Jean Ray l'insaisissable


  par Thomas Owen



  Jean Ray est un personnage gothique. Il tient du prêtre maudit et de la gargouille de cathédrale. Il y a une part de « pierre » dans sa personne. Quelque chose d'un mur de prison qui enferme péchés, regrets, souffrance, sous l'indifférence glacée du mortier et des moellons.
  Visage qui semble tout ignorer de ce qui se passe à l'intérieur. Visage qu'on n'oublie plus jamais quand on a eu la chance ou le malheur de le voir. Gothique, oui. Presque barbare. Certainement cruel. On l'imagine aussi bien sur un bûcher, qu'au pied d'un bûcher, torche en mains. Un hérétique ou un inquisiteur. Il est bon pour tous les rôles. Il a les yeux gris et froids, les lèvres minces et méchantes. Front et profil de Peau-Rouge, mais teint gris et blême. Teint de pierre. Main de pierre. C
œur de pierre. Cet homme - qui appartient si peu au monde des hommes - pourrait être bourreau à Venise, pirate en mer du Nord, trafiquant dans la Baltique, ou tueur à Chicago...
  Il a touché à tout. À la médecine, à l'occultisme, à la magie. Il parle et écrit le français, l'anglais, l'allemand, le néerlandais et se débrouille en bien d'autres langues.
  Je l'ai connu, il y a plus de vingt-cinq ans. Il écrivit, pour une revue estudiantine que j'avais fondée, un conte qui depuis a fait le tour du monde, traduit en dix langues peut-être : « Le Scolopendre ». L'honneur qu'il m'avait fait (Jean Ray figurait déjà à cette époque dans l'Anthologie des « Maîtres de la Peur » d'André de Lorde) fut à l'origine d'une étrange amitié. Je croyais m'attacher à un chêne. Je m'aperçus qu'il s'agissait d'une ombre. Il me remplissait à la fois d'enthousiasme et de dépit, car sans raison, sans avertissement, sans plus donner de nouvelles, il disparaissait durant de longs mois, et parfois même des années.
  Son imagination forcenée, sa vaste culture, sa sensibilité diabolique étaient bien faites pour impressionner le jeune homme que j'étais. Ajoutez à cela les flots de whisky qui coulaient dans le gosier de ce redoutable mentor ! Il m'arrivait, épouvanté des abîmes entrevus à travers lui, de me dire : « C'en est assez ! Je ne veux plus le voir ! »
  Je m'apercevais toujours que cette décision soudaine, correspondait toujours à une disparition de Jean Ray. Comme si le désir de son éloignement me venait une fois celui-ci devenu inéluctable !
  Jean Ray est né à Gand (Belgique) en 1887. Il a vécu un peu partout, mais surtout dans les brumes. C'est un homme de ports plus encore qu'un homme de mer. Il a rôdé dans tous les entrepôts du monde. Il a la couleur de la poussière de rouille et de ciment. L'odeur du goudron, du mazout et des sacs de jute.
  Londres, Hambourg, Amsterdam. Là il a « travaillé » plusieurs années. Mais je l'ai su en Islande, aux îles Féroé, aux Caraïbes... Il pêchait, paraît-il. Mais sans doute, était-ce là une élégance verbale ? Ceux qui ont entendu parler de l'«Arctic», perdu depuis, corps et biens, vous en diraient long sur certains pélerinages le long de la Rum-row entre l'Irlande et la côte américaine !
  Ce furent là sans doute les années les plus palpitantes de cette vie d'aventures. Tantôt étonnantes, tantôt sordides.
  Homme déroutant et mystérieux, que j'ai retrouvé récemment après onze ans de recherches vaines, de fausses adresses, de boîtes postales et de mensonges fumigènes.
  Jean Ray est sans cesse en fuite. Il n'est heureux qu'insaisissable. Son besoin de liberté a toujours été une obsession. Caractère ombrageux et irréductible, qu'il tient sans doute d'une grand-mère peau-rouge. Car il y a aussi une « squaw » dans l'histoire !
  Au siècle dernier le grand-père de l'écrivain, schipstim-merman anversois (charpentier de bord), s'éprend en Amérique d'une petite Peau-Rouge, servante chez des religieuses. Il la veut. Il l'épouse. Il s'installe là-bas. Trois enfants naissent. Puis c'est le mal du pays. Le grand-père Ray reprend la mer et disparaît... Mais la petite épouse a l'âme aventureuse. Elle s'embarque avec sa progéniture et accueille un beau jour à Anvers, le volage, retour de croisière !...
  Un des enfants de la Peau-Rouge tenace et orgueilleuse est le père de Jean Ray. Celui-ci est d'ailleurs très fier de sa grand-mère. Theresa da Silva, ou Dubois, ou Vanden-bossche. Peu importe. Elle lui a donné un début de légende, un curieux profil de vautour, des lèvres minces et cruelles, des yeux de fer.

