Bruno Vitiello, l'un des jeunes auteurs les plus en vue de la SF transalpine, a été révélé par la revue FUTURO EUROPA, dont le rédacteur en chef est Claudio Del Maso. Son roman La Vénus noire a été primé dans le concours organisé auprès des lecteurs de la revue.
Napolitain d'origine, Bruno Vitiello enseigne près de Rome.
 
Ici, Bruno Vitiello a transposé dans le futur et repensé selon les lois du polar le thème du célèbre conte de Hans Christian Andersen Les Habits neufs de l'empereur .
Chez l'écrivain danois, deux escrocs prétendent confectionner de somptueux vêtements au moyen d'une étoffe inexistante qui serait invisible pour les imbéciles. En conséquence, ministres courtisans et autres sujets, sans parler de l'empereur lui-même, cherchant à dissimuler leur propre stupidité, disent voir le souverain magnifiquement vêtu quand il évolue, dans le plus simple appareil, au milieu de la foule. Seule, une petite fille ose s'écrier : mais le roi est nu !

L'Habit Définitif de Bruno Vitiello est paru dans la revue FUTURO EUROPA. Sa version française a été publiée dans Miniature

D'autres nouvelles du même auteur ont paru dans la revue MINIATURE (Combinat, et L'Habit définitif) et dans FORCES OBSCURES n°3 (Le Réparateur).

 

Adresse de l'auteur : via Romagnoli 33, 04100 Latina, Italie

Bruno Vitiello connaît le français.

 

 
Trombino Par titre
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L'Habit Définitif

Bruno Vitiello

  
    Le téléphone sonne. J'allume la lampe sur la table de nuit. Le réveil électronique indique quatre heures.
   « Commissaire Serenda », ai-je balbutié en réprimant un bâillement. Ça doit être les gars de la Centrale. Eux seuls peuvent me téléphoner au cœur de la nuit.
   — Qu'est-ce qui se passe ?
   — Une sale affaire, patron. » La voix du lieutenant Ramirez, à l'autre bout du fil, trahit une forte émotion. « On vient de commettre un meurtre il y a quelques minutes... »
   — À Milan, il y a vingt meurtres par minute, Ramirez. Je ne vois pas pourquoi...
   — C'est un ordre du directeur de la Sûreté. Il veut toute la section spéciale. Je m'excuse de vous avoir réveillé, patron, mais ils m'ont fait la même chose. »
   Je me redresse dans le lit.
   — Un gros coup ?
   — On a tué Vince.
   — Quoi ?
   — Lui-même, Patron. Le Styliste. Dans sa villa de l'avenue Penelope. »
   Je reste silencieux, comme sonné.
   — Patron.... ?
   — Oui... ?
   — Il faut vous habiller, faire vite. Ils ont envoyé une volante vous chercher. Elle sera chez vous dans quelques minutes.
   C'est vraiment une sale affaire. Je saute du lit. Puis je m'arrête un instant, assis sur le bord, pieds nus sur le carrelage froid. Un meurtre avenue Penelope. Le paradis doré de Milan. Le berceau de la haute aristocratie. Ça me paraît impossible... Quelle histoire, même pour la section spéciale !
   « Vince assassiné », me dis-je avec horreur, tout en me trempant la figure dans le lavabo. « C'est comme si on trucidait le père Noël. Qui peut avoir fait une chose pareille ? »
   Je rentre dans la chambre, me frottant vivement le visage avec la serviette pour chasser les dernières traces de sommeil. J'ouvre la garde-robe de noyer et aussitôt je suis saisi par l'odeur familière de naphtaline. Je ne possède pas beaucoup de tenues, mais celles que j'ai sont élégantes et onéreuses. Je tiens à bien les conserver. Presque inconsciemment, ma main s'arrête sur le seul vêtement signé Vince, dans sa bonne housse de cellophane. Je retire brusquement la main. Ce serait vraiment macabre de choisir cet habit.... Avec des gestes nerveux, je passe en revue le reste de la garde-robe. C'est une occasion tragique, sombre, pleine de mystère. Il faut quelque chose de bien adapté. Je suis certain de trouver sur les lieux toutes les autorités. Le préfet, le directeur de la Sûreté... Peut-être même le grand patron. Ils me critiqueront sûrement si je ne sais pas choisir la bonne tenue. Je fixe longuement mes trente vêtements. Dommage de ne pas pouvoir porter le Vince. Il a justement la couleur qui convient. Un bleu foncé avec des reflets d'argent, d'une ligne volontairement démodée, riche de significations cachées. Tout au moins, c'est ce qui est écrit sur le label. Et ce grand "V" rouge sang, cousu à la main juste sur le cœur... Non, ça n'est pas possible. Pas dans ces circonstances.
   À contrecœur, je me rabats sur un simple complet tout à fait anonyme, de fonctionnaire modèle, avec, sur les manches et sur les revers de la veste, quelques touches de bizarre qui dénotent un esprit brillant et subtil. Dans le fond, c'est aussi une tenue onéreuse et élégante. Un Gerardo & Rossi, designers officiels de la police d'Etat. Je ne peux pas faire mieux. Espérons que ça ira.
   Quand l'ascenseur me lâche sur la terrasse de mon immeuble, au 40ème étage, la volante est déjà là qui m'attend. Ce nom, donné il y a plus de trois siècles aux anciennes voitures de la police, convient tout à fait aux nouveaux moyens de transport anti-gravité, rapides et fiables.
   « Bonsoir, Monsieur » , dit le brigadier aux commandes qui ouvre l'auvent pressurisé.
   Je m'installe sur le petit siège rembourré. Tandis que la volante se soulève, légère et silencieuse, j'examine l'habit du pilote. C'est un Filoplus d'excellente facture. Agacé, je me tourne vers le hublot. Comment certains font pour s'habiller de la sorte, avec la paye que donne le gouvernement, je ne suis jamais parvenu à le comprendre...


