégoriquement de s’en débarrasser, et M.Govatz se refusait tout aussi catégoriquement à supporter sa présence à la maison. Ils finirent par se séparer, et Irène s’en alla, emmenant le Double. Elle continua à vivre heureuse dans la seule compagnie du Double parfait qui ressemblait à s’en méprendre à ce M.Govatz qu'elle aimait toujours.

   Deux ans plus tard, un visiteur entra un jour dans le bureau du conseiller en chef de la United Phantom. C'était un bel homme de grande taille, qui paraissait sûr de lui, comme quelqu’un qui a l’habitude de commander. Un de ces leaders nés. Le conseiller le comprit et se leva pour l'accueillir. Les gens qui venaient directement le voir étaient soit des personnages importants soit des clients qui avaient des problèmes délicats à discuter.
   — Je vous en prie, prenez place, dit-il en désignant le fauteuil devant lui. Y a-t-il quelque chose que je puisse faire pour vous ?
   Le visiteur s'assit et dit à voix basse :
   — Je veux un Double de ma femme.
   — Pas de problème assura le conseiller. Les Doubles sont le produit phare de notre société.
   — Je voudrais que ce soit le meilleur Double que vous ayez jamais produit, poursuivit l'homme qui ne semblait pas écouter les propos du conseiller. Le plus parfait, le plus superbe, exactement comme ma femme.
   — Notre société fera de son mieux pour vous satisfaire, monsieur. Mais quand il s'agit du Double idéal, le processus de production est très complexe. Si vous voulez que ce soit parfait, il nous faut le créer par étapes, ligne par ligne, photon par photon, lentement, soigneusement.
   — Précisément, admit le client. Ce sera le Double le plus parfait que vous ayez jamais créé. Permettez-moi de vous montrer la femme qui servira de modèle ?
   Il mit la main dans sa poche et en tira une petite photo qu'il remit au conseiller en chef.
   Le conseiller la prit poliment et jeta un rapide coup d'œil sur l'image de la femme. Il sentit soudain sa gorge qui se nouait, ses genoux qui fléchissaient, et la douce tristesse qui l'envahit jeta un voile tout alentour.
   Pendant ce temps, M.Govatz, assis devant lui, continuait à décrire le Double de la plus belle femme du monde.


FIN


© Georges Malinov. Irene and the Phantom. Traduit par Pierre Jean Brouillaud à partir de la version anglaise du texte bulgare établie par Nelly Tchalacova. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur.

Nouvelles

10/08/07