La nouvelle


   La capsule était un chef-d'œuvre de la technologie humaine, et la glaçure sur sa surface de métal témoignait de ses nombreuses pérégrinations subspatiales. Son intérieur confortable abritait un petit équipage qui, face aux dangers présentés par l'espace extérieur et en dépit de quelques chamailleries, faisait preuve d'une réelle cohésion aux moments critiques.
   Les récentes expéditions n'avaient donné que de médiocres résultats, ce qui avait quelque peu refroidi l'enthousiasme des trois hommes, mais il semblait que, cette fois, ils soient sur le point d'avoir leur revanche et que tout ait bien commencé.
   « Incroyable ! Inimaginable ! Et pourtant, c'est un fait ! » dit Jim Gatsby qui tremblait d'émotion. Son visage rougeaud trahissait, outre le ravissement, une montée d'adrénaline et une forte accélération du rythme cardiaque. Tout cela à cause de l'information obtenue par le télépathe de l'expédition, Ivan Dimov.
   « Est-ce que vous auriez cru ça ? » poursuivit Jim. « Plusieurs civilisations coexistent sur cette planète ! Qui aurait rêvé d'une pareille chance ! »
   Les yeux bleus du xénobiologiste lancèrent un regard radieux en direction du visage maussade qui était celui du chef de l'expédition. Celui-ci s'appelait Ron Polansky. Ce navigateur taillé en athlète et doté de nerfs d'acier cédait rarement à l'enthousiasme de Jim, lequel avait l'air d'un gamin qui vient de recevoir un nouveau jouet. Ron avait acquis la réputation d'un homme qui ne se trompait jamais et qui était capable de refroidir tout emballement intempestif. C'est précisément ce genre de réflexe qui lui fit dire :
   — Nous allons voir ce qu'il en est.
   — Je ne te comprends pas, rétorqua Jim. C'est une situation exceptionnelle !
   — Nous ne disposons d'aucune donnée. Nous ne savons rien pour le moment, fit Ron, laconique.
   — Nous avons déjà un visiteur dit Ivan Dimov, mettant ainsi fin à la discussion.
   Dimov venait du sud-est de l'Europia, région célèbre pour le nombre d'habitants possédant des pouvoirs extrasensoriels qui, après avoir reçu une formation adéquate, jouaient un rôle de premier plan dans l'équipage de toutes les expéditions galactiques. Son apparence modeste ne laissait en rien prévoir les qualités exceptionnelles de son cerveau qui pouvait analyser n'importe quel message télépathique.
   L'existence d'êtres doués de raison dans tel ou tel secteur de l'univers constituait un phénomène assez rare, mais les théories de Neumann concernant sa répartition dans un genre déterminé de galaxie évitaient de se perdre en efforts inutiles. Cette découverte allait au-delà des possibilités offertes par la mathématique ou le calcul des probabilités.
   — Est-ce que ce visiteur est inoffensif ? demanda Ron après avoir étudié les caractéristiques du sujet fournies par l'ordinateur.
   — Tout à fait ! confirma Ivan. Ses pensées ne font apparaître aucune intention agressive.
   — Alors, fais-le entrer, mais n'oublie pas de brancher le bouclier bactériologique.
   Ce qui se glissa par l'étroite ouverture n'était pas très plaisant à voir : un corps de lézard, mince, couvert d'écailles, de gros yeux où luisait une expression idiote, une petite tête et des membres aux téguments membraneux. Typique d'un reptile.
   — Qu'est-ce qu'il veut ? dit le chef de l'expédition d'un ton beaucoup plus calme.
   — Il se plaint de ce qu'il appelle les plarks. Il nous implore, nous, puissants dags qui habitent le ciel, de leur venir en aide.
   — Je vois, un stade de développement tout à fait primitif. Demande-lui ce que c'est exactement que ces plarks.