   Le parc de la Villa Vince est désert, silencieux. Comme s'il ne s'était rien passé. La volante me débarque tout près du mur d'enceinte et repart aussitôt. Il faut agir avec le maximum de discrétion. La nouvelle n'a probablement pas été divulguée. Il pourrait y avoir des complications politiques.
   Un lieutenant de carabiniers posté derrière un arbre surgit inopinément.
   — Je suis le commissaire Serenda, de la section spéciale, lui dis-je. Où est-ce que ça s'est passé ? »
   Il me toise, de la tête aux pieds, sans répondre. Il a revêtu l'intégralité de sa tenue anti-émeute. Les crânes d'argent accrochés sur le col de son uniforme luisent méchamment.
   — Toi, qui es-tu ?
   — Je viens de te le dire. » Je commence à me sentir mal à l'aise. Ça me fait toujours cette impression. Une sensation de rage rentrée quand je discute avec les carabiniers. « Je suis commissaire à la section spéciale. Accompagne-moi... »
   — Papiers », fait-il, d'une voix neutre.
   « Ces types sont de vrais machines », me dis-je, tout en cherchant ma carte dans la poche intérieure de la veste. « Je me demande comment ils font leur instruction. »
   « Papiers », répète le carabinier qui avance d'un pas.
   — Un moment. Un moment... Je les cherche... » Tout à coup, je me souviens que j'ai mis le Gerardo & Rossi, et que la carte ne s'y trouve pas.
   — Je... les ai oubliés.
   — C'est ça. Tu les as oubliés.
   — Allons, ne me fais pas perdre de temps ! J'ai une tenue de la police, non ?
   — Tu peux l'avoir volée. Il y en a beaucoup qui le font. Des terroristes, par exemple.
   Je grimace :
   — Tu me prends pour un terroriste ? Et qu'est-ce que je serais venu faire ici ?
   — Ou un terroriste ou un salopard de la presse subversive. Et tu n'as pas de papiers. »
   Le carabinier fait un autre pas en avant en soupesant sa grosse matraque électrifiée.
   « Arrête ! Je le connais ! » crie quelqu'un.
   D'un coup, je me retourne dans la direction de la voix. Le capitaine Miranda, lui aussi en tenue anti-émeute, me salue d'un sourire arrogant. Pour la première fois de ma vie, je suis content de le voir.
   « Retourne à ton poste », dit-il au lieutenant. « Ça va, Serenda ?
   — À peu près. Toujours aimables, tes gars, hein ?
   — Ils font leur boulot.
   — Eh, oui ! Comme d'habitude. Tu ne peux rien me dire de précis ?
   — Sur le meurtre ? Pas grand-chose. Je sais simplement qu'on a trouvé Vince mort et que quelqu'un l'a probablement assassiné. Le directeur ne m'a pas permis de donner ne serait-ce qu'un coup d'œil. Il m'a dit d'attendre dehors et de te conduire jusqu'à lui. Dis-moi un peu, pourquoi êtes-vous tous de tels emmerdeurs, vous, la police d'Etat.
   « Nous avons de bons maîtres », fais-je en soupirant et en fixant le cordon de carabiniers tendu devant la porche de la villa. Ils sont insupportables, dans la monotonie de leurs uniformes noirs. Leur styliste est vraiment dépourvu de toute fantaisie créatrice. D'ailleurs, ça traduit bien l'esprit de cette arme.
   Miranda donne sèchement quelques ordres, et le cordon s'ouvre soudain, comme un mécanisme à ressort. « Vas-y, commissaire de la section spéciale. Le patron t'attend. Je reste dehors à monter la garde. »
   Je commence à gravir le grand escalier de marbre, sans me retourner pour dire merci.


