Patricia Manignal
est née à Marseille en janvier 1962.
Elle peint, joue de la guitare et écrit. Deux de ses nouvelles de fantastique moderne sont parues dans la série d'anthologies « Nighmares » dirigée par Daniel Conrad (Lueurs Mortes Editions).
C'est :
Confession (Cauchemars 95 : Les enfants vampires) et Lotario, publié dans l'anthologie Les Assoiffés (Nigtmares 2, mai 1996).

Ecrits dans un style direct et vigoureux, ses récits sont à la fois gothiques et modernes, tantôt influencés par Lovecraft, tantôt par Philip K. Dick, le Hard Rock ou la BD.

L'Horreur verte, novella inédite de Patricia Manignal, s'inscrit dans la lignée de Dernier Office avant mutation et de Lotario. On retrouve, dans un bouillonnement général d'idées, ces couches successives de classicisme et de modernisme. L'humour noir –toujours– et la poésie romantique.

(JPP)

 

   
Trombino Par auteur Par titre

Confessions gothiques, recueil




   Je déteste les arbres. Ils m’angoissent. Ils me font peur. Mais je ne suis pas fou. Du moins, pas comme l’entendent les aliénistes ou les gens de la rue. N’allez pas croire que je sois allergique à leurs émanations ou que je milite contre l’écologie. Pour des raisons de santé, j’ai dû passer des vacances – ou plutôt ce qui aurait dû être un séjour de cure – dans le Haut-Var, là où la forêt est la plus dense et l’air le plus pur. De surcroît, j’étais certain de ne pas y trouver, comme en ville, cette foule stupide dont l’expression finit par ressembler à celle du débile…
   J’ai connu une femme de mauvaise vie, ou, pour le vulgaire, une fille de joie prénommée Véra. C’est peut-être à cause d’elle que j’ai dû aller dans le Muy, un lieu où le calme et la nourriture saine pouvaient guérir nos cicatrices morales et physiques infligées par le temps et le stress urbain.
   « Qui verra Véra l’aimera », dit un épigramme brodé sur les mules d’une charmante jeune fille dans un des textes d’Edgar Poe. Malgré son talent et sa gentillesse, la Véra que je connaissais n’avait rien de la jouvencelle du dit texte. Par contre, il y avait un lien : tous ceux qui la voyaient, d’une certaine façon l’aimaient.
   Mais elle n’avait pas eu de chance.
   Au départ, ce n’était pas, à proprement parler, une prostituée. C'était juste une femme en détresse qui recevait chez elle le premier venu, et qui, par ennui et par solitude, s’était liée à des filles du quartier qui n’étaient pourtant pas dangereuses, vu leur âge. Elles l’étaient pour la jeune joufflue qu’était Véra.
   Véra était demeurée une adolescente de dix-huit ans, rêveuse et érudite, mais on n’est plus une jeune fille quand on a trente-huit ans. On ne peut guère parler d’un manque d’éducation pour ce qui est des errances qui l’avaient conduite au plus bas, tant dans la vie que dans son quartier. Il me semble encore l’entendre et la revoir lorsque le vent frémit dans les branches des arbres. Il me rendra fou. Il me tuera.

   
   Véra et moi prîmes séparément un séjour dans le même secteur. Ma maison de cure n’était pas loin en voiture de la clinique où, un jour, ils l’ont enfermée.
   Mais moi, je les ai entendus ; ils parlaient entre eux de choses bien à eux. Des choses scientifiques, si c’est ainsi que vous aimeriez les nommer. Mais pas toujours d’une manière très orthodoxe, très scientifique, voyez-vous ?
   Peut-être
avais-je une forte fièvre ou une crise de dépression qui guettait, mais les propos lyriques et satyriques que je surpris en fin d’après-midi, dans le magnifique parc de ma clinique, me plongèrent dans un passé ténébreux.
   Le docteur récitait des diktats comme un physicien d’une ancienne société secrète, ou comme un dévot égrenant un chapelet de charmes maléfiques.
   J’eus l’impression d’un flash-back montant d’une vie passée, antérieure, peut-être. Ou comme si j’entendais radoter flolkloriquement le personnage principal d’un film fantastique autour duquel se nouait le drame.
   La terre remuée que je vis un jour (dans la réalité ? Dans un film ? Ou encore lors d’une projection astrale ?) ressemblait au produit d’un séisme ou d’un cataclysme, mais son mouvement et l’amplitude dramatique de la scène n’avait rien de commun avec des phénomènes terrestres connus.
   Un bourbier ou une tornade de terre molle. Molle, comme s’il se fut agi de lave tiède. Dans cette lave brun rosâtre, tournait un malstrom de vie qui bougeait, grouillait et se fertilisait. Ça entrait comme de la vermine dans une pièce de charcuterie et ça sortait en vibrant odieusement.
   L’Horreur de la Vie.
   L’ensemencement et l’éclosion précoce dans un tourbillon vaste et entropique. Une sorte de vulve ou de vortex toujours renouvelé qui tournait sur lui-même à la manière d’un océan captif.
   Un discours décousu, des pensés délirantes, bien sûr. La semence et l’éclosion n’ont rien de repoussant, bien moins que les choses humaines auxquelles nos cinq sens sont habitués, faute d’un autre refuge.
   Mais non, si vous aviez vu ça. C’était dégoûtant !
   Le pire, pour moi, reste à savoir si j’ai vu ou rêvé la chose.
   Mais ce qui me rassure sur ma crédibilité relative, ce sont les propos que j’entendis près du parc, lorsque je me couchais dans le lit qu’il m’arrivait de louer par commodité dans la clinique de Véra. Ils parlaient de productivité, d’activité, de fertilité, et de nourriture.
   « Tout doit se rendre utile, tant dans la société que dans la nature... Notre humanité n’est pas une branche coupée du tronc de la nature... Peu importe notre niveau de civilisation, il faut que nous nous rendions compte que ce que l’homme et ses religions idiotes ont tenté de diviser, un jour, ne fera qu’un avec le Grand Règne. »
   Johannsen, le psychiatre, parlait à un initié, car l’homme que je discernais, voûté et aux épaules étroites, n’objectait aucun mot et ne posait aucune question. Je me demandais soudain pourquoi le Docteur parlait de ces choses-là alors qu’en rang normal, si l'on peut s'exprimer ainsi, elles auraient dû être dites dans un lieu fermé lors d’un colloque professionnel.
   « Si nous observons nos sujets de l’unité Huit, je vois beaucoup de choses que vous avez négligées... Il faudra y remédier au plus vite.
   — Je vous comprends bien, Professeur, mais veuillez cesser de m’appeler Manson. Mon nom est Monsont.
   — J’aimerais bien, mais je ne peux m’en empêcher. Excusez-moi d’en rire. J’aime beaucoup le nom de Manson et ce qu’il évoque. Pas vous ?
   — Je ne vous croyais pas si sentimental, Professeur.
   Ils se prirent l’un l’autre dans les bras. La pâleur de Manson excitait Johannsen.
   « Allons en salle de bio, mon bon ami. Je vous montrerai ce que nous allons faire pour mener au mieux notre tâche universelle. »
   L’homosexualité et l’absence théâtrale d’émotions donnaient ici une ambiance tout à fait kafkaïenne. Tout y était horrible jusque dans le moindre détail. Et moi, j’étais inutile comme le Voyageur imprudent qui prend un aller simple vers une destination inconnue.