   — Ils représentent la seconde civilisation la plus avancée dans la hiérarchie locale. D'après ce que j'ai pu comprendre par le mentagramme, ils ressemblent à de gros rats et vivent dans les couches supérieures du sol. Ils ne cessent de détruire les œufs de son petit peuple, en opérant d'ordinaire la nuit. Ils sortent à la surface, traversent les plans d'eau à la nage et dévorent les œufs. Pour assurer leur postérité, les pauvres deks sont obligés de pondre de plus en plus. Cet état de choses les a même contraints à devenir bisexuels de façon à accroître leurs possibilités reproductives.
   — Dis-lui que nous allons essayer de les aider. Par exemple, nous pouvons construire un espace clos et surveillé.
   La créature grise se jeta aux pieds de Ron et poussa quelques cris aigus qui exprimaient probablement sa satisfaction.
   — Il te bénit, expliqua Ivan. Il te remercie au nom de ses semblables.
   — Qu'il s'en aille en paix et qu'il espère, répondit Ron, grand seigneur, mais il appréciait manifestement son rôle de bienfaiteur. On va s'attaquer au problème en priorité demain matin, ajouta-t-il.

   Jim Gatsby commença aussitôt à travailler sur le projet. Celui-ci couvrait toutes la région des marécages avoisinants et il envisagea de les isoler au moyen d'un écran électrique. Les représentants du petit peuple gris désireux de pondre des œufs utiliseraient un passe fourni par la nature : l'intensité de leur propre champ biologique.
   Le troisième jour après le débarquement, ils entendirent un chœur de sons aigus venant du territoire protégé : sans doute les pauvres deks qui, pour la première fois, connaissaient le bonheur de pondre librement leurs œufs.
   Le lendemain matin, la capsule était encerclée par une énorme armée de représentants de la seconde espèce douée de raison de la planète. La masse infinie de créatures pareilles à des rats levaient la queue et frappaient le sol en cadence. Le tintamarre qu'ils faisaient semblait être une forme de protestation. Jim Gatsby était de nouveau très agité à la vue de cet océan d'appendices sur l'écran.
   — Peut-être avons-nous fait une erreur, dit-il à Ron. Peut-être nous sommes-nous trop pressés de protéger ces œufs.
   — C'est toi le spécialiste. J'ai simplement fait une suggestion. La décision, c'est toi qui l'as prise.
   — C'est toi qui a eu l'idée des espaces protégés.
   — Mais c'est toi qui l'as réalisée, il faut le reconnaître. Tu ne t'en tireras pas comme ça.
   — Nous avons un autre visiteur, intervint Ivan. Pas dangereux, lui non plus. J'ai failli ne pas détecter son signal particulier dans le fond sonore créé par des milliers de cerveaux. Si ça continue, ces bestioles me rendront dingue. Le type qui veut se pointer, c'est plus ou moins un de leurs leaders.
   — Laisse-le venir ! ordonna Ron qui adopta une posture appropriée.
   Les yeux jaunes de la petite créature brillaient d'excitation, la fourrure fauve se hérissait sur son dos.
   — Traduis ! commanda le chef de l'expédition.
   — Oh ! Chef très sage, commenta Ivan. Toi qui viens des coins les plus éloignés de l'univers comme l'a prédit Yer l'Ancien, toi qui commandes à l'espace, sois généreux ! Sois juste, ne nous enlève pas nos moyens d'existence ! Pourquoi nous condamnes-tu à une destruction que ne prophétisent pas les livres sacrés ? En quoi avons-nous provoqué votre injuste courroux ?
   — Qu'est-ce qu'il raconte ? demanda Ron, étonné. Quels sont les moyens d'existence dont il parle ? Comment sait-il que nous venons de l'espace ?