   À l'entrée, Ramirez vient à ma rencontre. Il est tendu, nerveux. Il paraît avoir vieilli de dix ans. Il ne s'est même pas rasé.
   « Quelle sale histoire, patron... quelle sale histoire... », continue-t-il à répéter, avec son accent sicilien, tout en me montrant le chemin. Je regarde autour de moi, intrigué. C'est la première fois que je mets les pieds dans une villa de l'avenue Penelope. Vues de l'extérieur, elles semblent toutes pareilles. Des édifices de marbre blanc, puissants et carrés comme des cathédrale romanes. Ce n'est pas un hasard si elles ont l'air d'églises. Le rôle joué par les Stylistes dans la société, est de l'ordre du sacré. Ce crime me donne des frissons. C'est une obscénité. Une chose diabolique et insensée. À mesure que je progresse dans les couloirs de la Villa Vince, l'atmosphère change. Comme je m'y attendais, la ressemblance monotone entre les villas de l'avenue Penelope n'est qu'une façade. Les Stylistes eux-mêmes les ont voulues ainsi pour dissimuler aux yeux des profanes les beautés de leurs créations personnelles. Tout, dans ces vastes couloirs, porte l'empreinte du divin Vince. Les parois iridescentes sont une symphonie continuelle de couleurs, de nuances habilement dosées par la touche incomparable du Maître. Des robots mannequins portent les vêtements qui ont rendu immortel leur créateur. Ce sont des exemplaires uniques que n'importe quel musée paierait des sommes astronomiques. Mais ils n'ont pas de prix. Ils sont le symbole de toute une vie. Une vie passée au service de l'art unique et véritable. Je suis heureux de me trouver dans ce sanctuaire, bien que ce soit dans des circonstances aussi douloureuses.
   « Il est ici », murmure Ramirez, la voix cassée. Il m'indique une porte d'ivoire finement sculptée. Il semble sur le point de pleurer. Il a du mal à se maîtriser. Je m'arrête, la main sur la porte, mais je l'effleure à peine. Je regarde Ramirez, comme pour lui demander de l'aide.
   « Poussez, Patron. Poussez donc. C'était son bureau. »
   La porte, très légère, cède doucement.
   Au centre de la petite pièce, tapissée d'étoffes précieuses, Vince gît sur le pavement, recroquevillé, dans une mare de sang que la moquette jaune absorbe lentement. Il est très différent du Vince qui paraissait toujours à la télévision ou sur les maxi-écrans des villes. Il ne semble pas aussi grand et puissant. Au contraire, il est même petit, maladroitement enveloppé dans une splendide tunique. Autour de lui, en demi-cercle, les Stylistes. Ils sont tous là. Filoplus, Gerardo, Rossi, Petronius, Brummel. Toute la Congrégation de Milan. Je reste sur le seuil, très ému. Le directeur de la Sûreté se retourne, me voit. Il vient vers moi à pas lents, mesurés.
   « Entrez, Serenda », me murmure-t-il à l'oreille. Il porte un magnifique complet de haut fonctionnaire, un Gerardo & Rossi de très fine étoffe, de couleur pâle parfaitement adaptée à cette pénible occasion. Par comparaison, mon complet avec ses bizarreries sur les revers de la veste a vraiment triste mine. Je commence à me sentir déplacé dans cette pièce. Le chef de la police murmure quelque chose à Petronius, d'un air déférent et embarrassé. Et dire qu'il porte justement un vêtement de Petronius, un magnifique costume aux splendides fantaisies chromatiques qui transcende toutes les occasions et toutes les circonstances particulières. Tout au moins, c'est ce qui est écrit sur l'étiquette que le chef de la police porte élégamment sur le col de la veste, en véritable homme du monde.
   « Alors, Serenda, fait le directeur d'un air ennuyé, allez-vous vous décider à entrer ? »
