La nouvelle


   « Qu'on introduise l'hérétique ! » ordonna l'Inquisiteur extraordinaire de Sa Sainteté, le pape Attila III, tandis qu'il ajustait sur son visage sévère le masque de velours noir qui couvrait entièrement ses traits. Seuls étaient visibles par les deux trous du masque les yeux noirs et pénétrants d'où dardait un regard de flamme qui vous brûlait jusqu'aux tréfonds de l'âme.
   Les deux hommes d'armes en uniforme de gardes suisses, avec, sur la poitrine, la croix flamboyante inscrite dans un ovale blanc et jaune, qui étaient postés à la grande porte de la Salle des Audiences, ouvrirent les lourds battants de chêne et se placèrent de chaque côté pour laisser passer un détachement de quatre gardes qui était conduit par un officier et au milieu duquel se traînait un homme enchaîné, aux cheveux blancs, vêtu de la tunique noire des simples prêtres. Sur la poitrine du prisonnier pendait le capuchon des condamnés à mort que, jusque là, il avait dédaigneusement refusé de porter. L'homme avait une trentaine d'années mais marchait péniblement, comme un vieillard. Les tortures auxquelles il avait été soumis par les bourreaux de la Sainte Inquisition avaient ruiné un corps naguère robuste, et maintenant son visage déformé par la souffrance était marqué par les rides de l'épuisement.
   « Père Ombuda ! » dit l'Inquisiteur, et ce n'était pas une question mais seulement la constatation de l'identité du prisonnier. D'un signe de la main, l'Inquisiteur éloigna le détachement de la garde ; les deux sentinelles de la porte sortirent et refermèrent les lourds battants derrière eux.
   « Je suis le père Ombuda ! », répéta le prisonnier qui leva la tête avec fierté et fixa son interlocuteur dans les yeux.
   L'Inquisiteur descendit les trois marches du petit podium sur lequel trônait le majestueux fauteuil doré de l'archevêque de Blarion IV. Il s'approcha du prisonnier et, quand il n'en fut qu'à deux mètres, décrivit un demi-cercle autour de lui, comme pour l'examiner.
   « Ça vous paraît donc si étrange, un hérétique ? » demanda d'un ton amer le père Ombuda. « Vous n'en avez pas assez vu durant votre carrière ? »
   L'Inquisiteur eut un petit rire ironique, et ses lèvres, à peine visibles dans la fente du masque, furent prises d'un léger tremblement. « Je vois que les soins des Bonnes Sœurs de Nazareth ne vous ont pas encore adouci, père Ombuda. »
   Le prisonnier haussa les épaules. Il suffit de ce mouvement pour le faire légèrement vaciller, et une grimace de douleur lui tordit le visage. « La souffrance est quelque chose qui va et vient » répondit le père Ombuda. « Maintenant, c'est mon tour, mais, avant votre arrivée, c'est nous qui l'avons importée sur ce monde de mécréants. »
   L'Inquisiteur se raidit et ses mains se crispèrent. « Ce que vous avez fait aux habitants de Blarion IV est une abomination, père » fit-il, la voix altérée par la colère. « Vos astronefs venant d'Albigès ont semé la mort. Vous avez tué et imposé l'adoration d'un Dieu faux et menteur à une population qui vivait dans la sainteté de la Vraie Foi. Et maintenant vous osez vous en faire gloire ? »
   Le prisonnier eut un sursaut comme s'il avait été transpercé par une lame incandescente et, un instant, donna l'impression de vouloir se jeter sur l'Inquisiteur Extraordinaire, mais le grincement des chaînes qui le retenaient le rappela à la réalité. Il ne pouvait rien contre son adversaire.
   « Mon Christ n'est ni faux ni menteur ! » cria-il. « Mon Christ, c'est le vrai, celui que toutes les reconstructions historiques et scientifiques désignent comme le vrai. Albigès s'est consacrée tout entière à la recherche de la Vraie Foi. » Sa voix tremblait de colère, et ses yeux ternis par les souffrances subies parurent retrouver l'éclat qui était le leur quand il conduisait l'armée d'Albigès contre Blarion IV, dans le Grand Nuage de Magellan. « Nous sommes les vrais chrétiens » poursuivit-il, « nous qui défendons la Vraie Foi pour laquelle nous sommes prêts à mourir. »
   « Et à faire mourir » ajouta doucement l'Inquisiteur Extraordinaire.
   « Et à faire mourir, oui » s'exclama le père Ombuda. Puis, avec une ombre d'ironie dans la voix, il ajouta : « Et vous, qu'avez-vous fait d'autre, Inquisiteur ? Vous êtes arrivé ici avec une armée provenant de la Terre et vous nous avez affrontés. Probablement après avoir détruit Albigès. »
   « Albigès a été détruite, en effet » confirma l'Inquisiteur. Dans sa voix, il y avait un ton indéfinissable dont la signification échappa au prisonnier. « Mais Rome ne pouvait assister dans l'indifférence au massacre de ses fidèles. »
   « Les tentacules de Rome ne s'étendent plus sur la Galaxie comme autrefois » répliqua le père Ombuda. « Déjà son empire est en train de craquer. Un empire construit sur le mensonge ne peut durer indéfiniment. Vous détruisez Albigès, mais vous verrez surgir d'autres foyers religieux sur d'autres mondes lointains et cachés, à partir desquels la Vraie Foi se diffusera dans l'univers comme une irrésistible marée qui vous emportera tous et qui ne n'arrêtera pas davantage aux murailles vétustes de Rome ! »
