La nouvelle



   Olivier Charmeyrois grimpa dans le TGV pour Paris un mardi 11 avril à 17 h 08 en gare de Marseille. Il faisait plutôt frais pour la saison, Olivier Charmeyrois avait passé un loden vert pin par-dessus son veston. Sa réservation indiquait voiture 8 Première Classe, place 54 fenêtre, bien évidemment dans un compartiment non-fumeurs.
   Il s'installa avec une petite dizaine de minutes d'avance, au centre d'une voiture que les voyageurs peuplaient avec nonchalance. Il constata avec satisfaction qu'il se trouvait dans le sens de la marche. Il quitta son loden, le plia, le casa au-dessus de sa tête dans la glissière à bagages. Il avait gardé son Vuitton, qu'il posa sur ses genoux. Il l'ouvrit, en sortit Le Monde, acheté au kiosque de Saint-Charles. Il en parcourut vaguement les titres. AGGRAVATION DU CONFLIT DANS LA RÉPUBLIQUE DE... ALERTE MAXIMUM A LA FRONTIÈRE DU... TENSION CROISSANTE ENTRE... Il soupira. Le monde, le vrai, le grand, dont le journal qui en portait le nom n'était que le reflet, restait plus que jamais un magma où les tensions ne faisaient que croître, un corps malade où la température ne cessait de monter.
   À la suite de l'annonce traditionnelle, le TGV s'ébranla hors de la voûte de la gare. Le compartiment s'était rempli, plusieurs enfants en bas âge commencèrent à courir dans la travée en criant. La femme se pencha vers lui, élargissant son sourire. Elle sentait bon, une eau de toilette épicée.
   — C'est la rentrée, dit la voyageuse. Les gosses, je sais ce que c'est. J'en ai trois !
   Elle rit, elle avait l'accent chantant du pays. Charmeyrois, lui, était du Nord. Il prit le parti de refermer son journal et de glisser son attaché entre ses pieds. Il évoqua son fils unique, en 4ème, marchant couci-couça. Mais il n'avait guère le temps ni l'occasion de s'en occuper : il était séparé. Il donna l'information d'un ton léger, sans avoir l'air d'y toucher. On ne sait jamais. La voyageuse, sans paraître relever, se présenta : Carole Vecchiali. Le train avait atteint sa vitesse de croisière, il traversait l'arrière-pays avec comme horizon l'étang de Berre, une barre gris-bleu, hachurée de métal. Le ciel était cloqué de nuages capricieux que le vent brassait en silence.
   Olivier Charmeyrois s'était calé les reins contre l'angle de son siège afin de pouvoir se tourner de trois-quarts vers sa voisine. Carole Vecchiali parlait beaucoup. Elle montait à Paris visiter sa sœur aînée, malade. Elle avait laissé les gosses à son mari, avocat, elle en profiterait pour faire quelques expositions, elle était passionnée de peinture. Son babillage était une musique charmante, sa bouche délicieusement vermeille, ses yeux charbonneux ; les bouffées d'odeurs qu'elle répandait, épices mêlées à un rien de sueur mammaire, troublaient l'homme plus qu'il ne s'y était attendu. L'idée d'un rendez-vous parisien, arraché en douceur, lui parut possible. Ce ne serait pas la première fois. Il s'était détourné vers la fenêtre pour mûrir une phrase d'accroche, ses yeux erraient à travers la plaine striée de haies pelées et pointillée de hangars, lorsque l'évènement se produisit.
   Olivier ferma convulsivement les paupières pour échapper à l'éclair intense qui venait de fulgurer contre l'horizon rapproché, enveloppant le compartiment d'une vague de lumière si brillante qu'il eut l'impression que les parois étaient devenues translucides. Le choc contre ses rétines avait été si violent qu'il crut, pendant une seconde ou deux de frayeur noire, être devenu aveugle. Quand il rouvrit les yeux, avec la sensation d'avoir du sable brûlant sous les paupières, il s'aperçut qu'il n'en était rien. Le soulagement lui arracha un gémissement de gosse. Plus bizarrement, sa seconde sensation fut qu'il ne s'était rien passé. Sous son regard encore papillonnant, le ciel ne gardait aucune trace de l'explosion silencieuse. Un très vague grondement se mourait dans ses tympans, fantôme d'un coup de tonnerre qui pouvait très bien ne provenir que de l'écho du sang se ruant dans ses artères.
   Il se retourna vers Carole, Carole dont les yeux d'un noir de graphite étaient laqués d'une pellicule liquide, et dont la bouche distendue montrait entre ses arcs deux colliers de dents à la blancheur de craie, qu'une seule couronne auréolait dans le fond. Classiquement, la femme avait posé une main aux doigts bagués sur son sein gauche, arrondissant la toile turquoise de son tailleur.