  Car il y a une légende « Jean Ray ». Il ne fait rien cependant pour l'entretenir. Je sais certaines choses pour les avoir vécues avec lui. La rencontre du cimetière de Bernkastel. La séance de tatouage de la belle Eveline. Le caviar de la mort... Je pourrai peut-être en parler un jour. J'en sais d'autres, qui m'ont été rapportées... De tout cela, quand on lui parle, il sourit. Il n'a pas l'air de se souvenir. Il prend sa gueule de pierre ponce énigmatique...

  Un mot pittoresque de lui. À R'dam, en bordée. Bagarre de femmes avec trois matelots lettons. (Il a un ascendant démoniaque sur les femmes, sur toutes les femmes.) Insultes, verres renversés, chaises brandies. Jean Ray est blême. Sa peau tourne au gris. Il met la main à sa poche revolver et dit calmement en allemand : « J'ai 7 balles et vous n'avez que 3 têtes !...» Puis il enlève du chargeur les 4 balles superflues et les jette à la tête des trois brutes.

 
 
  Chez Jean Ray, le physique et l'invisible sont sans cesse mêlés. Il n'a peur de rien. Ce n'est pas tant du courage qu'une absence totale de répulsion. Il appartient à un monde un peu « souterrain ». Celui des scolopendres, des reptiles, des caves, des ténèbres. À la lumière du soleil ses yeux se ferment. Il est fait pour la nuit, la pluie. Pas pour la clarté.
  Sait-on qu'il fut considéré toujours par ses compagnons de navigation comme «Spidermaster » ? Comme maître des araignées. Cela existe. Parfois, un homme dispose d'une immunité totale et d'un pouvoir magique sur ces bêtes répugnantes. Jean Ray non seulement les apprivoise aisément, mais laisse même courir sur son torse nu la noire tarentule, qu'il a d'ailleurs mise fréquemment en scène dans ses œuvres.
 
  Les ténèbres, c'est le vrai monde de Jean Ray. Celui de sa vie et de son art, car tout est chez lui confondu. Il me revient une longue conversation sur les miroirs, sur leur pouvoir maléfique ou poétique, sur la crainte qu'ils inspirent souvent, sur l'idée fréquemment exprimée en littérature qu'ils constituent une porte d'accès vers un autre monde.
  « Le monde des miroirs ». C'est pour Jean Ray un monde d'une insondable horreur. Ceux qu'il voit apparaître parfois dans un miroir, à côté de son visage où il scrute le travail secret de la mort qui chaque jour lui grignote la face, ceux-là, il les sait marqués. Ils sont déjà de l'autre côté. Et il ne se trompe jamais ! Et il exprime à leur propos, la sensation terrible de l'absence absolue, là-bas, de lumière. Les ténèbres y sont totales. Jamais et nulle part, il ne fait tout à fait « noir ». Mais dans le monde des miroirs bien ! Il ajoute alors, avec beaucoup de sérieux : « Si quelqu'un entré dans ce monde, pouvait par quelque miracle en sortir, son cœur battrait à droite... » Y avez-vous pensé ?
   
 
 
  Que dire encore de ce personnage insaisissable et d'un commerce aussi difficile que décevant ? Qu'il est un virtuose de l'impolitesse. Qu'il boit trop. Qu'il recherche la peur comme une drogue, avec une avidité maladive.
  Pour lui, la Peur est douce et bienfaisante. Il l'attend sans cesse comme d'autres la Mort.Mais la Peur, toujours avec lui, se refuse. On dirait qu'elle-même a peur.
  Il y a chez Jean Ray, écrivain, une sorte de cadence et de griserie des mots, un usage fréquent des superlatifs, qui devient comme une incantation. C'est la magie des extrêmes. L'exaltation qui lui est nécessaire. Il en naît une ivresse véritable. Comme celle qui le poussa un soir - d'avoir évoqué la présence des fauves - à solliciter et à obtenir d'entrer dans la cage aux tigres. Il avait fini par se croire dompteur. Les tigres aussi, l'avaient cru et tout le monde... Et il n'eut aucun succès, parce qu'il avait cela tellement naturellement dans la peau, que chacun le prit pour un professionnel.
  Lui, s'était piqué au jeu. Il fit son « entrée de cage » cinq jours d'affilée et partit finalement avec la femme de la baraque.
  Aucun mérite non plus. Les femmes sont immédiatement aux pieds de cet étrange spadassin grisâtre et un peu sournois. Mais, ses amours sont toujours marquées d'un signe fatal. Si vous le voyez jamais, demandez donc à voir son dos. Il y a là quelques marques mauves et profondes, qui sont des souvenirs de fer et de feu.
  Traces de balles ou de supplices anciens ? Il ne le dira pas... Qui réussirait à faire sortir la vérité de cette tête de galérien ?

 

 

Thomas Owen


Cet article de Thomas Owen est paru dans le n°11 (octobre 1955) de la revue "Bizarre".

Mise en ligne : 30/03/2000

Télécharger (11 Ko)