G. MORRIS : auteur classe pour Génération Clash

par Jess Kaan

  La lecture de Génération Clash a été pour moi un révélateur. En reposant ce roman de science-fiction, politique fiction, je n’avais qu’une envie écrire à son auteur, en apprendre davantage sur son inspiration et ses thèmes, lui dire combien j’avais apprécié son oeuvre. Jean Paul Pellen, le gérant des Editions Nestiveqnen, a eu la gentillesse de me mettre en relation avec Gilles Maurice Dumoulin et je tiens à l’en remercier. G Morris est vraiment un homme extraordinaire. Bien que très occupé par un abondant travail de traductions (voir sa biographie), il a accepté de répondre à mes questions. Cet échange s’est fait sur la base de courriers et comme le dit l’auteur “ un tel questionnaire ne saurait remplacer une conversation face à face, et les réponses écrites risquent de prendre un ton sentencieux qui n’entre pas vraiment dans ma numération globulaire”. M MORRIS ou devrais-je dire Vic Saint Val ? Je tiens à vous dire combien votre enthousiasme m’a ravi. Chers lecteurs, à votre tour de découvrir ou redécouvrir l’auteur de Génération Clash, un auteur vraiment classe !

1) G. MORRIS, vous cheminez dans le milieu de la littérature sf, espionnage, policière, depuis quelques années déjà. Vous avez écrit plus de 200 romans. Pouvez-vous vous présenter auprès de nos lecteurs ?

Depuis quelques années est un euphémisme. Je m’appelle Gilles Maurice Dumoulin, dit G. Morris et dans les années 70, Vic Saint-Val. Auteur d’un peu plus ou moins de 200 romans (je n’ai jamais fait le compte exact), et d’une centaine de traductions dans diverses langues. Sans parler de quelques incursions dans le cinoche et la télé.

2) Comment êtes-vous venu à la science-fiction ?

Tout naturellement, car la SF a toujours fait partie de mes lectures favorites. En tant qu’auteur, j’ai commencé à y mordre, sournoisement, avec ma série Vic Saint Val, laquelle comporte 64 volumes. Vic Saint Val présentait une anticipation à court terme (ce qui nous pend au nez après-demain plutôt qu’en l’an 5000). C’était une bonne transition, avant de plonger carrément dans la SF (une soixantaine de romans répartis en trilogies).

3) Quels sont vos maîtres dans ce domaine ? Pourquoi ?

J’en ai trop lu pour avoir réellement des maîtres…. Sinon le genre tout entier ! Mais je garde un souvenir indélébile de Ravages de René Barjavel, découvert quand j’étais môme à la fin de la guerre, alors que nous étions coupés de toute SF anglo-saxone. Quel souffle, et quel torrent d’inventions ! Idem pour Le Voyageur imprudent du même auteur et de la même époque. Quel beau voyage dans le temps. Et quel humour !

4) Êtes-vous un boulimique de lecture ? (si oui, vous êtes plutôt dévoreur de romans ou de revues en tout genre ?)

Absolument boulimique. Et en sept langues, ce qui ne facilite pas le régime. Ma préférence va aux romans, mais les revues techniques sont mon recours quand j’ai besoin de documentation.

5) Comment considérez-vous la production SF actuelle ? Existe-t-il selon vous un fossé entre la production francophone et l’anglophone ? Qu’aimez-vous dans un texte ?

Pas de fossé. La production française est moins massive, mais d’autant plus agréable à découvrir. J’aime qu’un texte de SF me dépayse totalement dans le temps et/ou dans l’espace. J’aime y trouver des idées nouvelles ou traitées de façon nouvelle, à partir de sujets souvent abordés par ailleurs. Et par-dessus tout, quel que soient le ou les postulats de départs, si fantastiques soient-ils, j’aime que l’histoire qui en découle soit cohérente et logique…. Dans le cadre de ce postulat. Si l’action s’éparpille dans tous les sens, je décroche.

6) Que vous inspire l’introduction de réalités virtuelles dans le film Matrix ? Aimeriez-vous écrire une histoire prenant pour cadre ces nouvelles technologies ?

J’apprécie le spectacle, mais je suis trop flemmard, aujourd’hui, pour acquérir les connaissances nécessaires à la rédaction d’une telle histoire. L’un des sommets de la SF cinématographique reste pour moi le bon vieux Planète Interdite. D’accord, on fait beaucoup mieux, à présent, avec les nouvelles technologies, mais quelle superbe idée philosophique, à la base !

7) Considérez-vous l’auteur comme le témoin d’une époque ou le voyez vous plutôt en accusé qui devrait prouver quelque chose ?

Tout roman, surtout, de SF, porte témoignage sur une époque. Accusé non. Mais souvent accusateur dans la mesure de ses moyens… et de son tirage !

Génération Clash

8) Cela nous amène à évoquer le roman Génération Clash sorti aux Editions Nestiveqnen. Je ne l’ai découvert que récemment, mais quel choc ! Enfin, ce roman est d’abord paru sous la forme d’une trilogie au Fleuve noir (Génération Clash, Intervention Flash, Evolution Crash). En quelle année exactement ?

En 1983. Enfin une réponse courte !

9) D’où vous est venue l’idée de cette trilogie ? Du décalage entre la vision des événements et des choses en fonction de l’âge. J’ai essayé toute ma vie de ne pas perdre celle que j’avais dans ma jeunesse et de toujours rester conscient du décalage. C’est la seule façon de ne pas se cuirasser dans des certitudes fallacieuses.

