Brussolo l'alchimiste 
« Tu m'as donné ta boue et j'en ai fait de l'or... »
(Aussi lourd que le vent)
   
   Cette étude se limitera aux œuvres parues entre 1978 et 1983, à savoir : Funnyway, les deux recueils de nouvelles Vue en coupe d'une ville malade et Aussi lourd que le vent, les romans Sommeil de sang, Portrait du diable en chapeau melon, Le Carnaval de fer et Traque-la-mort.
   Ces œuvres traduisent la période "inspirée" de Serge Brussolo et nous en étudierons principalement le symbolisme, ainsi que les possibles points de concordance avec la tradition hermétiste et l'ésotérisme chrétien. Car Serge Brussolo est avant tout un symboliste dont les écrits transposent la recherche, la quête de la profondeur et l'expérience mystique.
 
   Le critique marxiste (on peut étudier les sociétés décrites par Serge Brussolo), comme le critique freudiste (on peut disséquer à loisir ses fantasmes), passera à côté du contenu véritable, essentiel, de toute œuvre d'art, à savoir l'expression du souffle divin au fond de l'être humain. La psychologie des profondeurs de C.G. Jung, elle, à l'instar de l'archéologie, de la paléonthologie ou de la géologie, permet l'exploration de couches psychiques successives de l'histoire essentielle de l'humanité. Elle permet de faire remonter le témoignage vivant (la mémoire vivante) du passé vécu.
   En ce sens, la démarche du héros brussolien est typiquement jungienne. Dès 1972, Bernard Blanc notait le symbolisme métaphysique ainsi que la démarche gnostique contenus dans la nouvelle L'Évadé, mais ne pouvait s'empêcher -obsession marxiste réductrice oblige- de ramener l'homo religiosus à l'homo économicus : "... Au-delà de cette métaphysique mise en images, le thème du train renvoie à une situation plus prosaïque : celle du métro-boulot-dodo, ou : l'homme prisonnier de la société capitaliste."
   
   La descente dans les profondeurs vers l'Origine, vers la fin de l'errance, est un thème très présent dans l'œuvre de Serge Brussolo. Les ordinateurs détraqués de Vue en coupe... construisent sous terre des appartements en fonction de données historiques et futurologiques (spéculatives) totalement aberrantes dans le futur (la voie de droite) mais pas dans le passé (la voie de gauche) et Georges "d'appartement en appartement traversait les siècles d'histoire d'une humanité en mutation, voyait les ères se succéder", de même Gahl, dans La mouche et l'araignée, après avoir rompu le cordon ombilical qui le reliait à une société pervertie et concentrationnaire, descend -loup dans la bergerie- vers "la racine de cette éternité qui dort sur des lits fatigués, le long des couloirs carrelés de blanc sale" ; quant à Elsy, elle s'enfoncera à l'intérieur de l'extraordinaire monde-musée de Trajets et itinéraires de l'oubli, pour atteindre le Grand Tout : "Elle en était venue à considérer sa vie passée comme un itinéraire initiatique imposé par une force transcendante et inconnue...", de même Irwin guidera-t-il les enfants de Comme un miroir mort dans les tréfonds du navire-cimetière en bravant les interdits pour découvrir la salle gigantesque contenant les archives du passé, à savoir, cette fois, des armées entières, des peuples, des mondes : "Réduites à la taille d'un bibelot, à la fois fragiles et inentamables dormaient en couches superposées les momies miniaturisées de toute une galaxie. Chaque tiroir contenait un monde, avec ses vieillards, ses enfants, ses dignitaires, ses animaux domestiques."
   Le trajet initiatique de Lise, dans Visite guidée, se fera, lui, au grand jour ; il ne sera pas comme celui d'Elsy motivé par la nécessité (fuite devant un danger) ni comme celui de Georges d'abord strictement intellectuel puis sentimental (et condamné à l'échec), mais guidé par la curiosité empirique. Ce sera une sorte d'initiation par le sang puisqu'il s'agit de globules mémoriels : "Recevoir le sang d'un donneur, c'est hériter de la vie d'un étranger..." et qui trouvera son achèvement, là encore, dans le Grand Tout : Lise porte ensuite sur son corps les scarifications tribales, possède la mémoire de la race et peut entrer dans le chapiteau principal pour rejoindre la collectivité, se fondre en elle.
 