   — C'est fantastique ! s'écria Jim. Jamais je ne me serais attendu à trouver autant de raison dans une si petite créature, et, bien qu'il ait l'air d'un rat, je le trouve de plus en plus sympa. Je vous l'ai dit, nous avons fait une erreur, Ron. Créer nos espaces protégés, c'était prématuré. Nous nous en sommes pris à une civilisation de haut niveau. Je le sens instinctivement. Ils ont une écriture, leur conception du cosmos, connaissent la structure de la matière ! Soyons plus polis et essayons de comprendre en quoi consiste notre erreur.
   — J'ai déjà demandé quels sont les moyens d'existence dont il parle. Tire-moi ça au clair, lança Ron à l'adresse d'Ivan.
   — Oh ! Commandeur tout puissant ! interpréta Ivan dans le même temps. Les coquilles des œufs de dek, espèce inférieure, contiennent des éléments indispensables à notre survie. Mais leur contenu ne cesse de se réduire, ils se raréfient et nous n'avons pas d'autres moyens de nous les procurer. Quand ils auront disparu, nous disparaîtrons aussi : sans eux notre métabolisme se dérègle. Nous sommes déjà épuisés du fait des cryts qui s'en prennent la nuit à nos cerveaux et se nourrissent de nos rêves. Oh, Tout Puissant ! Rends-nous les œufs de dek et nous te serons éternellement reconnaissants. Nous parcourrons nos cavernes et nos passages souterrains en glorifiant ta générosité qui est digne d'un géant.
   Ron semblait flatté d'entendre tous ces compliments. Le discours du leader l'avait réellement impressionné.
   — Dis-lui que nous ferons tout ce qui est en notre pouvoir. Que ses semblables regagnent leurs trous et passent la nuit tranquille. Je pense que nous parviendrons à un arrangement.
   — Merci, maître ! Merci pour votre grandeur d'âme qui m'est illumination et raison d'espérer.
   — Ce type pousse un peu loin la pommade, murmura Ron. Jim, tu as déjà réalisé que tu dois te charger du prochain projet. Je voudrais que tu fasses du bon boulot.
   La créature s'inclina et quitta l'intérieur de la capsule. Peu après, le bruit se calma à l'extérieur, et les nombreux représentants du peuple aux allures de rats disparurent dans les entrailles de la planète.

   Quand le cinquième jour se leva sur Jim Gatsby, celui-ci avait mis au point son projet. Ce dernier était pareil au précédent, si ce n'est qu'il comportait une nouveauté essentielle appelée multiplicateur de matière. Elle serait mise en œuvre par la vague oméga émanant du cerveau des créatures semblables à des rats et directement liée à leur désir de manger des œufs. Il y aurait plusieurs multiplicateurs et dans chacun d'eux, à l'intérieur d'une chambre cryogénique, serait placé un échantillon authentique d'œuf de dek.
   Après avoir perçu une vague oméga émise par un individu, le multiplicateur produirait tous les œufs qui lui seraient nécessaires, et l'ensemble du système permettrait de répondre aux besoins de tous les plarks. Leurs habitats seraient également protégés par des boucliers sélectifs contre les actions de prédateur des cryts. Ainsi, chacune des races douées de raison serait isolée par rapport aux autres. Sur l'écran de l'ordinateur, les zones délimitées ressemblaient à d'énormes bulles de savon dont les membranes ne laissaient circuler que des points de la même couleur.
   L'après-midi, le projet fut mis en œuvre.

   Au matin du sixième jour, une formation indistincte apparut à l'intérieur de la capsule. On aurait dit un mélange de vapeur et de fumée qui enflait à intervalle régulier. Les chercheurs ne furent pas autrement surpris. Ils avaient déjà rencontré des formes de vie semblables.
`    — Ivan, essaie d'entrer en contact avec ce truc-là, fit Ron. Et dis lui de ne plus enfler. Ça m'écœure.
   — Il dit que s'il s'empare de ton cerveau, tu vas vraiment avoir la nausée, expliqua Ivan, embarrassé. Le contact avec lui est très difficile, mais je vais essayer la traduction simultanée.