   « Comme vous vous trompez, mon pauvre ami ! » s'exclama l'Inquisiteur. Dans sa voix vibrait un fort accent de pitié et de tristesse. Il s'approcha du prisonnier et le prit par le bras. « Regardez ! »
   Du bras, il lui montra la voûte décorée de fresques de la grande salle. « Regardez ! » répéta-t-il d'un ton tranchant de commandement.
   Le père Ombuda leva les yeux pour suivre le doigt de l'Inquisiteur, mais l'effort le fit tituber et il serait tombé si l'autre ne l'avait pas soutenu de son bras. « Fausseté, absurdité répudiée par la science et par l'histoire » balbutia le prisonnier qui souleva ses poignets enchaînés et se les passa sur le front comme pour chasser une vision de cauchemar.
   L'Inquisiteur s'éloigna de quelques pas, attrapa un des nombreux sièges dont les rangées ornaient la paroi de la salle, le tira à lui sur le pavement luisant, d'un mouvement énergique du poignet. Le siège glissa sur la mosaïque de marbre dessinant une immense croix et s'arrêta juste devant l'hérétique.
   « Asseyez-vous, père Ombuda », ordonna l'Inquisiteur.
   L'hérétique hésita ; l'Inquisiteur haussa durement la voix : « J'ai dit de vous asseoir, père ! Nous ne sommes pas habitués à répéter nos ordres. »
   Dans un gémissement, le père Ombuda se laissa tomber sur le siège. « Vous me rappelez le Vénérable Maître d'Albigès » dit-il. « Le même ton de commandement. La même dureté… »
   L'inquisiteur serra les lèvres, comme si la flèche lancée par l'hérétique l'avait profondément blessé. « J'ai dit de vous asseoir, père Ombuda, et non de faire des comparaisons outrageantes et stupides. Et je vous ai dit de vous asseoir parce que j'ai quelque chose à vous montrer. »
   Le père Ombuda se déplaça légèrement sur son siège en faisant tinter ses chaînes. « C'est vrai. Vous me montriez quelque chose. »
   « Exact. Regardez là-haut. »
   Le doigt de l'Inquisiteur désigna la rosace centrale de Salle des Audiences, celle de l'Episcopat de Médiora, capitale de Blarion IV. « Regardez ce Christ ! » Sa voix tremblait d'excitation. « Un Christ ensanglanté, pendu à une croix qui était marque d'infamie. L'homme-Dieu qui a souffert plus qu'il n'était possible humainement pour racheter nos péchés. Et vous, qu'est-ce que vous offrez ? Qu'est-ce que vous offrez, vous, gens d'Albigès ? Un Christ bionique, un robot créé par une race étrangère provenant de quelque nébuleuse extragalactique pas davantage identifiée qui aurait eu pour objectif d'unifier la Terre primitive d'alors par la force d'une religion artificielle. Mais votre théorie n'est pas seulement une hérésie, c'est un blasphème ! »
   Le père Ombuda bondit et ses yeux lancèrent des éclairs. « Mais vous avez lu nos livres ? Vous avez approfondi la question ? Des années durant, nous avons recueilli tout le savoir disponible dans l'univers connu pour déterminer qui a été réellement le Christ apparu sur Terre. Nos envoyés dans toutes les parties de la Galaxie et du Nuage de Magellan nous ont envoyé des livres, des enregistrements, des témoignages de tout genre et de toute époque dont nos ordinateurs ont fait la synthèse sous forme d'une étude exhaustive et fiable. Non, Inquisiteur, il n'y a pas de doute. Le Christ qui, il y a des millénaires, est venu sur la Terre et a été crucifié sur le Golgotha n'était qu'un robot. Un robot envoyé par des espèces supérieures extragalactiques qui ont voulu imposer leur religion à la Terre en un acte de scénographie grandiose, vu que les tentatives précédentes au niveau idéologique et théologique avaient assez misérablement échoué. Il fallait un catalyseur, et ce catalyseur a été le Christ Robot. »
   « Maintenant vous allez me dire que notre foi et la vôtre sont pratiquement identiques ! » ironisa l'Inquisiteur qui marchait à travers la salle et dont les pas résonnaient derrière lui. « En somme, à part un Christ qui n'a pas existé et une Vierge Marie dont on ne sait pas très bien ce qu'elle a pu mettre au monde, le reste coïncide ! »
   Les yeux du père Ombuda lancèrent à nouveau des éclairs. L'hérétique éloigna d'un coup de pied le siège sur lequel il avait, quelques instants plus tôt, reposé son corps torturé. « Votre ironie est déplacée, Inquisiteur. Et quand vous retournerez à Rome, répétez à Attila III mon message. Un jour viendra où la Vérité triomphera de l'Eglise de Rome, et alors tout son grand empire se désagrégera comme se sont désagrégés avant lui tous les grands empires de la Terre, puis de la Galaxie. »
   L'Inquisiteur avait retrouvé toute la maîtrise de soi et revint lentement vers le podium. Il monta les trois marches et prit place sur le siège doré, qui symbolisait l'autorité de l'archevêque de Blarion IV, tué par la soldatesque d'Albigès.
   « L'entrevue est terminée ? » demanda ironiquement l'hérétique qui lui jeta un regard de défi.
   L'Inquisiteur ne répondit pas. Il poussa un bouton sur le bras du fauteuil doré et ordonna dans le microphone invisible qui devait transmettre ses paroles : « Venez reprendre le prisonnier. Qu'il soit reconduit dans les cachots de l'évêché. »

 
 

Nouvelles
La Flamme verte

15/07/08