   Cette descente vers les origines s'accompagne toujours d'une purification, d'une ascèse, d'une élévation. Ainsi rencontrons-nous des préoccupations spiritualistes, yogiques :
   " Il lui semblait (à Sheeny, l'un des personnages féminins de Vue en coupe...) qu'une fois libéré des servitudes de la chair, l'esprit pouvait -par l'effet de cette mystérieuse compensation constatée chez tous les infirmes- atteindre des hauteurs insoupçonnées, découvrir et développer mille pouvoirs atrophiés, jusqu'alors tassés dans les méandres du cerveau comme des chrysalides attendant la mutation."
   C'est en quelque sorte la face positive du mal, cette dualité tant exploitée dans l'œuvre de Brussolo. "On vit avec son art comme avec une tumeur qui s'endort ou se réveille" dira Nelly, créatrice de formes dans Aussi lourd que le vent, et l'auteur Serge Brussolo parlera tantôt de souffrance, tantôt de jubilation... Souffrance du corps, jubilation de l'esprit créateur parvenant à la seconde naissance au terme d'un travail intérieur vers la graine profonde, vers ce que Jung appelle le Soi. Accès à la connaissance :
   " C'était comme si, descendu au centre du vaisseau, il était descendu au centre de lui-même, au centre d'une flamme qui lui communiquait sa vie dans un vertige grandiose. Alors, d'anciennes phrases oubliées, lues dans de vieux programmes entassés sur une étagère de bar, montaient à ses lèvres..." (Irwin dans Comme un miroir mort). Comment mieux résumer l'expérience mystique ?
 
   Mais le trajet est long à la Pierre philosophale, à ce que les alchimistes nomment médecine des trois règnes, au mot qui résume tout. David suivra Sirce sur le chemin d'Homakaïdo et connaîtra la déception sur l'île d'Eli : il a été manipulé depuis le début et retrouvera rapidement son âge réel de 70 ans : "David avait imaginé une stèle majestueuse érodée par les siècles, un monolithe noir et luisant chu d'outre-espace, il découvrait les restes d'un banal panneau indicateur tordu et rouillé. (...) Parti à la quête du Graal, il se retrouvait dans la peau d'un chiffonnier inventoriant les poubelles de la science du bout de son crochet... " (Le Carnaval de fer)
   David est passif et son rajeunissement passager ("Une formidable jubilation déchaînait ses électrons par tout son être..."), il ne vit aucune expérience mystique ("Il avait mis le doigt dans l'engrenage d'une machinerie démente. Collectionneur gâteux hier, il se réveillait aujourd'hui dans la peau d'un pélerin dépossédé de sa Mecque. (...) Marcher sans trop chercher à savoir..." ), il a peur, il suit : "David suivit le déroulement des opérations d'un œil morne, définitivement résigné à ne rien comprendre de ce qui se passait autour de lui."
   Seule Sirce a la foi ("Je ne veux pas manger, il faut développer nos sens par l'ascèse! Songez que nous entrerons bientôt dans un sanctuaire ! Que nous paraîtrons peut-être devant les dieux !"), mais de la même manière que Lona dans Traque-la-mort, elle sera manipulée, aura servi une autre cause beaucoup moins idéale.
 
   C'est que le But n'est pas tant important que le trajet parcouru pour y parvenir. La fête du Carnaval de fer n'était-elle pas une illusion, un piège ("Tout se passait comme si un monde obscur et menaçant doublait en permanence celui bariolé et tonitruant de la fête."), et en même temps un avertissement pour le pélerin?
   Vaincre l'illusion en pénétrant l'essence des choses. Méditer les paradoxes offerts :
  • par les objets exposés dans le musée de Trajets et itinéraires... : "une valise de papier gaufré contenant une enclume", "un tank Sherman de porcelaine", "un révolver de cristal", "des slips de toile Emery" ou "des nuisettes de béton",
  • par les magnifiques statues de soufre de Soleil de soufre,
  • par la ville de verre de Sommeil de sang, bâtie sur la trajectoire des animaux-montagnes.
   Vaincre la fascination, car le diable est le prince de l'inversion : "Quoi de plus fascinant pour l'esprit que l'image de ce jeu obscène et subtil où l'artiste s'ingénie à détruire en créant et où, loin de vouloir couler son œuvre dans l'airain, il s'escrime à en faire quelque chose d'infiniment délicat et fragile dont le germe de mort peut à tout instant s'éveiller." (Soleil de soufre)
   Vaincre "la peur d'abord, de l'inconnu, du non retour et la fascination que cela entraîne...", ou "franchir la limite des territoires familiers", et "s'avancer jusqu'à l'extrême bord de la falaise." (Trajets et itinéraires...)
   Échapper au bagne de Portrait du diable en chapeau melon qui est celui de la somnolence, des vérités toutes faites, de la peur entretenue, et à l'immobilisme.
   Vaincre les fantasmes, les démons qui sont en nous et que Serge Brussolo flatte à merveille :
  • nécrophilie : "certaines nuits, sous prétexte de rondes, l'homme de garde pénétrait dans la tente. Entre ses cils, Sheeny l'avait vu chaque fois se pencher sur le lit d'une malade et ses mains..." (Vue en coupe...) ; "Tout à l'heure, au hasard d'une chambre, je me glisserai entre les jambes d'une dormeuse, sans même allumer la lumière, je la féconderai pendant son sommeil..." (... de l'érèbe et de la nuit)
  • sadisme : "Et Georges se glissa entre les draps, pensant au hurlement d'effroi de la femme qui, se prélassant dans sa baignoire, rencontrerait brusquement sous ses doigts, au lieu d'une savonnette, une main d'enfant reconstituée sous la mousse parfumée, et cette pensée lui arracha un ricanement de joie." (Vue en coupe...) ; le tir sur les animaux du zoo dans Sommeil de sang. "Elle hurle... Et son ventre comme une bulle de chair semble appeler l'épingle à chapeau.", etc...
   Se détacher, renoncer aux biens terrestres, se libérer de ses enveloppes (les personnages de Brussolo vont souvent nu) pour "parcourir les cercles successifs d'un étrange itinéraire initiatique fait de renoncements à première vue démentiels." (Trajets et itinéraires de l'oubli) : la nourriture,les vêtements, la possibilité de retour.
   Ou encore "retrouver les grimoires dissertant sans honte aucune sur les trajets magiques des moines tibétains, les figures ésotériques des itinéraires sacrés d'où l'on peut sortir fou ou sage..." Autant de trajets proposés au lecteur attentif, soucieux de vérité...