   Son visage se déformait sous l'effort ; manifestement il avait beaucoup de mal. Enfin, les mots suivants sortirent de sa bouche :
   — Oh ! Chose irrationnelle, éphémère ! commença, de mauvaise grâce, la créature amorphe. Oh ! frivole représentant d'une race plus frivole encore ! Pourquoi interviens-tu dans les affaires d'un monde inconnu, pourquoi essaies-tu d'en perturber l'harmonie et les habitudes ? Sais-tu, stupide dirigeant, qu'en consommant les rêves des plarks nous les soulageons de leur excès d'énergie ? Ils sont assez fous comme ça ; sans nous ils deviendraient fous furieux ! Pourquoi, pauvres humains, prenez-vous la liberté de priver le puissant MO de l'énergie qui lui est destinée ? Sans doute voulez-vous provoquer sa colère ou bien voulez-vous compenser le manque en utilisant le contenu de votre propre cerveau ? Remettez les choses en l'état et fichez le camp – le plus tôt sera le mieux pour vous !
   — Dis-lui que nous pouvons compenser leur perte en créant un générateur de rêves non stop, intervint Jim. Je vais le mettre au point rapidement, et il leur donnera toute satisfaction : il aura une capacité supérieure à celle de la production totale de rêves des plarks. Explique-lui que nous avons pour objectif le bien-être de tous, n'est-ce pas la raison d'être des expéditions ? La coopération au profit de tous n'apporte que des avantages.
   — Il dit qu'il doute des résultats de notre projet, mais qu'il te laissera tenter le coup, répondit Ivan. Mais il faudra que ce soit fait demain, parce qu'ils ne peuvent pas tenir plus longtemps. En cas d'échec, il fait de nouveau allusion au contenu de nos cerveaux : ils n'auraient pas de mal à l'absorber !
   — Qu'ils ne mettent pas en doute les aptitudes de Jim, fit Ron. Il est doué, et il l'a prouvé. Et maintenant, arrange-toi pour que ce type disparaisse, je ne peux pas le blairer. J'ai vu des créatures enfler, mais jamais d'une manière aussi dégoûtante...
   La créature amorphe se désintégra en filaments qui disparurent à travers les parois de la capsule. La proposition de Jim fut acceptée. Il ouvrit la trappe de la réserve, disparut à l'intérieur et, peu après, ressortit avec deux casques recouverts d'un réseau de câbles.
   — Vous allez faire des rêves en pagaïe cette nuit, dit-il, laconique. Vous allez rêver et j'enregistrerai les rêves, puis je créerai un nouvel appareil. Je reconnais que le dernier en date de nos visiteurs avait l'air un peu dangereux. Je ne voudrais pas avoir des pépins avec lui ou ses semblables.
   Ron, boudeur, ne dit mot, ce qui était assez étonnant pour un caractère aussi tranché. Ses sourcils froncés traduisaient la crainte d'ennuis futurs.

   Le matin du septième jour trouva Jim fatigué, somnolent, mais très satisfait de l'appareil qu'il tenait dans les mains, appareil qui était le fruit de ses travaux nocturnes.
   — Veux-tu expliquer ce que tu as fait ?
   La voix de Ron le fit sursauter. Celui qui venait de parler se souleva avec difficulté de sa couchette.
   — Un générateur de rêve chaotique. À la base, il y aura vos propres rêves. Puis le processeur intégré en changera l'ordre ; je les mélangerai de façon à produire des combinaisons arbitraires ; j'ajouterai un peu quelque chose, ainsi, je créerai toutes sortes de non-sens, ce dont les cryts ont besoin. Le champ généré est à large bande et à haute fréquence : la cellule a une grande capacité ; elle fonctionne sur le principe de la synthèse nucléaire à froid et durera une centaine d'années.
   — Et alors ?
