Francis Schall est un ami de 30 ans. Je l'ai rencontré rue des Petites Ecuries, dans le 10ème de Paris. C'était chez Jean-Charles Rodriguez. Nos fanzines "Nadir" et "Demain" avaient envie de fusionner. Je me souviens même que Nadir avait reçu un roman inédit de Pierre Pelot. Ca ne s'est pas fait. J'ai toujours estimé Francis, à la fois en tant qu'homme et en tant qu'écrivain. Aujourd'hui, je suis heureux de l'avoir retrouvé et de vous proposer quelques unes de ses nouvelles.
Je me souviens de deux de ses nouvelles : Après Tharsis et Les Chaises du Luxembourg publié par Markus Leicht dans AMERIANE. Après ? Il est parti pour Toulouse. Je crois qu'il s'est bagarré pour l'écologie, qu'il a participé à une émission de radio SF(Canal SF et Compagnie, sur Toulouse). En ce moment, il écrit un gros bouquin sur Star Wars avec Doctor SF...

 

 


Photos et bio/biblios Par titre Par auteur Par thème

Impasse de secours

Francis Schall




  A-t-il rêvé ? Non, ses yeux sont bien ouverts, et il est convaincu d'être lucide malgré les whiskies ingurgités au lent monotone de cette nuit de décembre.
  Alors, la mort...?
  C'était à l'instant...

  Il connaît les vapeurs de l'alcool comme les courants secs du fond de ses verres. Il sait qu'il bafouille un peu, que ses propos, pour un banal observateur à jeun, apparaîtront tel un fatras d'inepties. Et l'image de ses mains tremblantes autour du contenant de son poison, en face de lui, au creux de la grande glace du bar, lui répète son quotient insane.
  Pourtant ce soir, à cet instant, il découvre l'obstination de ce triste reflet, rejoint son visage bouffi, les prémices de la couperose, ses yeux veinés de rouge et, entre les lèvres, cette cigarette dont il tire une dernière bouffée avant de l'écraser sur le bord du comptoir ; puis son autre main trainant à sa bouche une autre goulée, sans souffle reprendre. Un ballet minable, presque incolore, où tous ses gestes sont réglés par vingt ans de vaseuses habitudes.
  Soudain il a froid. Et peur. Quelque chose d'insupportable vient de s'immiscer dans le tableau.
  L'erreur est du côté du reflet, à l'intérieur du miroir : au moment où, dans la glace, il se voit boire, fumer, écraser son mégot, lui n'a esquissé aucun geste. Dans sa réalité, son verre est plein ; dans la glace, l'autre verre est vide et son reflet, contrairement à lui-même, ne fume pas, se contentant de jouer avec son paquet de blondes.
  Effaré, il tente l'immobilité pour déstabiliser le mirage.
  Autour de lui, les couche-tard, les désoeuvrés et une poignée arthritique de fêtards tristes, brassent des sons aigus, rocailleux, accompagnés de maladroites gesticulations d'albatros en perdition ; des fantômes sous néons, ridicules et vains...
  Il ne les voit ni les entend. Unique sensation : une vaguelette de transpiration qui s'est mise à glisser entre ses omoplates, qu'il constate également perlant sur ses avant bras, et sa respiration abrégée, pointillée... En face, cette glace dédoublant les étagères et leurs bouteilles qui l'encadrent en relief, impose un singulier décalage, une amorce de vivre ailleurs, hors lui. Tout au bout du mirage, perdu dans son reflet, il se lève pour prendre son manteau suspendu au perroquet. Ayant péché au fond d'une de ses poches un billet froissé, l'autre règle au patron une addition déraisonnable. Très distinctement, il se voit ramasser la monnaie, faire un signe d'au revoir vers l'assemblée et sortir. Vissé à son siège, lui buveur, observe que Raymond, pas plus que les autres clients, ne réagit à l'incongru de ce décalque. Puis il raisonne entre deux vapeurs éthylique qu'à partir de ce moment, tenant compte de la position de la glace, il va perdre son double insensé du côté de la nuit froide et humide – mais une glace peut-elle reproduire les humeurs du temps ? Pourtant, dans la glace, malgré ce qui vient de lui apparaître évident, ...sidéré, il se voit à l'extérieur, hors champ.

  Il pleuviote depuis quelques heures. De nombreuses flaques grignotent le trottoir et la chaussée, retenant des morceaux de l'enseigne lumineuse. Rouges et vertes, les lettres de "Chez Raymond". Une rouge, une verte. Répétées. L'ensemble n'est guère de bon goût, mais a l'avantage de saisir l'œil et de se repérer de loin.
  Dehors, donc, le reflet de l'homme ; immobile devant la porte de l'établissement. Il tourne la tête de droite à gauche, hésitant sur la direction à prendre. Au profond du miroir, le buveur sur son tabouret aperçoit maintenant les deux extrémités de la rue, esquissées troubles aux ombres de la nuit. D'un côté, la haute tour de l'Hôtel Virtuose ; de l'autre, les formes basses et lourdes de la gare.
  Venant de cette direction, les phares d'une voiture zèbrent les façades, agrippant des parcelles de pluie.
  Dehors, il s'acharne à vouloir allumer une cigarette que l'ondée refuse.
  À l'intérieur, un détail incongru - mais qu'est-ce qui ne l'est pas alors ? – au-dessus du miroir, l'horloge murale du bistrot marque 23 heures 20, et juste en dessous, à peine floues malgré la distance, les aiguilles du cadran de la gare avancent de cinq minutes.
  Renonçant à fumer son cloppe détrempé, l'autre le jette, excédé. Hormis la voiture gare (taxi peut-être pour le dernier train de Bordeaux ?) qui a démarré de devant le, pas un chat dans la rue. Tout est possible...
  Paralysé devant le zinc, l'homme attend la fin de ce qu'il espère, piteux, n'être qu'un faux pas de son imagination. Pourtant, malgré l'incroyable de la situation, intensément s'inscrit en lui l'évidence de l'effarante réalité : il est au même instant le client du troquet s'imbibant à l'abri de la chaleur du lieu, et la silhouette frissonnante au froid extérieur...
  Sale temps ! Et puis ce vide pénible de la ville que seuls les gens motorisés osent affronter, calfeutrés derrière leur carrosserie. Il distingue la marque de la voiture qui approche : une Peugeot, 504. Blanche. Assis sur le tabouret, il se demande quelles peuvent être ses pensées, planté sous la pluie... L'envie de regagner son domicile ? Peu probable : le retour au nid avant deux ou trois heures du matin n'est guère dans ses accablantes routines. Sans doute le désir de courir jusqu'au "Paradis", l'unique cabaret passable de la ville, à deux pas du " Virtuose ". Accoudé au bar, il se distingue entamer la traversée de la rue.
  Est-ce la pluie qui perle aux dos de ses mains rivées au comptoir ? Est-il possible que l'état des choses soit à ce point disloqué que l'eau du ciel parvienne par l'intermédiaire d'une glace jusqu'à sa peau tremblante de ne plus se reconnaître ?