   Je ne suis pas un détective privé, même si je suis assez pertinent, intuitif, et discret. Être justicier de l’humanité n’a jamais été ma vocation. Je vis, c’est tout. Tout au moins, je vivais avant d’être le témoin de cet horrible drame.
   Mais, je ne devais pas faire de vagues. Déjà, le gouvernement m’avait fourni une certaine somme d’argent et les autorités de la clinique m’avaient laissé entrer dans l’enceinte privée protégée par un réseau électrifié. J’avais pu aisément repérer des failles chez le personnel et dans la structure protectrice du dit parc. Je découvris même l'accès dérobé qu'utilisait le jardinier.

   Le jardinier de l’enfer, cet horrible personnage. Je crois qu’il devait être parent de Manson, mais à l’instar de ce dernier, c’était un homme fort, de taille moyenne, au tempérament nerveux. Son visage était austère et son expression taciturne.
   Ne nous méprenons pas sur son rôle. Un jardinier n’est pas foncièrement un personnage subalterne et falot. Celui de mon récit, de mon vécu, car je ne suis pas une vieille femme sénile, n’avait absolument rien qui méritât ces épithètes. J’ai su que Monsont et lui étaient pour ainsi dire les deux bras du Professeur Johannsen. Mais dans la réalité encore immergée, il n’y avait pas « deux bras » mais d’avantage de tentacules, de branches, de ramures...
   Il me fallut chaque fois me montrer discret lorsque je quittais ma chambre pour aller espionner. Et d’autant plus lorsque je prenais ma voiture pour faire la navette entre la maison de cure et le Grand Œuvre de la clinique du parc.


   Je suis un homme chanceux. Je peux le dire. Bien que ma vie ne se soit pas passée comme je le voulais. J’occupe toujours un poste important à la Mairie de Marseille et j’ai même des amis normaux avec lesquels je dîne, certains soirs, dans de bons restaurants… Des femmes et des hommes charmants.
   Je vis en plein cœur de la ville parmi les cris, la foule et le brouhaha…
   Bien sûr, je ferme les yeux lorsque je passe près d’un endroit où se trouve un arbre. Mais les malaises, grâce aux drogues que me prescrit mon médecin traitant, sont de très courte durée. Le pire, ce sont mes rêves et les stigmates de ma mémoire.
   Je ne reverrai plus Véra.
   On ne peut pas dire que j’avais eu pour elle le coup de foudre ou éprouvé un grand amour, mais c’était devenu une amie. Au départ, elle avait été ma prostituée… J’étais l’un des rares qui lui faisait encore de petits cadeaux, car elle avait bien enlaidi. Non pas à cause de la maladie mais des cicatrices et des coups de poignards de la vie.
   Le reste, ce sont ces salauds qui le lui ont fait. Je sais que le gouvernement, les gouvernements mondiaux trempent tous dans ce genre de combines… Ces choses-là ne sont dévoilées qu’une fois que le vulgaire en voit trop. Comme pour les O.G.M. pour ne prendre que cet exemple.
   Mais je sais qu’il existe des clones humains dans les hôpitaux psychiatriques américains. Et cet endroit charmant du sud de la France où séjournait la vulnérable et tendre Véra n’en était qu’une annexe...




© Patricia Manignal. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur.

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28/01/06 revu le 06/04/12