   — Les boucliers de protection des deks aussi bien que des plarks ont la même durée de vie, le multiplicateur peut continuer à fournir de l'énergie plus longtemps.
   — Et ensuite ?
   — Les deks auront le temps de pondre d'énormes quantités d'œufs, les plarks auront mangé d'innombrables copies de ces œufs, les cryts auront consommé des variations infinies de rêves dépourvus de toute signification. Ils seront tous contents, et les conditions seront créées pour que l'entente règne à l'avenir. Cette coexistence nouvelle reposera sur une base nouvelle : la demande sera satisfaite sans qu'il y ait pénurie. On assistera à un boom démographique qui finira par imposer naturellement une limitation des naissances dans chaque espèce, ce qui aura pour effet une baisse de la consommation chez chacune des trois espèces douées de raison. Les deks, par exemple, seront satisfaits de voir qu'une partie inutile de leur énorme production d'œufs sera mangée par les plarks, tandis que ceux-ci, à leur tour, n'auront pas à souffrir d'une consommation excessive de rêves de la part des cryts, par rapport à la situation actuelle.
   — Nous allons voir si ça marche.
   Ron répétait sa formule préférée, et il était évident qu'il restait de mauvaise humeur malgré tous les rêves.
   — Je ne doute pas du succès final et, si quelqu'un en doute, c'est son affaire, lança Jim d'un ton bourru.
   — C'est l'avenir qui le dira, répliqua le chef de l'expédition. J'espère que tu as raison.
   Jim prit son matériel et sortit, agacé. Il regarda autour de lui et vit une cavité dans un gros rocher qui lui parut correspondre à ce qu'il cherchait. Il y plaça le générateur, le régla et le mit en marche. Il ne lui restait plus qu'à s'allonger, bailler et oublier une dispute sans importance. Il sentit une odeur agréable qui venait de derrière ; sans doute Ivan s'était-il réveillé et était-il déjà en train de préparer le petit déjeuner. C'était une journée ensoleillée, les rayons orangés brillaient agréablement dans une atmosphère quasi terrestre, et rien autour de lui ne laissait prévoir les bouleversements qui allaient se produire. La capsule se dressait tranquillement sur une herbe jaunâtre parsemée de petites fleurs blanches.
   Le caractère paisible, idyllique de cet autre monde lui remontait le moral. Puis le parfum du bacon en train de frire chatouilla de nouveau ses narines, l'invita à revenir sur ses pas.

   Ils étaient encore en train de déjeuner quand la créature informe fit sa réapparition...
   — Merde ! rugit Ron. Ce truc recommence à enfler ! Est-ce qu'il ne voit pas que je n'ai pas fini de manger ?
   Il vient nous remercier, dit Ivan pour le rassurer. Mais il n'est pas sûr que MO le Puissant apprécie l'invention de Jim.
   — MO le Puissant ? Qui c'est ça, maintenant ? Il l'a déjà mentionné la dernière fois.
   — Je ne comprends pas très bien, sans doute fait-il allusion à la quatrième espèce douée de raison, la plus élevée dans la hiérarchie de la planète ? Le cryt affirme que ses semblables ne cessent de transformer les rêves à son usage. Ils les transforment en un type nouveau d'énergie qu'ils lui offrent religieusement. Il dit que servir MO le Puissant, c'est le bonheur suprême.
   — Qu'il serve qui il veut, mais qu'il cesse d'enfler ! Je sens mes boyaux qui se tordent. Je n'ai jamais vu quelque chose de si dégoûtant dans toute mon existence ! Ça va de mal en pis. Et leur MO, pourquoi ne viendrait-il pas râler lui aussi ?
   À peine avait-il prononcé ces mots que le cryt, consterné, rétrécit, se réduisit à un mince filet et disparut par l'antenne. Sur l'écran panoramique, le soleil pâlit, s'enveloppa d'une substance foncée qui s'épaississait rapidement. Une vague de froid s'engouffra dans l'entrée.