   J'avance. Les Stylistes ne m'accordent pas un regard. Pas plus que le chef de la police. Mon habit ne mérite pas l'attention. Seuls ceux de la brigade scientifique, penchés sur le corps, sont plus mal vêtus que moi. Et pourtant, il me semblait avoir fait un choix discret...
   Je regarde autour de moi. À l'exception d'une table à dessin informatisée et d'une bibliothèque pleine de vieux bouquins en vrai papier, il n'y a rien dans la pièce. Ah ! Si ! Dans un angle, je ne m'en aperçois que maintenant, il y a un fauteuil. Et sur le fauteuil, une fille superbe. Et sur la fille un vêtement splendide. Elle pleure en silence, discrètement, pour ne pas troubler l'atmosphère de noble tristesse. Elle porte elle aussi une tunique. Pas celle de la Congrégation, mais une autre, très semblable. Elle est noble, sans aucun doute. Je voudrais savoir qui c'est. Mais, naturellement, avec la tenue que je porte, je ne puis lui adresser la parole. Je fais signe au directeur Il s'approche, toujours l'air embêté.
   — Qu'est-ce qu'il y a, Serenda ?
   — Je voudrais savoir qui est cette fille, dis-je à voix basse, en essayant de ne pas être entendu des Stylistes.
   — La fille de Vince. C'est elle qui nous a appelés.
   — Je vous remercie, monsieur le Directeur.
   La fille de Vince. Pauvre petite. Je ne savais pas qu'il avait une fille, ce grand Vince. Elle n'a jamais paru à la télévision, ni sur les maxi-écrans. Il me faudra l'interroger, tôt ou tard. Je me servirai du chef de la police comme intermédiaire. C'est, je crois, le seul d'entre nous, fonctionnaires, à porter l'habit qui convient pour parler à une aristocrate. Du moins je l'espère. Je ne suis pas un spécialiste de l'étiquette.
   Je m'approche du cadavre. « Qu'est-ce que tu en dis, Riccardi ? »
   Riccardi - brigade scientifique de la section spéciale - relève la tête, me fixe de derrière ses épaisses lunettes. Monture Gerardo & Rossi. Riccardi, c'est quelqu'un qui soigne aussi les détails.
   « Fracture du crâne, dit-il, d'un ton froidement professionnel. Par un objet lourd. Peut-être une barre de fer. Il y a des traces de rouille sur la blessure.
   — Hum... Qui peut avoir fait ça, d'après toi ?
   — Je ne sais pas. Il est venu de l'extérieur, par cette fenêtre.
   Je vais vers la fenêtre. Elle est assez grande pour permettre le passage d'un homme et donne sur l'arrière du jardin. Nous sommes au rez-de-chaussée. Rien de plus facile que d'entrer dans le bureau et de surprendre Vince à sa table à dessin, perdu dans les sphères sublimes de son imagination... Mais... L'assassin a dû escalader le mur du jardin, traverser tout celui-ci, et ensuite entrer par la fenêtre.
   « Il n'y a pas de systèmes d'alarme, ici ?
   — Ils n'ont pas fonctionné. Il y avait un relais défectueux. Mais personne ne s'en est aperçu.
   — Et les robots gardiens ?
   — L'assassin avait probablement un dispositif qui permettait de neutraliser les capteurs. Un truc très coûteux.
   — Un professionnel ?
   — Ça n'est pas dit. Même un abruti peut l'avoir volé, acheté d'occasion ou emprunté. Ça n'est pas difficile à utiliser, tu sais.
   — Très bien. Les recherches se limitent à dix millions de repris de justice. Et à quelques autres.
   « Mon père n'avait pas d'ennemis, Commissaire. C'était quelqu'un de bon. »
   Qui a parlé ? Une voix de femme. Mais il n'y a pas de femme dans cette pièce, sauf... Absurde. La fille de Vince m'a adressé la parole. Et maintenant, qu'est-ce que je fais ?
   Je regarde le directeur de la Sûreté qui m'adresse un signe d'assentiment. C'est elle qui a parlé la première. Donc, je peux répondre. L'étiquette le permet.
   « Par conséquent, Très Gracieuse, votre père ne craignait pas une agression contre sa vénérable personne ? » J'ai employé l'appellation Très Gracieuse, la plus respectueuse pour s'adresser à la fille d'un Styliste. Espérons que ça ira. Je suis très embarrassé.