   — Qu'est-ce qui s'est passé ? murmura-t-elle non moins classiquement, d'une toute petite voix qui manquait d'air.
   Olivier s'apprêtait à sortir une de ces phrases rassurantes qui viennent tout naturellement en bouche, quand l'évidence d'un nouveau phénomène lui figea la langue. Un phénomène, ou plutôt sa négation. L'absence de bruit, le silence...
   Il entendait bien le chuintement étagé des conversations qui renaissaient avec hésitation dans le compartiment mais, derrière, rien. Le heurt des roues sur le décrochement des voies, le ronronnement des moteurs électriques, le sifflement de l'air dérapant à 250 km/h sur la carapace profilée du convoi... tout avait été gommé. Le TGV se mouvait dans une irréelle absence de sons, dans du coton, de la ouate, il filait comme défile un film muet.
   Olivier se reporta à la fenêtre. Il posa sur le verre son front, son nez, l'extrémité de ses doigts. Il sentit derrière son épaule le poids émouvant du sein deviné, et la pesanteur entière du corps de Carole, et son souffle parfumé sur sa nuque. De l'autre côté de la vitre, plus rien n'était reconnaissable. Quelques minutes auparavant, ou quelques secondes, les yeux encore pleins de l'éblouissement de l'éclair, il avait cru l e temps d'un regard noyé que le ciel s'était recomposé dans sa fluidité mêlée de lumière tamisée, de bleu fade, d'échardes nuageuses. Il s'était trompé. Le ciel s'était fondu en une translucide pâte gris-bleu, une seule et même coulée vaporeuse, sans profondeur, qui scintillait, ou qui vibrait, vite, de plus en plus vite, jusqu'au moment où cette vibration cessa tout à fait au profit d'un uniforme éclat d'acier mat.
   Une exclamation pointue retentit dans le compartiment où les voix, l'instant d'avant chuchotantes, se faisaient plus fortes, plus précipitées. Sous le ciel d'étain, le paysage avait subi une transformation plus surprenante encore. Comme ces images générées par ordinateur qu'Olivier avait eu l'occasion de voir dans un festival de films professionnels et où des tumulus de couleurs, en se mélangeant, sécrêtent des formes fantastiques, le décor traversé par le TGV crépitait, se déchiquetait, se recomposait en un grouillement ininterrompu, en des surcharges d'éclaboussures si fugaces qu'aucun détail n'y était discernable.
   Était-il juste, d'ailleurs, de penser que le train traversait ce bouleversement tectonique ? En quelques secondes supplémentaires d'observation médusée, Olivier se persuada que le convoi restait immobile au milieu de ce panorama en germination constante. Mais pourquoi ? Comment ? Il crut voir, à travers les grumeaux de couleurs, une forêt aux arbres frissonnants, à la perspective grelottante. Mais le mirage ne dura pas. La forêt se tassa, pâlit, perdit ses couleurs, et l'horizon ne fut plus que bouillie neigeuse, un vaste étalement de blancheur sale qui tremblait comme une gelée.
   Dans la travée, une grande jeune femme aux cheveux courts et cendrés ramassa un enfant égaré qu'elle éleva jusqu'à sa poitrine menue, l'y pressant à l'écraser. Des phrases inquiètes volaient de bouche en bouche, questions ébauchées qu'aucune réponse ne venait apaiser. Olivier pivota encore, ses lèvres entrouvertes se retrouvèrent à quelques centimètres de la bouche carminée de sa voisine, vissée aux commissures.
   — Je me demande si... commença le cadre commercial.
   Il n'acheva pas, malgré la supplication qu'il pouvait lire dans la profondeur obscure des yeux plantés dans les siens. Il venait d'additionner les titres du journal, l'éclair entraperçu et sa brillance de mille soleils flambés en allumette, ce paysage brouillé que l'entropie des grandes catastrophes précipitait dans le néant. L'opération ne pouvait avoir qu'un résultat. La Bombe. Avec une majuscule, d'où qu'elle vînt, qu'elle qu'en fût la cause. Seulement ce résultat ne cadrait pas avec une autre donnée essentielle : il était vivant, ils étaient vivants, tous, le train était intact, même s'il avait sans la moindre secousse stoppé sa course dans...
   Olivier Charmeyrois reporta une fois de plus, de ce mouvement pendulaire qui allait lui être si familier, si automatique, son regard vers la fenêtre. La blancheur terne s'était dissoute au profit d'une autre forêt à la densité somptueuse, dont les frondaisons mouvantes s'élevaient vertigineusement. À tâtons, l'homme trouva la main de Carole, et ses doigts se refermèrent sur les phalanges baguées qui tremblaient légèrement.

