La nouvelle


   Dans l'ancien palais du Marquis Silvacroce, à Florence, la vieille pendule de mahogany sonna les douze coups. Soudain, la grande pièce aux murs couverts de boiseries s'anima. L'obscurité, impénétrable un instant plus tôt, fut envahie par une faible luminescence verdâtre, et les images des portraits des ancêtres de la famille tremblèrent dans leurs cadres, avant de prendre une forme à trois dimensions.
   Des vieilles toiles surgirent des fantômes qui prirent une apparence corporelle. En cinq minutes, vingt-cinq ancêtres de la famille actuelle étaient présents autour de la table massive de chêne. Le vieux patriarche en uniforme de lansquenet fut le premier à parler.
   — Nous revoici ! rugit le vieillard à tête de lion. (En tant que chef de la famille, il aimait imposer sa volonté aux autres.) Un autre Noël... une autre réunion.
   — Comme il nous a été accordé par l'enchantement de cette chère sorcière Marlina que nous avons nourrie et vêtue, précisa un homme d'aspect vénérable qui portait la veste traditionnelle des gens du seizième siècle.
   Dagoberto Silvacroce, avant-dernier membre dans l'ordre chronologique, grimaça et dit :
   — S'il vous plait, ne perdons pas de temps en bavardages inutiles. Rappelons-nous que nous n'avons qu'une heure pour discuter des problèmes de notre famille avant de retourner à notre état antérieur. Quel est l'ordre du jour pour cette année ?
   Les vingt-cinq membres de la famille Silvacroce avaient déjà pris place autour de la grande table et Giberto, l'élégant dandy aux cheveux laqués, mort dans une maison de mauvaise réputation en l'année lointaine 1715, parla.
   — Le sujet dont nous devons parler est l'attitude honteuse d'un membre de notre honorable famille, dit-il d'une voix aiguë. Réalisez, ma lignée, que Giberto, le plus jeune fils de l'actuel Marquis Silvacroce, a refusé de travailler dans la banque familiale pour assurer un travail d'ouvrier.
   Un « Oh ! » collectif jaillit de l'assemblée surprise et outragée. Tous grimacèrent et prirent un air fâché.
   — C'est... c'est... impensable ! dit le Cardinal Pompilio Silvacroce, avec son triple menton tremblant comme une montagne de gelée d'arrogance. Un membre de notre famille qui travaillerait comme un homme du commun !
   — Et il travaillera dans des maisons de vilains dont les ancêtres rampaient sous nos pieds pour un morceau de pain à moitié mâché, dit Giberto. C'est insupportable ! Totalement insupportable !
   — C'est une injure faite au nom révéré de notre famille ! rugit le sévère juge Aleardo qui, sous le règne de François Premier d'Autriche, avait fait connaître son nom en réprimant les manifestations populaires.
   — Et quel est cet abominable travail manuel ? demanda le Cardinal Silvacroce.
   Les vingt-quatre autres Silvacroce se regardèrent l'un l'autre, l'embarras apparaissant sur tous les visages. Le Colonel Odelio Silvacroce, tué en 1944 sur le front russe, brisa le silence gêné :
   — De fait, ce Giberto Silvacroce est plombier.
   — Et il porte mon nom en plus, ce pendard éhonté ! (Le dandy semblait horrifié.) Mais, je vous prie, qu'est-ce qu'un plombier ?
   — C'est une nouvelle sorte de travail, essaya d'expliquer le Colonel Silvacroce, afin de combler le gouffre culturel des temps. En mots simples, il s'occupe à construire et réparer des systèmes d'eau courante dans les maisons des gens. Peut-être est-ce un peu difficile pour vous de comprendre, après tout l'eau courante n'existait pas à l'époque où vous viviez. Ni les salles de bains.
   Le vieux patriarche semblait horrifié et son accent s'épaissit :
   — De l'eau courante dans les maisons ? Guel zorte d'habitude diabolique est-ce ? Et des buns, gui en a jamais eu bezoin ?
   Son rire grossier de soldat choquait ses descendants raffinés qui, terrifiés comme jamais par son humeur, ne pipaient mot.
   — Gant il vallait vider la poussière, il ne nous vallait gune bonne aferse et pour nous sécher rin de mieux qu'une étable pour rouler 'fec quelque servante de taverne !
   Son rire grossier résonna de nouveau et le Cardinal fit un signe de croix.
   — Là n'est pas le problème, dit Dagoberto Silvacroce. Ce qui est indigne dans ce sujet est le fait qu'un Silvacroce puisse travailler pour quelqu'un d'autre !
   — Tout à fait insupportable, dit Giberto, qui avait l'air plus féminin que jamais. Nous devons prendre des mesures. Et des mesures fermes, dirais-je !
   — Silfacroce... Silfacroce ! rugit le vieux lansquenet. Combien de vois defrais-je fous dire gue notre nom est Silberkreutz ? Silfacroce ne sonne pas comme un nom d'homme à mes oreilles ! Mais... (Il s'arrêta et une lueur passa dans ses yeux.) ... mais ze Giberto reçoit-il du bon argent pour zon dravail, au moins ?
   — Oh, pour l'argent, aucun doute... commença à expliquer le Colonel Odelio, mais un Cardinal Pompilio horrifié l'interrompit :
   — De l'argent ! Comment osez-vous parler d'argent en de telles circonstances ? Je...
   — Vous vermez fotre maudite vieille gueule ! cria Leotard Silberkreutz. Gue tiable zavez-fous de l'argent... fou... fou qui en afez doujours eu plein les poches grace à fotre fieil ancêtre ici présent ? Zavez-fous gombien de gorges j'ai coupées pour fous tonner zet argent ? Et guelles blessures j'ai subies ? Et les nuits que j'ai passées à ramper tans tas marais à addendre le passage de guelgue riche marchand ? (Les yeux du vieillard brûlaient d'un feu ancien.) Non, mes descendants émasculés, fous ne tevez pas cracher zur lo'argent, fous qui n'afez été gapables gue de le tépenser.
   — Mais... essaya de le couper Giberto.
   Un regard féroce du vieux lansquenet le fit trembler et, soudain, il n'eut pas envie de continuer. Personne d'autre n'osa articuler le moindre mot.
   Leotard Silberkreutz lança un regard circulaire de mépris sur sa descendance et énonça son verdict :
   — Ze Giberto Silberkreutz est un homme selon mon gœur. Je l'aime. Il semble afoir plus de dripes que fous tous, pande de parasites. Tonc je lui permets de continuer zon dravail.
   — Mais... peut-être... devriez vous écouter les opinions du reste d'entre nous... essaya timidement de glisser Jacopo Silvacroce, notaire public en 1816.
   Un rire de lion retentit :
   — Moi, Leotard Silberkreutz, je suis votre opinion à tous, et fous ferez ze gue je fous dis.
   Le Cardinal Pompilio voulait répondre, mais, à ce moment précis, la vieille horloge sonna une heure et les formes des vingt-cinq Silberkreutz-Silvacroce devinrent transparentes. Leurs nuages s'élevèrent de la table et retournèrent prendre leurs places dans les portraits anciens pour s'y reposer encore un an.
   Quelques secondes de plus le rire sarcastique de Leotard Silberkreutz résonna encore dans la pièce avant que les derniers coups de l'horloge ne sonnent, puis tout – la pièce, les portraits, la maison – sombra dans le silence.


FIN


© Antonio Bellomi. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur. Traduit de la version anglaise par Georges Bormand.

 
 

Nouvelles
La Flamme verte

19/02/10