   — Non, commissaire. Il n'avait pas peur de son prochain. Il aimait tout le monde, mon père.
   — Des sentiments nobles et tout à fait louables, Très Gracieuse. Pardonnez mes questions, mais elles sont nécessaires. C'est vous qui avez... trouvé le corps ? »
   Très Gracieuse ne pleure plus. La dignité de son attitude est admirable.
   — Oui. J'étais à l'étage supérieur, dans ma chambre. Il m'a semblé entendre des bruits provenant du bureau... Des bruits étranges. Je ne suis pas descendue tout de suite. Mon père n'aimait pas être dérangé quand il créait. Puis j'ai entendu un bruit très fort... Un choc sourd et des cris... Je suis descendue en courant, et je l'ai trouvé ainsi...
   — Je comprends, Très Gracieuse. Vous viviez seuls ?
   — Oui. Rien que mon père et moi. Et les robots domestiques, naturellement.
   — Naturellement. Je vous remercie beaucoup, Très Gracieuse. Je ne vous importunerai plus, si ce n'est pas indispensable.
   Je m'incline avec déférence, comme l'exigent sa noblesse et sa tenue, et je me tourne vers les gars de la brigade scientifique. Ils sont encore en train de s'activer avec leur matériel sur le corps de Vince. Bien entendu, ils ont obtenu l'autorisation de la Congrégation.
   Je me dirige vers la bibliothèque. Les Stylistes ne me font pas l'aumône d'un regard. Aucun d'entre eux n'est en veine d'ouverture démocratique. Très Gracieuse devait être bien perturbée, la pauvre, pour avoir adressé la parole à un petit fonctionnaire de police.
   Les livres sont jaunis, très abîmés. Ils doivent être vraiment vieux. Depuis combien de temps a-t-on cessé d'utiliser des livres imprimés sur papier ? Je ne m'en souviens plus. J'ai toujours employé l'ordinateur, depuis mon enfance. Mais ce doit être amusant de lire un de ceux-ci. Je me demande si je peux les toucher. Je devrais demander l'autorisation de Très Gracieuse.
   Il y a des vides sur les étagères de la bibliothèque. On l'aurait tué pour voler un livre ? Ça me paraît exagéré. Une seule des étoffes qui tapissent le bureau vaut plus de mille livres anciens. Et pourtant, l'assassin ne les a pas touchées.
   Je me penche de nouveau sur le cadavre, tandis que les gars de la Scientifique procèdent aux dernières analyses. Les Stylistes, immobiles autour de nous, fixent en silence leur défunt collègue. Ça doit être une sorte de veillée funèbre, en attendant de passer à leurs rituels secrets. Quand ils meurent, les Stylistes ne subissent pas la désintégration chimique, comme nous tous. Personne ne sait comment ils finissent. À ce propos, il existe une légende. On dit que les Stylistes morts sont décomposés en substances simples que l'on utilise pour produire des habits fabuleux. Des habits que leurs confrères les plus méritants revêtent, y puisant imagination et créativité. Un jour, quand tous les Stylistes du monde auront atteint le sommet de leur art, ils pourront collaborer à la création de l'Habit Définitif. L'habit qui dépassera tous les autres parce qu'ils les comprendra tous. La légende ne dit pas qui l'endossera. Mais ce sera assurément un être supérieur. Parce qu'il pourra devenir ce qu'il lui plaira.
   Un des gars de la Scientifique a remarqué quelque chose de bizarre. La main droite de Vince est refermée sur elle-même, et du poing dépasse quelque chose... Un bout de papier.
   « Ouvre-lui la main, dis-je à voix basse à Riccardi. Voyons ce qui dépasse. »
   C'est un bout de papier froissé. Riccardi le prend avec les pincettes, me le tend.
   « Donne-moi une loupe, Riccardi. »
   Je prends la loupe et j'observe le bout de papier jauni. C'est un coin de page déchirée portant en bas à gauche le chiffre 96. On ne parvient à lire que les dernières lignes, et encore, pas entièrement :