  Rire ? Pleurer ? CRIER ?
  Cette fois la grande trouille lui vrille les tripes. Ce n'est plus de la pluie sur ses mains mais cette maudite sécrétion de l'angoisse : des sueurs froides. Sa main droite est revenue vers son verre contre lequel ses phalanges blanchissent. Il faut qu'il ait le courage de briser quelque chose, d'extérioriser autrement que par ses cordes vocales enchaînées cette horreur qui grouille en lui.
  La patronne, prenant le relais de son jules derrière le comptoir, s'adresse à lui, qu'elle a toujours eu à la bonne, malgré ses dérives. Ce qu'il lui semble, car il n'est plus sûr de rien, singulièrement sourd, se débattant au sein d'une ouate austère issue de diable sait où.

  Retour brutal du son avec des crissements de pneus sur l'asphalte détrempé de la rue. À cet instant, lui toujours consommateur, réagit. Ce qu'il doit casser, éparpiller en mille facettes libératrices aux quatre coins du bar est devant lui : ce damné miroir ! Une question s'impose, hors sujet : "cela va-t-il faire du bruit ? ".
  Les crissements de pneus ne cessent, mais le fracas de verre brisé et les plaintes des tôles déchirées les effacent. Emietter son cauchemar, en projetant brusquement son verre entre les étagères chargées de bouteilles, exactement au centre de la glace. Juste à l'endroit où son double -à l'extérieur- apercevant la voiture, est revenu sur ses pas, vers le trottoir d'origine.
  Pour l'homme du dedans, les frontières du dehors, à l'image des formes de son visage à demi penché sur la surface mouvante de son scotch, s'estompent. Il sent que sa conscience va basculer vers un ailleurs tellement plus dangereux que celui de l'extérieur, un ailleurs intérieur où il ne saura plus s'il est dans la rue ou bien si la rue circulera entre les tables de la salle.
  Les orbites jaunâtres des phares pervertissent la chaussée. Lui du bar spécule alors de se lever, de rejoindre son reflet, de fondre sur celui-ci et de le ramener là, pour boire un verre, pour se réchauffer. Car l'autre tremble de plus en plus ; ses chaussures usées, sur le goudron mouillé, doivent prendre l'eau. Un frisson parcourt ses pieds sur la barre d'appui du bas du rade.
  La voiture, indubitablement, n'est pas en bon état. Assis sur son tabouret, accoudé au comptoir, un whisky dans une main, une cigarette entre l'index et le majeur de l'autre, immobile, fasciné, l'homme se voit dans la glace exister une autre vie.

  Alors... Alors la voiture – conduite par un autre alcoolique ? - rebondissant sur un lampadaire, fait un tonneau en travers de la rue et, mutilée, borgne, agonisante, retombe sur ses roues déjantées à l'endroit précis où son double terrorisé attend SA PROPRE MORT.

  Tout s'est effacé... A-t-il rêvé ? Non, ses yeux sont bien ouverts et il est certain d'être lucide, malgré les whiskies ingurgités au déplorable de cette nuit de décembre. Que croire ? Délire éthylique ? Cauchemar éveillé ? Prémonition ? Une panique de possibilités jette son ancre d'incertitude au fond d'un océan de points d'interrogation. Quand il sortira, lorsqu'il aura dit bonsoir aux amis, aux poivrots de la dernière heure, à Raymond, à sa femme, dehors alors, à quelques mètres, ...un chauffard l'écrasera. Parce qu'en un ailleurs inconnu, il est écrit qu'il doit mourir ce soir.

  Doit-il mourir ce soir ?
  Pourquoi parler de mourir ? Parce qu'enfin...! Rien ne l'oblige à sortir PAR DEVANT ! Il peut -IL VA ! - passant sous le petit panneau lumineux marqué "Issue de secours", sortir par l'impasse, derrière l'immeuble ! Titubant des neurones et sur ses jambes, il se presse vers LA solution.

  C'est au dernier moment, sous l'effet du choc, qu'il comprend que nul n'échappe à son destin. Quel conducteur ivrogne a décidé ce soir de se garer dans l'impasse ? L'homme qui agonise entre l'arrière de la bagnole et le mur qui le brise n'en saura jamais rien...



FIN

  Francis Schall,
Toulouse, 21 juin 2005.

© Francis Schall. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur.

Nouvelles

  Mémoire de sable

La petite fille


24/08/05