La nouvelle



   Le vieil homme dans son fauteuil médicalisé se fit servir une quatrième intraveineuse de cognac, mais ne perdit rien de sa lucidité maladive. Ma crucifixion se poursuivait. Je vomis sur le parquet de ce bar à prostitués enfumé de Néo-Carcassonne ; le cancer des poumons faisait un retour remarqué sur la scène médicale.
   « Comprenez bien, jeune homme, vous ne comprenez rien ! Il n’y aura plus jamais de travail ! Le fameux Progrès n’est qu’une lente disparition du salariat et autres forme coercitives, c’est évident. Le travailleur ne rêve que d’être esclave, le sot, alors qu‘il devrait profiter de la vie, s‘inventer de saines occupations, se mettre à la peinture ! Courir après un passé disparu, quelle bêtise ! Prenez ce petit pays en pleine ignorance qu’est votre France, le constat est effarant. Machine à tisser, moins deux cent cinquante mille tisseurs ; train et voiture, moins cent mille cochers ; distributeurs de billets, moins deux cent mille guichetiers ; robots industriels et maçons mécanisés, moins quatre millions d’ouvriers ; caisses automatiques, moins trois cent mille caissières ; avatars et autres miracles informatiques, moins trois millions de fonctionnaires, de professeurs, de secrétaires ! À un instant T, le monde basculera. La masse laborieuse comprendra, le travailleur s’offrira au plaisir ! En attendant, que la populace est pitoyable à mendier un emploi disparu à tout jamais, au salaire si bas soit-il…
   — Je suis désolé, c’est plus que je ne peux en supporter, comprenez-vous ?! »
   Je ne sais plus trop avec quoi j’ai défoncé son crâne de vieillard. Personne n’a le droit de m’infliger une telle souffrance morale. Travailler, j’ai toujours voulu travailler, savoir au moins une journée dans ma vie ce que c’était. Certainement, le travail reviendra. Il doit bien en rester quelque part, dans un pays lointain où il fait bon s‘exténuer.

FIN


© Gulzar Joby. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur.

 
 

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06/10/12