   « comme escrocs, et ils
   pas fait pour cet
   on s'en aperçoive. Il fit
   et leur déclara sa joie des belles
   "Oui, elle est très belle !" dit-il à l'empereur. »

   Riccardi examine le papier lui aussi. « Qu'est-ce que ça peut vouloir dire ? »
   — Je n'en ai aucune idée. Si je pouvais m'adresser de nouveau à la Très Gracieuse, peut-être pourrait-elle m'aider. Il est possible que Vince ait lutté pour empêcher le vol d'un livre et qu'il lui soit resté en main un bout de page.
   — Probablement. Mais... pourquoi ?
   — Ça, je l'ignore. »
   Riccardi prend un sac de plastique. « Alors il est préférable de bien le conserver, ce bout de papier. »
   — Attends un instant ! » Je sors stylo et carnet.
   — Qu'est-ce que tu veux faire ?
   — Copier ce qui est écrit. Comme ça, je l'étudierai au calme.
   Je copie lentement, avec beaucoup d'attention. C'est très, très étrange. Il faudrait avoir l'Habit Définitif pour y comprendre quelque chose.
   « Alors, Serenda, vous avez fini ? » fait le chef de la police qui se tient derrière moi. Depuis que je suis arrivé, c'est la première fois qu'il daigne s'apercevoir de ma présence.
   « Presque, Monsieur. » Je me redresse d'un coup. « Il y a une dernière chose... »
   — Dépêchez-vous, Serenda. Il est temps de laisser ces nobles personnes à leur douleur, il me semble.
   — Certainement, monsieur. Voyez-vous... J'aurais besoin de poser une dernière question à la Très Gracieuse... Concernant un livre.
   — Un livre ?
   — Oui, Monsieur... Je pense que c'est vraiment important... Maintenant, si vous aviez l'amabilité de poser la question pour moi... Je crois que votre tenue est beaucoup plus adaptée...
   « Je suis très fatiguée, Commissaire. »
   La Très Gracieuse m'a de nouveau adressé la parole. Tous se tournent vers moi. Même les Stylistes. Désormais, malgré l'abîme qui sépare nos tenues, ils finissent par me voir. Je reste immobile, paralysé par l'émotion. En cet instant, mon Gerardo & Rossi me paraît encore plus minable.
   Mais la belle, la douce Très Gracieuse ne semble pas s'en apercevoir, tandis qu'elle se lève et vient vers moi, dans sa splendide tunique Vince. « Laissez-nous maintenant, commissaire. Demain, je répondrai à toutes vos questions si vous êtes assez aimable pour revenir. À demain. »
   Alors que nous sortons en silence, nous autres fonctionnaires impertinents, une seule pensée me tourmente. Il me faudra revenir dans cette villa et rencontrer de nouveau la Très Gracieuse. Et je n'ai rien à me mettre, rien qui soit adapté aux circonstances...




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