La nouvelle



   Andrés Aguëro sortit de sa nouvelle maison et, à la porte, captivé, contempla le voisinage calme, élégant. C'était comme au cinéma, exactement comme il l'avait rêvé. Tout s'était passé très vite mais, bien qu'il ait du mal à y croire, c'était la vérité. Ses qualités d'ingénieur systèmes lui avaient permis de sortir de l'enfer qu'était devenu Buenos-Aires et l'avaient transporté au paradis.
   Même s'il se rappelait les sueurs froides qui lui venaient au front et aux mains, le sentiment d'angoisse, de désorientation qui le saisissait chaque fois qu'il regardait les informations ou lisait les journaux.

   Barras y Estrellas por Siempre*
   Tragique enlèvement express à Villa del Parque. Un homme est contraint par des délinquants à forcer plusieurs distributeurs automatiques de billets et succombe au cours d'une fusillade entre les malfaiteurs et la Police.

   « Ce foutu pays n'en sortira jamais, Miguelito. »
   C'était chez Andrés une rengaine qui finissait par exaspérer ses camarades de travail. Ce qui ne veut pas dire qu'ils n'étaient pas d'accord.
   « Et … ? demanda Miguel, tout en approuvant d'un geste. Tu as posé ta candidature auprès de l'entreprise yankee ?
   — Oui, ils devraient me répondre cette semaine », dit Andrès.
   Et lui seul savait l'importance qu'il attachait à la possibilité de travailler ailleurs.
   Il n'avait pas simplement l'ambition d'améliorer sa situation économique. Il voulait se libérer de la peur. C'est pourquoi les grandes agglomérations comme New York ou Miami ne l'attiraient pas. En échange, l'entreprise qu'il avait contactée offrait un poste de travail dans une paisible localité de la Nouvelle-Angleterre. Il imaginait les beaux ensembles de maisons à l'américaine, prospères, avec des jardins bien entretenus et des enfants heureux jouant dans les rues.
   « Et qu'est-ce que nous allons faire dans un endroit où nous ne connaissons personne ? »
   Romina, la femme d'Andrés, ne comprenait pas les rêves de son mari :
   « En plus, nous allons crever d'ennui. Le soir, il n'y a rien à faire, et j'ai entendu dire que les gringos sont très aimables mais que, fini la journée de travail, ils ne te connaissent plus.
   — Tu veux savoir ce que nous allons faire, répondit Andrés en élevant la voix un peu, jusque ce qu'il fallait. Nous allons assurer notre avenir matériel et - ce n'est pas rien - nous allons nous libérer de ce truc-là. »
   Il montra le téléviseur.

   Barras y Estrellas por Siempre
   Un couple et ses deux enfants assassinés par des malfaiteurs qui les avaient surpris en train de pénétrer chez eux. « Les bandits les ont brutalisés et frappés pour leur faire dire où ils cachaient l'argent, tellement qu'ils ont fini par les tuer, précise-t-on de source proche de la police. Les parents et connaissances insistent sur le fait que chez les victimes il n'y avait pas d'argent. »


   Le jour où arriva la nouvelle fut le plus beau dans la vie d'Andrés. Un courrier électronique lui fit savoir que sa candidature était acceptée. Il ne poussa pas de cris euphoriques et ne sauta pas de joie. Il se contenta de soupirer, de fermer les yeux, et il eut le sentiment que ses efforts pour sortir du funeste destin qui l'avait fait naître latino commençaient à porter leurs fruits.
   Romina se contenta de faire les bagages et de suivre son mari.

   Andrés se remémorait tout cela tandis qu'il contemplait avec satisfaction son nouveau cadre de vie depuis la porte de la maison que l'entreprise lui avait attribuée. Il venait de sortir prendre l'air après le choc que lui avait provoqué les premières mesures de Barras y Estrellas por Siempre diffusées par le téléviseur quelques minutes plus tôt, comme si un oiseau de mauvais augure le persécutait jusque dans son nouveau cadre de vie. Il se souvint aussitôt qu'il s'agissait d'une marche patriotique et non de l'indicatif musical d'un bulletin diffusé par les médias à sensation. Mais le poids sur sa poitrine l'avait obligé à sortir prendre l'air. Il lui fallait se libérer de cette horrible sensation.
   Il marcha dans le jardin. Il sentait craquer sous ses semelles les premières feuilles mortes de l'automne dans la Nouvelle-Angleterre. À cet instant, les derniers rayons du soleil disparurent derrière les façades des maisons voisines. Mais Andrés ne s'inquiéta pas. Le quartier était, bien entendu, parfaitement éclairé. Il sortit sur le trottoir. Dans l'air flottait une sensation de sécurité totale. C'est peut-être pour ça qu'il ne prêta pas attention au son produit par les grelots d'un cheval qui arrivait au grand galop par la rue principale.
   Simplement, il refusait de percevoir ce qui n'avait aucune raison d'être là.
   Mais le son ne cessait de s'amplifier, de sorte qu'il lui fallut bientôt l'admettre et se retourner pour voir d'où il provenait. Andrés ne pouvait pas avoir peur. Pas dans ce cadre-là. C'est pourquoi il ne pouvait pas comprendre ce qu'il voyait, sauf, peut-être, une seconde avant la fin, quand cet impensable cavalier sans tête stoppa devant lui et, d'un coup net, impeccable de son épée à la base du cou, le décapita.

   Barras y estrellas por siempre
   Un Argentin ingénieur en systèmes assassiné aux Etats-Unis. La tête a disparu. Les autorités n'écartent aucune hypothèse. Les plus sérieuses s'orientent vers un règlement de compte ou vers un assassinat rituel perpétré par une secte satanique. L'épouse de l'ingénieur a été internée dans un hôpital psychiatrique. Elle affirme avoir vu un cavalier décapité, vêtu de noir, quitter les lieux avec la tête de son mari sous le bras.


FIN


* Version en langue espagnole de l’hymne patriotique des Etats-Unis Stars and Stripes for ever (la Bannière étoilée). Utilisée par la télé argentine comme indicatif d’une émission à sensation. (NDT)



© Claudio Biondino. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur. Titre original : Inseguridad. Traduit de l'espagnol (Argentine) par Pierre Jean Brouillaud. Paru dans le numéro 160 de la revue en ligne Axxón.
 
 

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03/11/12