Jean-Pierre Planque
vous propose de redécouvrir ici un texte de fiction qui n'est ni une nouvelle, ni un poème, mais plus une succession de tableaux, de cartes d'un Tarot qu'il aurait lui-même confectionné à partir de sa vie. On a souvent souligné le fait que le fantastique se caractérisait par l'irruption dans le « réel » d'un élément irrationnel. Pourquoi ne pas imaginer un mouvement inverse ? Juste pour suggérer que « rêve » et « réalité » forment finalement un tout dans lequel la conscience est libre de se promener...





Photos et bio/biblios

 

   Des rêves sont venus en remontant le fleuve. On s’arrête, on cause avec eux : ils savent bien des choses, sauf seulement d’où ils viennent…
( Kafka. Aphorismes )


TABLEAU 1 :

2 Mâts.
Un homme, une femme : l’Homme, la Femme.
Il vient de traverser le désert. Elle aussi.
Ils ne souffrent apparemment plus ni de la chaleur, ni de la soif, ni (surtout) de la solitude. Ils sont donc tous deux en plein désert (Le Désert).
Ils sont séparés par un long et vaste fleuve argenté qui se perd à l’horizon et coupe le désert en deux.

TABLEAU 2 :

L’Homme, comme la Femme, veut poursuivre sa route, donc traverser le fleuve. Ils veulent en quelque sorte se rencontrer, communiquer. Ils peuvent se parler ( et doivent pour cela crier ), mais ils aimeraient se toucher ; et puis, de toute manière, ils veulent avancer.
Ils ont marché le long du fleuve pour chercher un passage, un gué, pendant des jours, mais n’en ont pas trouvé.
L’Homme a essayé de jeter des roches dans le courant pour faire un pont, mais c’est une œuvre de Titan semblable à la construction de la Tour de Babel : le courant emporte tout.
La Femme a trempé son bâton de pèlerin dans l’eau, et l’a ressorti complètement dissout. Car l’eau du fleuve dissout. Traverser le courant, c’est accepter le risque de la dissolution.
Ils parviennent à échanger quelques mots de loin en loin, c’est tout.

TABLEAU 3 :

Tous deux ont remarqué qu’à certaines heures du jour, les rayons du soleil frappent l’eau de telle manière que leurs reflets respectifs vont presque jusqu’à se toucher.
Idée.
Tous deux s’amusent beaucoup avec ces reflets, puis ils s’aperçoivent que chacun peut mouvoir son propre reflet.
Un reflet n’est pas dissout par l’eau, il glisse sur elle comme une caresse sur la peau. Mais un reflet peut-il traverser le fleuve ? C’est la question que tous deux se posent, en même temps. Plusieurs essais infructueux sont tentés.

TABLEAU 4 :

Il a fait traverser son reflet vers Elle.
Elle a fait traverser son reflet vers Lui.
D’un côté du Fleuve : l’Homme + le reflet (parfait) de la Femme.
De l’autre côté du Fleuve : la Femme + le reflet (parfait) de l’Homme.
Reflets lumineux, fluctuants, holographiques.
L’Homme est en relation télépathique avec son reflet, de même pour la Femme. L’Homme est en relation avec la Femme par l’intermédiaire de son reflet (de son double) télépathique.
Et puis alors, n’est-ce pas, peu à peu, comme le temps passe et que le fait d’avoir virtuellement traversé le fleuve a effacé l’idée de le traverser physiquement, on ne sait plus tellement de quel côté du Fleuve on se trouve. Si l’on est du côté Femme réelle + homme virtuel, ou bien du côté Homme réel + femme virtuelle. De toute manière, à l’insu de chacun, il y a eu transfert de matière. À la longue, à force d’échange d’informations, les deux reflets se sont modifiés, pétrifiés.

TABLEAU 5 :

La question ne se pose plus de traverser le fleuve, et les deux « couples » ont fini par s’ignorer ( après s’être moqués, critiqués, voire engueulés ). On voit chacun de ces deux « couples » s’en aller bras dessus, bras dessous vers une hypothétique oasis.
LA TRAVERSÉE DU FLEUVE N’A PAS EU LIEU.

TABLEAU 6 :

On voit l’auteur des 5 tableaux précédents à sa table de travail, assis derrière sa machine à écrire. Un chat blanc et gris ronronne sur un coussin.
Il tape ces quelques commentaires :
« Le Fleuve peut symboliser le Temps. Ils pourraient se trouver au sein d’un vaste sablier (désert = sable), au point de jonction des deux récipients, là où le mouvement du sable est le plus fort, le plus sensible, le plus visible et peut prendre l’aspect de fleuve.
Point de jonction des deux vases = point de contact de deux univers, pont, porte, chakra. »
Puis il griffonne rapidement ce dessin :



TABLEAU 7 :

L’Homme et la Femme se sont endormis. Tous deux rêvent le même rêve. Ils rêvent que, profitant de leur sommeil, leurs doubles se sont rejoints dans le milieu du Fleuve et qu’ils sont partis loin, très loin, dans un autre univers.

TABLEAU 8 :

L’auteur de ces lignes sourit.
De lourdes gouttes d’eau tombent du plafond. La salle de bain de sa voisine est au dessus de lui. Il sait qu’il est temps de prendre seau et serpillière, de gravir l’escalier pour enfin rencontrer la Femme. Elle s’appelle Marie-Ève.



© Jean-Pierre Planque. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur.
Première parution : Planète à Vendre n°12, Avril-Mai 1990.

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