   Olivier Charmeyrois ne s'était pas trompé. Parti d'un sous-marin pansu comme une baleine, un missile nucléaire avait été tiré sur une cible connue de lui seul, puis détourné de sa cible par les lasers d'un satellite de défense européen. L'engin, lourd de ses quatre têtes de deux mégatonnes chacune, avait fait un saut de carpe de plus de 2000 kilomètres pour retomber à peu de distance de Salon-de-Provence, en plein sur la ligne de chemin de fer Marseille-Paris, en plein sur le TGV de 17 h 08 qu'il avait percuté au centre de la rame, très exactement sur la voiture numéro 8.
   L'explosion fantastique avait bousculé la trame du continuum pendant une fraction de nanoseconde, au sein d'une sphère dont le train occupait le noyau. Pendant cet infime laps de durée, le convoi avait été arraché aux trois dimensions de l'espace pour être précipité dans la quatrième : le temps. Décalé par rapport à l'univers matériel de cette fraction de nanoseconde, le convoi, inaccessible désormais à la matière comme aux rayonnements, était reparti en arrière à une vitesse inimaginable... et toujours croissante.
   Mais pas en arrière dans l'espace, non. En arrière dans le temps. En direction du passé incommensurable.

   À peine les forêts tropicales de l'ère tertiaire eurent-elles balbutié sous l'implacable vent éonique, qu'elles étaient déjà remplacées par la savane aérienne d'un Jurassique dont le parc s'étendait bien au-delà de l'imagination de synthèse d'un réalisateur hollywoodien, et où une écrasante vie reptilienne courait à l'envers, régressant jusqu'à disparaître au long de ses cent-cinquante millions d'années vécues à reculons - le temps de quelques battements d'un cœur humain. Encore quelques clignements d'yeux incrédules, et le Mézozoïque fut avalé par la prolifération du Carbonifère. Dans le wagon numéro 8, les hauts-parleurs grésillèrent, délivrèrent une voix de terroir qui butait sur chaque mot.
   — Le personnel du TGV 727 présente ses excuses aux passagers placés sous sa responsabilité... Nous ne pouvons être tenus pour responsables des évènements en cours... Néanmoins les voyageurs peuvent être assurés que tout ce qui peut être fait en vue d'un retour à la normal et une issue régulière au parcours sera effectué... En attendant, il vous est recommandé instamment de garder votre calme. Nous vous rappelons d'autre part qu'un bar-fumoir disposé au centre de la rame...
   Pendant ce temps le train quittait le Dévonien. Les rugueux reptiles en forme de salamandres géantes entraient dans la mer pour y redevenir poissons, l'eau clapotait au ras des fenêtres, au rythme d'impossibles marées qui recouvrirent la rame. Un gros homme blême et suant vint se pencher au-dessus de Carole et Olivier. Des éclairs multicolores fragmentaient la masse océanique nuance cristal et anthracite. La vie se ramifiait dans les grands fonds, pour ne plus faire qu'un avec le limon primitif. Le TGV venait de boucler son premier milliard d'années en arrière.
   — C'est fou... C'est fou, non, vous ne croyez pas ? grasseya l'homme qui mâchouillait une cigarette filtre par le mauvais bout.