   Chacun tirera ce qu'il veut de cette œuvre riche en images, en visions de toutes sortes. Libre à chacun de méditer sur ces arcanes modernes, sur ce Tarot fort en couleurs, riche de symboles, de mythes, de Connaissance. C'est à l'essence du récit qu'il faut aller, en résistant à la fascination des images et de la forme, car "Sous couvert de science-fiction et de fantastique, on y véhiculait des confidences de première importance." (Portrait du diable...).

   Serge Brussolo, lui-même, n'a-t-il pas médité sur cette phrase de Matthieu : "Je vous le dis en vérité, si vous aviez la foi comme un grain de senevé, vous diriez à cette montagne : Transporte-toi d'ici à là-bas, et elle se transporterait ; rien ne vous serait impossible." ? Dites-moi comment sont nés les animaux-montagnes de Sommeil de sang ? N'a-t-il pas également médité sur ces paroles d'Isaïe : "Le loup habitera avec l'agneau et la panthère se couchera avec le chevreau. Le veau, le lionceau et le bétail qu'on engraisse seront ensemble, et un petit enfant les conduira." ? Comment l'enfant de Portrait du diable en chapeau melon, cet enfant-arche qui porte en lui "tous les animaux de la création" et n'a pas de nom (il est anonyme, car le nom -la mission- appartient au Siège) est-il né ? Dites-le moi...

   Pour terminer -il y aurait encore tant et tant à dire- je ne peux que former le vœu que le créateur Serge Brussolo évitera la dégénérescence de la révélation pure (gnose) en jeu d'imagination et d'esthétisme. Le lot versé à la science-fiction serait une duperie et l'alchimiste Brussolo serait payé en monnaie de singe...


© Jean-Pierre Planque, 1984.

Bibliographie des titres cités :

  • L'Evadé, nouvelle, en collaboration avec J.J. Dul, in "L'Aube enclavée" n°5 d'Henri-Luc Planchat, 1972.
  • Funnyway, nouvelle, in "Futurs au présent", anthologie de Philippe Curval, Denoël, col. "PdF" n° 256, 1980.
  • Vue en coupe d'une ville malade, recueil de nouvelles. Contient, entre autres, Vue en coupe d'une ville malade, La mouche et l'araignée, Comme un miroir mort, Soleil de soufre, ...de l'érèbe et de la nuit. Denoël, col. "PdF" n° 300, 1980.
  • Aussi lourd que le vent, recueil. Contient : Trajets et itinéraires de l'oubli, Visite guidée, Aussi lourd que le vent. Denoël, col. "PdF" n° 315, 1981.
  • Sommeil de sang, roman, Denoël, col. "PdF" n° 334,1982.
  • Portrait du diable en chapeau melon, roman, Denoël, col. "PdF" n° 348,1982.
  • Traque-la-mort, roman, Ed. J-C Lattès, col. "Titres SF" n° 60, 1982.
  • Le Carnaval de fer, roman, Denoël, col. "PdF" n° 359, 1983.

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Cet article est paru dans le numéro 16 du fanzine SFère en juin 1984. Le "Dossier Serge Brussolo" comprenait :

  • Trajets et itinéraires d'un gommeur de frontières, par Serge Brussolo,
  • Public ingrat, critique obèse (quand Brussolo porte le chapeau...), par Jean-Pierre Planque,
  • Voyage en Brussoland, interview de S. Brussolo,
  • Brussolo l'alchimiste, par J-P. Planque
  • Panorama : Brussolo au Fleuve, par Jean-Luc Le Bellec,
  • Notes de lecture
  • Bibliographie, par Jean-Pierre Planque
Mise en ligne : 08/02/2000
Le Monde de Brussolo