   — À vos places tout de suite ! Prêts pour le départ ! cria Ron en se ruant vers le tableau des commandes.
   Avant la fermeture automatique de la porte, les oreilles des trois hommes tintèrent, et une violente douleur frappa leurs tympans, comme s'ils avaient été en train de couler dans une eau profonde.
   « Pauvres minables ! ». La voix puissante tonnait dans leur cerveau. « Je vais vous écraser, vous réduire en bouillie ! Je ne vous laisserai pas me fourguer ces rêves au rabais qui n'ont rien à voir avec ceux des plarks ! »
   Ron jeta un œil à l'indicateur de pression extérieure et fut glacé d'effroi. Cent cinquante atmosphères… Les chiffres grimpaient à toute allure… Cent soixante, cent soixante-dix… À l'extérieur, ça devenait tout noir ; les joints de la capsule craquaient. De façon presque instinctive, il déclencha directement la transition subspatiale sans respecter les conditions initiales, ce qui était très dangereux, mais il était encore plus dangereux de rester dans les griffes du puissant MO…
   Le temps s'arrêta, le régulateur spatial, privé de coordonnées, mesura plusieurs parseks, et la capsule reçut l'ordre d'émerger.
   L'écran panoramique ne fit apparaître ni étoiles scintillantes, ni traces de galaxies. Il était noir, vide.
   — Où sommes-nous ? Qu'est-ce qui s'est passé ?
   Ivan avait été le premier à réagir.
   — Le grand MO vous a punis et continue à vous punir, répondit l'ordinateur.
   — Qu'est-ce que tu racontes, espèce d'idiot ? Quand ce crétin est-il devenu "grand" ? hurla Ron qui avait retrouvé ses esprits. De quelle punition parles-tu, espèce de connard ?
   — Très bientôt, vous allez vous poser sur une planète correspondant aux fautes que vous avez commises, alors vous saurez, dit l'ordinateur, impassible. Telle est la volonté du Grand MO.
   — Il faudra le mettre HS pendant au moins quinze jours. Il est devenu dingue ! Dans des cas comme ça, mon professeur favori disait : « Pourquoi me punis-tu, Seigneur ? » À l'époque, je ne voyais pas très bien ce qu'il entendait par là, mais j'ai toujours senti que ces mots collaient à la situation dans laquelle se trouvait quelquefois mon prof.
   — Le Grand MO est la seule autorité, il n'y en a pas d'autre, murmura l'ordinateur.
   Furieux, Ron arracha la prise qui connectait le tableau des commandes.
   — Tu n'arriveras à rien, dit la machine impassible. Les coordonnées de secours ont changé elles aussi. C'est la volonté du Grand MO. Tout ce que vous pouvez faire, c'est de chercher votre chemin à tâtons vers une des planètes disciplinaires dispersées dans l'Univers Noir. Vous n'avez pas d'autre recours.
   Très inquiets, il se regardèrent ; des gouttelettes de transpiration perlaient sur la tempe de Ron. Ils avaient l'impression que cette étroite capsule les étouffait.
   — Qu'est-ce qu'on peut faire ? demanda Ivan, déboussolé. Cette foutue créature rationnelle a effacé les données nécessaires ; nous ne savons même pas où nous sommes ! Qu'est-ce qu'on va faire ? répéta-t-il, d'un ton pleunichard, comme s'il était effectivement sur le point de fondre en larmes.
   — Trouvons quelqu'un que nous implorerons de venir à notre secours. Implorons QUELQU'UN ! répondit Jim qui sortait ainsi de son silence. Je ne sais pas QUI nous devrions implorer, mais j'ai l'impression qu'il faut le faire, qu'il n'y a rien d'autre à faire. Dans le temps, je connaissais une vieille dame ; elle priait toujours QUELQU'UN et disait que ça aide quand on a des ennuis. Il me semble que les gens aient un peu oublié ce QUELQU'UN et qu'ils se servent de SON NOM sans lui donner vraiment un sens.