   Le train avait émergé. Derrière les carreaux, des tornades de feu jaillissaient, s'étouffaient, renaissaient, laquant de vermillon le plastique des banquettes, les vêtements froissés, les épidermes luisantes. Des volcans s'effritaient ou s'effondraient, avant de crever le sol où ils s'enfouissaient. La Terre vagissante tournait à la boue, à la lave solaire dont elle était issue.
   Sans attendre une réponse, le gros homme était parti vers l'autre extrémité du wagon, bousculant des gosses émerveillés qui s'étaient flanqués dans ses jambes. La Terre lança au ciel une ultime gerbe d'incandescence, qui était aussi son dernier souffle orageux. Carole se replia un peu plus contre Olivier, qui avait refermé le bras contre l'épaule dodue où la chair frémissait sous la toile. Le TGV venait de dépasser les quatre milliards et demi d'années qui sont l'âge de la planète ; il filait en plein vide, à vitesse temporelle asymptotique, au sein d'une nébuleuse carmin qui se recomposait autour de la boule floue du soleil naissant.
   — Tu as vu, il fait nuit... Mais comme les étoiles sont grosses ! On dirait qu'elles se rapprochent.
   Carole avait une voix de souris, mais le tutoiement fit du bien à Olivier. Cependant il ne chercha pas à expliquer ce qu'il connaissait à peine, de vagues souvenirs scolaires, une émission de Hubert Reeves vue à travers le si lointain petit scotch du soir... C'était vrai néanmoins, les étoiles se rapprochaient, se resserraient. Dans l'étendue cosmique infinie au regard et pourtant finie qui faisait son chemin à l'envers, les galaxies, spirales bouillonnantes, se précipitaient vers leur source commune, et avec elle leurs torrents d'étoiles, ces innombrables perles d'un collier rompu qu'aspirait le maelström, la caverne d'Eole à la gueule grande ouverte. Milliard d'années après milliard d'années, l'univers se contractait, s'échauffait.
   Olivier tira sur sa cravate, en abaissa le nœud. Le sombre ciel gorgé d'astres se délayait, devenait une soupe huileuse dont la brillance s'accusait de seconde en seconde. A l'extérieur, de l'autre côté de la barrière du temps qui isolait le convoi, l'univers était devenu si chaud qu'aucune matière n'aurait pu y garder sa cohésion. Il n'y avait plus place ici que pour les radiations primitives, des électrons libres, des positrons fous dont la danse nuptiale allait déboucher sur un coït forcené se confondant avec la naissance grandiose et unique dont il était la cause.
   Un contrôleur appelé pour un cas d'évanouissement de vieille dame traversa le compartiment 8 les yeux rivés à ses chaussures. Le TGV a parcouru quinze milliards d'années en marche arrière. Toute la matière de l'univers s'est condensée en un puits de radiations recourbées sur elles-mêmes, un anti-trou noir, une sphère pas plus grosse que Jupiter, l'œuf primordial, dont la température est de 100 milliards de degrés Kelvin.
   Malgré la vitesse temporelle, une telle chaleur passe tout de même d'un poil à travers la paroi de métal laqué... Olivier étale de l'ongle une goutte de sueur qui perle de sa tempe, défait le premier bouton de sa chemise. Ses lèvres frôlent celles de Carole, dont la sueur sent fort la femme qui fond.
   Le TGV percute l'œuf radiant. BIG...
   BANG !
   Le TGV percute l'œuf radiant, le temps renversé du convoi joint le non-temps d'avant la création. Et l'œuf, sous le choc incommensurable, explose