10) Dans ce roman, vous dépeignez un monde divisé entre cités policées et les Q.B, les quartiers balkanisés d’où la police a extirpé les gens que la société ne pouvait plus protéger. Pensez-vous que cette réalité soit plausible ? Que le mal des banlieues et son extension soient une fatalité ?


La réponse découle du décalage en question. Tant que d’une génération à l’autre, en vieillissant et en évoluant socialement, hommes et femmes auront totalement oublié ce qu’ils étaient et comment ils raisonnaient dans leur jeune âge, les réactions des ados prendront ce caractère d’outrance et de violence qu’on observe actuellement.

11) Votre héros, Chris Boyd, est un gamin surdoué. 12 ans, éduqué par l’équivalent d’un réseau Internet, le refus de la punition infligée par son père l’entraîne vers les Q.B, vers des juridictions où les enfants jugent les adultes et les sanctionnent. J’ai été frappé par le tribunal sans défense. En reproduisant des instances d’adultes, ces gosses sans repères n’appellent-ils pas à l’aide tout en se montrant extrémistes ? Donc plus dangereux que les adultes. Considérez-vous que la jeunesse n’est pas assez écoutée en règle générale ?

Il est plus exact que les ados, voire les enfants, peuvent être (encore) plus dangereux que les adultes, lorsque les repères se dérobent. Ils sont un peu comme des conducteurs du dimanche qui auraient tout appris de la voiture, sauf l’usage du frein. (Non que les adultes fassent beaucoup mieux sur les routes). Eu égard à mon âge, il m’est difficile de dire que la jeunesse n’est pas assez écoutée sans avoir l’air de donner dans la démago… Ce qui ne m’empêche pas de penser, surtout, que les adultes ont tort d’oublier aussi totalement, ce qu’ils étaient et comment ils raisonnaient dans leur jeunesse.


12) A un moment donné, Chris et ses amis entendent mettre fin à la politique d’après nous le déluge. Croyez-vous réellement que les générations au pouvoir pourraient entendre cet appel ?


Elles l’entendront si elles veulent survivre. Mais je doute, hélas, que cette écoute, et partant cette “ entente ” soit pour demain.


13) Sexualité d’ado, mal-être, évolution politique, sociale, des techniques, révolution, Génération Clash m’a enthousiasmé car il sait toucher à tous ces domaines. Pour avoir abordé ces domaines justement ? Parce que l’évolution d’une société est indissociable de son niveau technique ? Considérez-vous le rapport au temps et au lieu comme une donnée avec laquelle l’homme devrait cesser de jouer sous peine de précipiter sa chute comme le sous entend la fin du roman ?


L’évolution technique conditionne celle des sociétés, c’est une évidence. A côté de nombreux avantages, elle a deux inconvénients. Tout d’abord, les techniques évoluent plus vite que l’homme, qui, sitôt, qu’elles existent, a besoin de temps pour les maîtriser. Exemple, le nombre des morts sur les routes. Ensuite, elles conduisent à l’abandon de valeurs anciennes sans en apporter de nouvelles. J’ai relevé dans une de mes vieilles traductions, ce proverbe bassouto “l’homme qui abandonne sa façon traditionnelle de vivre et rejette ses anciennes coutumes fera bien de s’assurerd’abord, qu’il a pour les remplacer quelque chose de même valeur”. Pas bêtes les Africains ! Façon comme une autre de dire qu’avant de démolir, il vaudrait mieux se demander ce qu’on reconstruira, à la même place ou tout à côté.


14) La place des femmes. J’ai été frappé car le rôle des femmes reste secondaire dans Génération Clash. Elles deviennent l’objet de convoitises des mâles qui se battent pour le pouvoir. Le spectre du viol est omniprésent dans ce roman. Pensez-vous que la Génération Clash aurait pu suivre une héroïne ?

Si Génération Clash semble attribuer un rôle secondaire aux femmes, alors, il trahit son auteur. Le viol reste hélas une arme de terrorisme, et le violeur un des criminels les plus abjects qui soient. Oui, à la question. Je compte d’ailleurs au nombre de mes trilogies, celle qui se compose de vieillesse délinquante, les psychomutants, la pire espèce, dont le héros central est une héroïne.

15) L’évolution du héros. Les trois romans se déroulent sur plus d’une dizaine d’années. Au fil du temps, Chris change, devient plus adulte. Mûrir est-ce renoncer à ses idéaux selon vous ? Ou les dénaturer ?

Mûrir est inévitable et nécessaire. J’ai personnellement essayé toute ma vie (cf réponse 9) de ne jamais oublier ce que j’étais dans ma jeunesse, et surtout de rester toujours conscient des changements imposés par ce qu’on appelle la maturité. C’est le seul moyen, je crois, de ne pas devenir un vieux con.

16) La fin de Génération Clash augure d’un avenir plutôt sombre, de la naissance de nouvelles inégalités. Comptez-vous écrire une suite à ce roman ?

Non. D’ailleurs, ce ne serait plus de l’anticipation…

17) G. Morris, je vous remercie d’avoir bien voulu m’accorder cette interview. Quels sont vos projets immédiats ?

J’aurais été beaucoup plus heureux si nous avions pu bavarder ensemble. Toute réponse par écrit prend un ton dogmatique qui m’est totalement étranger. Mes projets ? Continuer à exercer ce métier qui n’en est pas un jusqu’à ce que je ne puisse plus parler ou écrire, et sans jamais me prendre pour un maître à penser.



© Jess Kaan

18/11/04

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