   Ron, surpris, le regarda, puis ses yeux s'attardèrent sur la surface noire de l'écran panoramique, et ses lèvres remuèrent silencieusement. À côté de lui, pâle comme un mort, Ivan faisait de même. Le désespoir les tenait dans sa poigne et essayait de les réduire à l'état de pauvres créatures prêtes à se lamenter sur leur triste sort. Toute leur assurance d'être proches du surhomme, toutes les années passées à se former comme astronautes s'étaient évanouies sous ce terrible choc : se trouver devant quelque chose de plus puissant qu'eux. Combien de temps supporteraient-ils de rester coincés dans ce piège spatial ? Un an, deux ans, plus peut-être ? Et ensuite ?
   Leurs lèvres ne cessaient de remuer à la recherche de CELUI que, malgré leur orgueil, ils portaient toujours en eux. Et ils priaient.
   — Attendez ! fit soudain Ron. On n'a pas besoin des millions de bits d'information bourrés dans la mémoire de l'ordinateur. Ce qu'il nous faut, c'est le minimum : les coordonnées spatiales et temporelles approximatives de la Terre !
   Jim et Ivan le regardèrent, les yeux pleins d'espoir.
   — Vous ne pouvez pas vous les rappeler ? Vous les avez vues si souvent sur l'écran de contrôle ? fit Ivan, comme dans un cri.
   — Vous les avez étudiées pendant votre formation de navigateur ! ajouta Jim.
   — Je n'ai jamais fait l'effort de m'en souvenir, mais il y a un moyen de les retrouver. C'est vrai que la coordonnée temporelle a quelque peu changé, mais ça n'est pas l'essentiel. Une fois dans notre secteur galactique, nous pouvons établir le contact.
   — Comment vas-tu trouver les coordonnées ? demandèrent aussitôt les deux autres. Ne nous fais pas souffrir plus longtemps !
   — Elles figurent dans un livre ancien qui m'a été donné par mon grand-père. Je viens de m'en souvenir. Il était navigateur, lui aussi. J'ai eu le livre quelques semaines avant sa mort. Il avait été infecté par quelque saloperie extraterrestre, une de celles dont on ne guérit pas. Il m'a fait jurer que je ne m'en séparerais jamais, et j'ai toujours tenu ma promesse. Si nous connaissons les coordonnées, nous pouvons programmer manuellement l'inverseur subspatial, et comme ça, nous pouvons rentrer à la maison…
   — Où est le bouquin ? interrompit impatiemment Jim. Dis-nous où il faut le chercher !
   — Il est là. Il doit être dans mes affaires.
   Les trois hommes regardèrent avidement à l'intérieur de la caisse de métal, tandis que leurs mains en arrachaient le contenu. Vieux vêtements, vidéo-livres, souvenirs, toutes sortes de bric-à-brac dont on se résout pas à se séparer, et, au fond…
   Après avoir fixé un moment les lettres dorées à demi effacées sur la couverture du petit livre noir aux pages fanées, ils purent lire « BIBLE ». Ron prit le volume dans ses mains soigneusement, comme s'il s'agissait de quelque chose de fragile qu'il avait peur de casser, et il l'ouvrit. La page blanche précédant la page de titre portait, en beaux caractères manuscrits la mention : « Rappelle-toi ces coordonnées, c'est là que tu es né ! » Puis venait : « X-44880 ; Y-32223, Z-5153 ; K-266 ». C'était la position du système solaire par rapport au centre conventionnel de l'Univers.



FIN


© Khristo Poshtakov. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur. Traduit de la version en langue anglaise (The Power of the Plea) par Pierre Jean Brouillaud.
 
 

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Une seconde L'Erreur Katy



12/12/09