   Ça y est, la langue d'Olivier force les lèvres encore hésitantes de Carole Vecchiali. Leur premier baiser à le goût de sel. Et déjà la main libre de l'homme s'infiltre entre les revers du tailleur, se referme sur la courbe d'un sein que le chemisier calfeutre, que les baleines du soutien-gorge enserrent. L'œuf radiant a explosé en silence. Le temps s'est remis en route. En avant. En avant ! Grâce à la rencontre inouïe d'une motrice de la SNCF et d'une boule instable d'intense chaleur, le temps recommence son expansion, l'espace recommence à se déployer, l'univers est né une seconde fois, il grandit à la vitesse de l'éclair.
   Le TGV accompagne cette croissance. La rame est repartie en avant dans le temps, dans le sens normal du temps. Mais, en réaction à ce choc initial contre l'Ylem, sa course est bien plus rapide que le temps, sa vitesse temporelle est presque infinie. Carole se sent molle dans les bras d'Olivier, elle ouvre sa bouche chaude, ses dents crissent contre celles de l'homme, elle ne cherche pas à écarter les doigts qui s'infiltrent sous la pelure du chemisier et sous la carcasse de son Ultrabra Perfection dont les bretelles irritent ses épaules.
   Dehors l'univers se refroidit, la soupe radiante se condense, la matière, atome par atome, s'assemble. Olivier et Carole se sont séparés, un peu gauches de ce premier baiser, un peu étonnés de sa violence qui appelle d'autres étreintes, plus pressantes, que confirme cette érection qui bute contre la doublure du pantalon, cette indicible moiteur au fond du ventre. Ils se regardent, dans le vide la poudre des nébuleuse devient étoiles dures, et les étoiles se groupent par milliards pour dessiner dans l'espace noir la splendeur tournoyante des galaxies.
   Carole essuie du dos de sa main gauche l'humidité qu'elle sent à son menton, la salive du baiser. Le TGV atteint la surface en fusion de la Terre qui vient de s'arracher au soleil et se cherche une orbite, se contracte pour expulser une lune pantelante, se compose une surface de volcans turbulents.
   — Maman! Pipi ! hurle une petite fille bouclée perdue au centre de la travée.
   Le train a semé les ères sur son parcours, il a remonté le chemin de la vie jusqu'à l'Homme, sur sa lancée il aborde l'époque de la roue, et celle des diligences, celle des trains, des missiles nucléaires. Avec l'assurance sans faille d'une mécanique à la perfection cosmique, il rejoint l'instant de son départ en gare Saint-Charles à Marseille, il rejoint l'instant de sa rencontre avec le missile égaré.
   Et le dépasse. Pour reprendre sa route folle vers le commencement des temps.

   Olivier Charmeyrois est arrivé sur le quai avec un bon quart d'heure d'avance . Il n'est pas tout à fait 17 heures. Il cligne des paupières. N'y a-t-il pas eu un éclair soudain dans le ciel ? Non... juste une impression rétinienne, une montée de phosphènes. Et ce roulement fantômatique dans ses tympans ? Rien non plus, seulement le sang qui rue dans ses artères. Il devrait peut-être surveiller son cœur. Vie stressée, cœur qui flanche.
   Il sourit pour lui-même, a un mouvement d'épaule, se râcle la gorge. Une femme en bleu le dépasse, une jolie brune un peu ronde, qui doit être à la recherche de son wagon. Il la suit des yeux deux ou trois secondes, ses fesses roulantes, ses mollets bien arqués. Ne la connaît-il pas ? Non. Dommage. Mais tout n'est peut-être pas perdu. On ne sait jamais ce qu'un voyage en train peut vous réserver. Surtout un aussi long voyage, Marseille-Paris, cinq heures bien tassées.
   Olivier sourit encore, se décide à monter dans son compartiment. A quelques centaines de kilomètres, ou quelques milliers, un fou cloîtré dans son sous-marin d'apocalypse tourne des clés, libère un code. Un missile crève la surface bleue d'une mer commune, monte vers le ciel accompagné d'un limpide jet d'écume. Olivier s'asseoit à sa place, le numéro 54. La femme en bleu ne tarde pas à le rejoindre. Il la salue d'une inclinaison de tête, elle sourit en réponse. Comme il l'avait prévu, tout n'est pas perdu.
   Invisible dans le ciel, le missile trace son ellipse de mort. Encore quelques minutes, et il va exploser au centre de la rame du train, pour le projeter en arrière dans le temps, jusqu'à la création du monde dont il sera le vecteur. Et le TGV repartira en avant. Et en arrière. Et en avant. A l'infini du temps et de l'espace.
   Une moue rêveuse aux lèvres, Olivier Charmeyrois s'enfonce dans le moelleux de son siège. En équilibre stable sur l'étincelante barre du balancier cosmique, il se sent bien.

FIN


© Jean-Pierre Andrevon. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur. Nouvelle publiée initialement dans Bifrost n°6, 1997 , sous le titre « Big Bang ».
 
 

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24/04/09